Troublesonge

Chapitre 1

Émilien Blanchet


J’ouvre les yeux, le noir persiste. Aujourd’hui, c’est mardi... le pire jour de la semaine. C’est à cause des deux heures d’Anglais. Je suis nul dans cette matière et le prof est un gros con. C’est à cause du sport aussi. Avant j’aimais, maintenant, c’est très différent... Anglais le matin, sport l’après-midi... je soupire et m’entortille un peu plus dans mes couvertures. Sous celles-ci règne une agréable tiédeur. J’entends le chauffage tourner à plein régime. J’entends aussi ma mère, Florence, s’affairer dans la cuisine. J’aimerais bien qu’elle oublie de me faire signe. Tant qu’elle ne l’a pas fait, la nuit se poursuit. Mais là voilà qui arrive. Ses pas s’approchent, parviennent au seuil de ma chambre. Elle pousse la porte.

« Émilien, il est sept heures vingt », me dit-elle avec douceur.

Je lui réponds d’un grognement. Elle retourne dans la cuisine. Nouveau soupir. Je m’autorise encore quelques minutes. C’est si bon de rester au lit lorsqu’il y a école. Surtout en hiver. Et dire que c’est bientôt le cycle Piscine. Ceux qui ont fixé les programmes sont des malades ! Au moins, cette activité, je pourrai la pratiquer avec les autres, contrairement au football. J’échapperai donc à l’atelier gymnastique auquel on me cantonne depuis le début de l’année.

« Émilien, tu vas être en retard ! Il est presque la demie ! insiste ma mère.

— Oui oui, j’arrive ! »

Cette fois, je me lève. Pas le choix. En dépit du chauffage, je trouve l’air froid. Je retire mon pyjama et enfile hâtivement mes habits. Puis, à tâtons, je cherche mes chaussettes. L’une d’elles, je ne sais comment, est allée se glisser sous le lit. Dès fois, se sont les pantoufles qui s’amusent à voyager. Cela m’énerve. Vêtu, chaussé, je débranche mon téléphone portable, le fourre dans mon cartable, que je ferme et emporte dans le couloir. Je prépare mes affaires la veille, c’est plus simple. L’esprit ensommeillé, j’agis par automatisme. Chaque matin, c’est le même rituel... Je dépose le cartable dans le vestibule et entre dans la cuisine.


« Bonjour maman. »

Elle vient m’embrasser.

« Bonjour Émilien. Tu as bien dormi ?

— Oui. »

A chaque fois la même question, à chaque fois la même réponse. Je mens de moins en moins. Les cauchemars ont fini par me laisser en paix. De plus, je me suis resynchronisé. Dormir la nuit et non le jour ne coule pas de source lorsqu’il n’y a plus de différence entre les deux. Je m’installe devant mes tartines et mon chocolat chaud. La radio est allumée. Un journaliste raconte les épopées judiciaires de notre ancien président. Je m’en fous, sa voix devient un bruit de fond.

« Papa est déjà à son travail ? demandé-je, surpris qu’il ne m’ait pas encore adressé la parole.

— Oui. Quelqu’un à amener à la gare. »

Mon père, Marc, est chauffeur de taxi. Tout en engloutissant mon petit déjeuner, je pense aux énigmes du Manoir Rednight. C’est un jeu vidéo que Madame Pinson m’a fait découvrir. Il ne comporte que du texte. Ainsi, ma synthèse vocale peut me le lire. Avant, jamais je n’aurais joué à un truc de ce genre. J’avais une console et de vrais jeux. Mais je dois admettre que celui-là est assez captivant. Il me met dans la peau d’un veuf enquêtant sur le mystérieux décès de sa femme.

« Fais attention à tes manches, la confiture coule ! »

Je grogne, un brin agacé, mais prend tout de même en compte l’avertissement. Le journaliste de la radio parle maintenant d’une opération policière qui a démantelé une cellule terroriste. C’est déjà plus intéressant. Ensuite, c’est la météo. On nous promet un temps de chien.

« Tu risques de ramasser la radée. Je peux t’emmener en...

— Non. Je prendrai un parapluie. »

Je ne veux pas aller au collège en voiture. Il est à moins de dix minutes de marche. Je peux encore les faire sans aide. J’y tiens. Je quitte la table, passe aux toilettes, vais me laver les mains et attrape ma veste dans la penderie. Elle a des poches assez vastes pour accueillir ma canne blanche pliée. Ma mère me donne un rapide coup de peigne. J’enfile mes baskets et forcément, c’est à ce moment là que je réalise avoir oublié ma montre dans la chambre. Un grand classique auquel ma mère est habituée puisqu’elle me l’apporte sans que j’aie à le lui demander. Elle me donne aussi le parapluie et rajuste mon col.

« Ça va aller ?

— Oui. »

Elle m’embrasse pour la deuxième fois. Une étreinte qui dure un peu plus longtemps. Cela me dérange, c’est à croire que je suis redevenu un bébé. Mais je n’en montre rien. L’accident a changé ma mère au moins autant que moi. Seul mon père est resté le même. C’est pour cela qu’avec lui, c’est plus facile de discuter. Je charge mon cartable sur le dos puis presse le bouton de ma montre.

« Il est maintenant sept heures quarante-huit minutes », déclame sa voix robotique inexpressive.

Parfait. J’ai tout mon temps.

« Bon. A midi », dis-je en franchissant le seuil de chez nous.


Me voilà dans la cage d’escalier. Je trouve la rampe et descend au rez-de-chaussée. Mon appartement est au troisième étage. Tout est calme. Une fois dans le hall, je longe le mur de droite. A gauche, il y a les boîtes aux lettres. J’arrive à la lourde porte de l’immeuble, que je tire. Dans la rue la circulation est modeste. Pas de pluie et, d’après ce que j’entends, pas de flaque non plus. Pas de soleil également, il doit être trop tôt. Je ne sens que l’air vif. Je déplie ma canne et suis le trottoir de gauche. Ici, comme dans l’appartement, je connais tout. J’habite au même endroit depuis toujours, depuis douze ans donc. Cela ne fait qu’un an que j’ai perdu la vue. Je marche dans mes souvenirs. J’ai beau vivre dans le noir, mes pensées sont pleines d’images. Bercé par le raclement régulier de ma canne sur le bitume, je ne tarde pas à m’évader. Me revoilà dans les couloirs du manoir Rednight. Je me demande si Sophie aura résolu le mystère de l’horloge. Je croise quelqu’un avec un caniche. Celui-ci m’aboie hargneusement après. Je déteste les chiens. Ils mettent leurs merdes de partout. S’il n’y a personne pour me les indiquer, je ne peux pas les éviter. Les poteaux, par contre, je les esquive sans mal. Heureusement car ils semblent judicieusement placés pour qu’on se cogne dedans. J’atteins le carrefour. Une surface rugueuse m’indique le passage piéton. Je m’arrête, dresse l’oreille. Au bruit des voitures, je sais quand traverser. De l’autre côté, ma canne heurte un obstacle imprévu. Sans doute un véhicule stationné n’importe comment. Je contourne, retrouve le trottoir et arrive au niveau de la boulangerie. Un parfum de viennoiserie vient à mes narines. Un client sort du commerce. Il tient un sac en papier qui bruisse. Quelques pas plus tard, une moto démarre derrière moi. Je continue. C’est tout droit. Le trajet est très simple et foisonne de repères en tous genres. Un abaissement du trottoir témoigne d’une entrée de garage. Quelqu’un court, me dépasse, la musique de ses écouteurs fuse dans son sillage. Me voilà à la plaque d’égout. Deux mètres plus loin, je tourne dans la ruelle. Si j’avais oublié, j’aurai rencontré les bennes à ordures. Elles sont volumineuses, impossible de les manquer. Mes pas se mettent à raisonner. Instinctivement, j’adopte une allure plus affirmée. J’imagine être le veuf du jeu s’engageant sur un sinistre chemin. Ma canne devient une épée, mon parapluie, un fusil. Des pigeons s’envolent à mon approche. L’odeur de leurs fientes est présente. Cela ne m’empêche pas d’apprécier cette ruelle. Elle a beau être très courte, elle isole des moteurs pétaradants et des klaxons stridents. Déjà je suis au bout. Devant moi, c’est la place. Les cars sont là. Les voix se multiplient. Je cesse de rêvasser. Ma progression devient plus prudente.


Au son, je m’oriente vers la cour du collège où les élèves s’amusent. Cela me fait traverser la place. Plus rien à longer, les grands espaces me sont défavorables. Je dépasse les cars, commence à m’engouffrer entre des groupes qui bavardent. J’atteins les grilles et n’ai qu’à légèrement me décaler afin de passer par le portail ouvert. Je suis dans la cour.

« Salut Émilien ! »

Je reconnais Steve, le surveillant. Il parle du nez.

« Salut ! T’es enrhumé ?

— Ouais, c’est la période. Besoin d’aide ?

— Non non, ça va aller. »

J’ai de bonnes relations avec les pions. Avec tous les adultes en fait, Monsieur Colinet, le prof d’Anglais, étant l’exception. Si je me perds, il y aura normalement toujours quelqu’un pour me ré-aiguiller. Néanmoins, l’arrivée à l’école me stresse toujours un peu. Trouver ma classe s’avère parfois difficile. Je vais tout droit. Autour de moi, on s’agite, on crie... Une goutte d’eau me tombe sur la tête. Puis une autre. Il semble que je vais échapper de justesse à la pluie. Devant, quelqu’un entre dans le préau. Cela me permet de localiser la porte, je rajuste ma trajectoire. Me voilà à l’intérieur. Tout de suite, il fait plus chaud. Je me frictionne les mains tout en me remémorant la destination de ce matin. De huit à dix, j’ai mathématiques. Salle 103. Apprendre par cœur mon emploi du temps était indispensable. Beaucoup d’élèves n’ont même pas compris que le numéro donnait la position. La salle 103 est au premier étage, pratiquement au début du couloir, côté droit. Le risque, me concernant, c’est de la confondre avec la 101 ou la 105 qui l’entourent. Je gravis les escaliers.

« Émilien ! »

Je m’arrête, c’est Sophie. Elle me rattrape. Je replie ma canne blanche, je n’en ai plus besoin. Sophie est dans ma classe. C’est aussi, et surtout, mon amie. Des amis, je n’en ai pas énormément. Mon accident a fait le vide. Non seulement il m’a rendu différent, mais en plus, à cause de lui, j’ai dû redoubler. C’est ma seconde année en sixième. Pour un peu, je changeais même d’établissement.

« J’ai trouvé pour l’horloge ! s’empresse-t-elle de me dire alors qu’on avance maintenant côte à côte.

— Ah bon ? Pas moi.

— La solution était dans la bibliothèque. Faut aller lire l’histoire de la famille Rednight. Il y a un paragraphe sur le décès de Louise. L’heure est donnée.

— Ha ok... Tain, j’étais vraiment pas loin ! »

La sonnerie retentie. Il ne reste plus que cinq minutes pour se mettre en rang devant la salle de cours. Nous y sommes déjà. Les élèves arrivent progressivement. Je distingue un débat houleux sur le championnat de football. Les supporters de Marseille et de Paris mènent leur petite guéguerre. J’entends également certains causer de League of Legends, un jeu sur le net qui fait fureur en ce moment. Typiquement ce qui m’aurait intéressé, avant. Avec Sophie, on change de sujet. A Noël, elle m’a offert Cluny le Fléau, le premier livre de la série Rougemuraille. C’est un roman avec des personnages animaux. Elle sait que j’aime bien. Ma mère me lit un chapitre, chaque soir. J’expose mes bonnes impressions sur le roman. L’arrivée de Madame Pinson y met un terme.


Elle ouvre la salle, on entre. La deuxième sonnerie s’enclenche. Contre les vitres, la pluie tambourine. Ma place, c’est toujours la table juste à côté de l’entrée. Et Sophie me tient toujours compagnie, sauf lorsqu’on nous sépare pour cause de bavardage ou que l’AVS, l’Assistante de Vie Scolaire, est là. Je pose mon cartable, sors mon ordinateur portable, l’alimentation secteur et le casque audio. Avec la force de l’habitude, j’installe tout rapidement. Puis j’allume. Madame Pinson s’approche et profite du brouhaha afin d’échanger quelques mots discrets.

« Bonjour Émilien. Tu t’en sors avec le jeu ?

— Ah oui, sans problème ! Il est super ! Sophie l’aime bien aussi. On a décidé de faire l’aventure ensemble.

— Ensemble sur le même ordinateur ?

— Non, chacun de son côté. J’ai pas besoin d’aide pour jouer. Mais les énigmes sont dures.

— Ah ça, c’est tout l’intérêt. Je te pose la clé USB ici. La suite de la leçon est en racine : "Multiplication des nombres décimaux – leçon 2.doc". »

J’acquiesce. Elle retourne à son bureau, réclame le silence et commence l’appel. Depuis l’accident, Sylvie Pinson est plus qu’une simple professeur pour moi et mes parents. L’handicap visuel, elle connait à cause de sa famille. La synthèse vocale, les ebooks et tout le reste, c’est elle qui nous a montré. Je lui dois aussi l’apprentissage intensif de la dactylographie, un vrai calvaire grâce auquel j’impressionne maintenant tout le monde en pianotant si vite sur mon clavier. J’ai redoublé, oui, mais je n’ai pas chômé. Mon année précédente est digne d’un marathon. Heureusement qu’il y avait tant à faire, cela m’a évité de déprimer. Sans Madame Pinson, on aurait vraiment été dépassé. Je me coiffe du casque audio. J’entends Windows démarrer, puis ma synthèse s’amorcer. Je branche la clé, trouve le fichier et le copie dans mon répertoire consacré aux mathématiques. La prof annonce qu’on va corriger les exercices qu’il y avait à terminer pour aujourd’hui. J’ouvre le ficher correspondant. Me voilà fin prêt. Tout le travail scolaire, c’est sur ordinateur que je le fais. Seules quelques matières, comme la géométrie et la géographie, réclament des adaptations spécifiques. Il me faut alors supporter la présence d’une AVS, une personne enquiquinante qui me seconde. Madame Pinson circule entre les rangs. Elle vérifie les cahiers. Certains élèves, comme d’habitude, n’ont à lui présenter que des excuses ridicules. Si au moins ils faisaient preuve d’un minimum d’inventivité, ce pourrait être drôle...


Dehors, c’est le déluge. Je n’aurais pas été contre de la neige, mais cet hiver ne semble pas vouloir nous en offrir. Puisqu’on ne peut pas sortir, la récréation se déroule dans le préau. Les voix bourdonnent, résonnent, c’est un vrai vacarme. Avec Sophie, on s’est retranché au niveau des escaliers et adossés à un chauffage encore libre.

« Maxime dit que je suis trop chanceux parce que cet après-midi, je vais être bien au chaud dans le gymnase pendant que vous, vous allez geler sur le terrain de foot.

— Laisse tomber. Maxime est débile.

— Oui mais c’est chiant. Il en manque pas une pour me critiquer. Il pense que j’arrête pas de tricher sur mon ordi et tout et tout. Je sais pas ce que je lui ai fait.

— Rien. Il est débile, c’est tout. La preuve, il pense aussi que t’es sourd. Tu peux entendre tout ce qu’il n’ose pas te dire en face. »

Une main se pose sur mon épaule. Je sursaute.

« Salut gars, ça gaze ?

— Heu ouais. »

Sur l’instant, je ne reconnais pas le nouveau venu. Il doit s’en rendre compte puisqu’il ajoute :

« Devine qui c’est ? »

Il a l’accent des banlieues qui énerve tant mon père. Je l’identifie enfin.

« Badreddine, qu’est-ce que tu es bête ! »

Je pense tout le contraire. Il n’y a pas plus sympa que lui. Badreddine était dans ma classe, l’année dernière. Il est l’un des seuls à ne pas m’avoir laissé tomber. Je le croise moins puisqu’il est maintenant en cinquième, c’est dommage.

« Je sais, ça me plait d’être bête ! Alors, c’est pour quand les bébés ?

— Comment ça ?

— Ben, toi et Sophie, va peut-être falloir songer à, enfin, tu vois.

— Ben non justement. Je vois rien du tout. »

Petit jeu de mot. Il éclate de rire. J’ai très bien compris ce qu’il insinuait. Forcément, les autres pensent que Sophie est ma petite copine. Honnêtement, je ne sais pas s’ils ont complètement tort, mais je n’ai jamais abordé ce point avec elle. Ce qui est certain, c’est qu’on a à peu près les mêmes goûts. La fantasy, le surnaturel, le merveilleux... je crois que c’est ce qui nous rapproche. Je préfère changer de sujet.

« Au fait, Badreddine, je peux compter sur toi pour mettre une beigne à quelqu’un ?

— Deux même. A qui ? Y’en a qui t’emmerdent ?

— Oui, Maxime. S’il continue, je te fais signe.

— Ça marche. Allez, j’y go ! »

Quelques minutes plus tard, la sonnerie braille. C’est l’heure de l’Anglais, l’heure de la souffrance.


D’après l’emploi du temps, chaque heure de cours compte cinquante-cinq minutes. Pourtant, je l’affirme catégoriquement, les heures d’Anglais doivent au moins en comporter le double, voire le triple. Deux heures à écouter Monsieur Colinet, c’est si long... Ce prof met un point d’honneur à ne jamais parler en Français, en tous cas, le moins possible. C’est pour nous immerger d’après lui. Pour nous noyer, oui. Le Français, il l’écrit au tableau, ce tableau que je ne peux pas voir. J’ai renoncé à suivre depuis un moment. Je lutte contre une folle envie de jouer au Manoir Rednight. Ce qui m’en empêche, c’est que tous ceux derrière moi peuvent voir mon écran. Même s’ils ne me dénoncent pas, le simple fait que j’attire subitement leur attention va alerter Monsieur Colinet. Je parle d’expérience. Alors que faire ? Ecouter la pluie tomber, ce n’est pas très distrayant. Je consulte une énième fois l’heure de mon ordinateur. Super ! Trois minutes de passées ! Une idée me traverse l’esprit. Je la trouve lumineuse. J’ouvre l’explorateur Windows, accède à mon répertoire "OST" et me lance la musique de Pirates des Caraïbes. Aussitôt après, je repasse sur Word afin de masquer le lecteur média. Voilà qui est déjà mieux ! J’adore les bandes originales, que ce soit celles de jeux vidéo ou de films. Je me laisse emporter par le thème épique que diffuse mon casque.


« Mister Blanchet ? You are smiling, it’s strange. What are you doing on your computer ? »

Je suis si surpris par la question du prof que quelques ricanements s’élèvent parmi les rangs. Je me redresse sur ma chaise, ne sachant que répondre. J’envisage de couper la musique mais, paniqué, je ne peux qu’attendre. Monsieur Colinet arrive de son pas impérieux. C’est à ce moment là que la sonnerie retentie, synonyme de liberté. Quoi ? Déjà ? Mon stratagème a été plus efficace que prévu. L’agitation gagne la classe, contraignant le prof à élever la voix. Il annonce un contrôle pour la prochaine fois. Un zéro en perspective. Heureusement que j’ai de bonnes notes ailleurs pour compenser. Je mets mon ordinateur en veille et me dépêche de ranger tout mon matériel. Je n’ai aucune envie d’être le dernier à sortir. Sophie vient m’aider.

« Tu faisais quoi ? me demande-t-elle, une fois dans le couloir.

— Ho, rien. Je me suis juste mis un peu de musique, histoire de pas mourir d’ennui. »

On descend les escaliers. Nous voilà dans le préau. Les demi-pensionnaires prennent la direction du réfectoire, de l’autre côté de la cour. Moi, c’est à mon appartement que je vais entre midi et deux. Les portes franchies, j’ouvre mon parapluie. Sophie fait de même et me guide vers le portail en me tenant par la main. On se hâte. Déjà je sens le bas de mon pantalon devenir humide. Normalement, il faut présenter sa carte d’externe pour avoir le droit de quitter le collège. Mais c’est Steve qui contrôle, il ne me la réclame pas.

« Ton père est là, me dit-il depuis la loge.

— Bon, je file me mettre au sec. A cet après-midi ! déclare Sophie en me lâchant.

— Ouais, à cet après-midi ! Je devrais t’avoir rejoint dans le jeu !

— La suite est chouette, tu verras ! »

Elle s’en va. Une voiture à proximité démarre et se place devant moi. Le bruit de son moteur m’est familier. Je m’avance, tâtonne jusqu’à saisir la poignée de la portière arrière et monte à bord. Enfin à l’abri ! Je me doutais un peu que l’un de mes parents allait venir. Cela ne me dérange pas trop. Le trajet à pieds, avec le froid et la radée, perd quand même pas mal de son attrait. On démarre. J’abandonne au sol le parapluie trempé, dépose mon cartable sur le siège d’à côté et boucle ma ceinture. Les essuie-glaces sont en action. Ils grincent légèrement lors de leur va-et-vient.

« Bonjour papa !

— Bonjour bonhomme. Comment s’est passée cette matinée d’école ?

— Comme d’hab : Maths bien, Anglais pourri. Et ton travail ?

— Ça va, ça va. Je devrais avoir le temps de manger avec vous, puis j’ai déjà de quoi m’occuper jusqu’en soirée. »

C’est une bonne nouvelle. Je sais qu’en ce moment, dans sa profession, c’est la crise. D’après ce que j’ai compris, des gens font de la concurrence déloyale aux taxis. Je ne tarde pas à lui parler du Manoir  Rednight. Il est ravi que je puisse à nouveau jouer à un jeu vidéo. Lui-même, il y joue de temps en temps. Il est adepte des FPS en ligne et il est vachement bon. Il me raconte certaines de ses parties en direct lorsque l’occasion se présente. Avec le son des fusillades, c’est comme un film dont il est le héros. J’aime bien. Quelques minutes plus tard, on est à destination.


Le repas est terminé et mon père est déjà reparti bosser. Moi, je suis dans ma chambre, installé devant mon ordinateur portable. Je ne l’ai pas branché, il fonctionne sur batterie. C’est ainsi quelques secondes de gagnées lorsqu’il faut retourner à l’école. Pour avoir la conscience tranquille, je survole ma leçon de géographie sur l’intérêt des littoraux. Deux heures de sport, puis une de géo, voilà le programme de cet après-midi.

« Bon, allez, passons aux choses sérieuses », marmonné-je pour moi-même, tout en fermant le fichier scolaire.

Je lance le Manoir Rednight. Il s’exécute grâce au navigateur web. En fait, y jouer revient à naviguer sur des pages Internet classiques. Les décors et les actions des personnages sont décrits comme dans un livre. J’effectue mes choix en sélectionnant des liens hypertextes, ou en saisissant des valeurs. Actuellement, je suis au tout début de l’aventure. Le veuf a débarqué dans la vaste demeure. Elle semble ordinaire, mais quelques remarques ici et là rendent son atmosphère oppressante. Je m’imagine tout cela sans mal. Je me rends dans la bibliothèque et observe les rayonnages. La liste des ouvrages présents s’affiche. J’y cherche l’histoire des Rednight et la consulte. Il comporte tout de même plusieurs pages. Je laisse ma synthèse lire jusqu’à dénicher le fameux horaire du décès de Louise. Le voici : 18:11. Direction le salon où se trouve l’horloge arrêtée.

« Émilien, je mets ton jogging dans ton cartable. »

C’est ma mère qui vient d’entrer. Je l’entends manipuler un sac plastique. Forcément, je ne peux pas faire de la gymnastique avec ce que j’ai sur le dos, il me faut donc emporter une tenue plus appropriée. Lorsqu’il faisait plus chaud, je pouvais me changer directement ici. Je réponds un « ouais, ouais » distrait tout en examinant l’horloge, puis son mécanisme. J’ai alors la possibilité de le régler.

« Je te mets aussi ton goûter. Les barres de céréales, ça te va ?

— Mais oui, c’est bien ! »

Je commence à m’agacer. Elle ne peut pas me laisser tranquille ? Je suis occupé, là ! Et voilà, j’ai oublié l’horaire ! Je n’ai plus qu’à retourner le chercher dans la bibliothèque. Bravo la perte de temps ! Je soupire, franchement énervé désormais.

« Il continue de pleuvoir. Ce serait peut-être mieux que...

— Non, je vais au collège à pieds ! A pieds ! »

J’ai élevé le ton, peut-être un peu trop. Ma mère se fâche.

« Ben si ça t’amuse de choper la crève, très bien. Mais viens pas te plaindre après ! »

Elle sort et claque la porte. Je regrette aussitôt ce coup de gueule. J’ai du mal à me replonger dans le jeu. J’arrive tout de même à régler correctement l’horloge. Cela déclenche un passage secret dans la cheminée. L’envie n’y étant plus, je décide de stopper. De toute façon, je pars bientôt. Les minutes qu’il me reste, je les consacre à écouter des extraits de Fievel et le Nouveau Monde trouvés sur YouTube. Peu m’importe si je n’ai pas les images des vidéos, le son me suffit. Il me suffit d’autant plus que ce dessin-animé, je l’ai vu et revu avant mon accident. C’est l’un de mes préférés.


Moins le quart... je mets l’ordinateur en veille, le range dans mon cartable et me prépare.

« Tu as de la chance, ça s’est calmé, fait ma mère depuis la cuisine.

— Heu, mes cheveux, ça va ? »

En vérité, je m’en fous de ma coiffure. C’est juste une façon détournée de m’excuser. Ma mère arrive et rajuste simplement une mèche du doigt.

« Ça va, confirme-t-elle. Tiens le parapluie. Fais attention, il est encore tout mouillé.

— Ok, à ce soir.

— A ce soir. Bon courage ! »


Dehors, l’averse s’est effectivement calmée. De l’eau goutte des chenaux et s’écoule dans les égouts. Les voitures roulent dans des flaques, j’espère ne pas être arrosé à cause d’elles. Je déplie ma canne et débute l’habituel trajet. La circulation plus dense me contraint à davantage de prudence au moment de franchir le carrefour. Débarrassé de cette petite difficulté, je donne libre cours à mes songeries. Marcher stimule mes pensées. Mon rythme est souvent calqué sur celui de mes idées. Une scène de bataille me pousse par exemple en avant. Je dépasse la boulangerie. Son parfum est moins alléchant. Je me demande ce qu’il y a dans le passage secret de la cheminée. Abaissement du trottoir, c’est l’entrée de garage. Un couple discute en plein milieu. Il me remarque et se décale. Je marmonne un remerciement. J’imagine le veuf pénétrer dans l’âtre béant. Je vois sa silhouette se découper dans l’encadrement. Il sonde les ténèbres de sa lampe-torche. Je pose le pied sur la plaque d’égout. Encore un peu et je tourne dans la ruelle. Mes pas résonnent comme ceux du veuf qui s’avance dans le tunnel. Il progresse avec circonspection, il pourrait y avoir un piège. Le tunnel est bas de plafond, il doit courber la tête. Il semble très long, sa lumière s’y perd. Je suis toujours dans la ruelle. D’ailleurs, cela m’étonne. Mettant de côté mon film fictif, je reviens au moment présent. Je perçois l’écho de mes pas et ceux du raclement de ma canne. Je m’assure que je suis toujours l’étroite voie. Une précaution absurde. Il est impossible que je me trompe de chemin. Il n’y a pas d’autre ruelle avant celle-ci, et après, les bennes m’auraient bloqué. Je continue donc, sûr de moi.


Le vent vient siffler à mes oreilles. Il charrie de la bruine. C’est vraiment un temps de chien ! La météo ne s’était pas gourée. Mais je n’aurai pas à me plaindre si le déluge patiente encore un peu. Le gymnase, ainsi que le terrain de sport, se trouvent hors du collège. Je n’ai pas à mémoriser le parcours jusqu’à là-bas car on s’y rend en groupe, avec un surveillant. Moi, je dois juste rejoindre ma classe dans le préau. Quelque chose cloche... je devrais déjà être à la place. La ruelle n’en finit pas. Inquiet, je persiste encore sur une dizaine de mètres. Non, plus aucun doute possible : elle est vraiment trop longue. Je m’immobilise et passe en revue mes repères. Le carrefour, la boulangerie, l’entrée de garage, la plaque d’égout... où je me suis planté ? Se pourrait-il que je sois allé trop loin ? Peut-être que les bennes ont été retirées, ou que, trop absorbé par mes pensées, je les ai croisées sans même m’en rendre compte. En tous cas, j’ai dû tourner trop loin, c’est la seule explication cohérente. Je fais demi-tour. La prochaine fois, je tâcherai d’être moins dissipé. Pour l’instant, je me presse. Ce n’est pas le moment d’être en retard. Si jamais je le suis, je ne pourrai pas dissimuler à ma mère cet incident de trajet. Ah, me voilà de retour dans la rue. Enfin, je crois. Le silence me frappe. Pas un bruit de moteur, pas un klaxon, pas une voix, juste le mugissement du vent et l’égouttement de l’eau. Me suis-je tant isolé que cela ? Je tourne à droite. C’est à droite que je dois aller pour rebrousser chemin. Je cherche une plaque d’égout, n’en trouve pas. Il n’y a même pas de trottoir. Je marche sur des pavés. Ce n’est pas bon, pas bon du tout ! Mon inquiétude devient de l’angoisse. Je retourne à l’entrée de la ruelle et poursuit en ligne droite, comme pour la continuer. J’ai peut-être traversé un croisement sans l’avoir réalisé. Je me maudis d’avoir tant la tête dans les nuages. Ma canne heurte un mur. La ruelle s’arrête ici. Et ici, je ne sais pas où c’est. Illogique ! Inconcevable ! Comment ne puis-je pas retrouver la bonne rue en revenant en arrière ? Une évidence s’impose à moi : je suis perdu.


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