Chapitre 1

                << _ Non, papa, sérieusement !

_ Arthur, c’est comme ça et pas autrement !

                Arthur semblait particulièrement énervé, ce qui était extrêmement rare chez lui. Son corps bien taillé ne tenait pas en place, et ses cheveux d’un noir profond tout comme ses yeux, longs jusqu’aux épaules, ondulaient à chaque mouvement de sa tête et que ses muscles dansaient sous son tee-shirt un peu trop serré.

_ Mais pourquoi ? Si elle n’a pas d’amis, c’est peut-être qu’elle n’en veut tout simplement pas ! Pourquoi je dois toujours la traîner partout ?

_ Parce que c’est ta sœur !

_ Mais ce n’est pas juste !

_ Mais c’est ta sœur !

_ Mais putain !

_ Pardon ? Je peux aussi te priver de sortie !

_ J’ai dix-neuf ans !

_ Et tu vis sous mon toit. Et je paie tes études. Alors tu te plies à mes règles. Elle va avec toi, ou tu ne vas nulle part !

_ Putain… Fait chier…

_ Hey !

_ Ça va, c’est bon… Dis-lui de se tenir prête pour vingt et une heures…

_ Je te remercie.

                Tandis que le jeune homme sortait de la pièce en passant devant son père, celui-ci lui afficha un sourire volontairement narquois, alors qu’Arthur effectuait un petit exercice de respiration pour retrouver son calme. Uther replongea le nez dans son livre. Son fils était son portrait craché, même si de son côté les cheveux commençaient à blanchir un peu, que quelques pattes-d’oie se dessinaient au coin des yeux et que ses muscles perdaient un peu de fermeté. Après quelques secondes, il soupira et referma son roman, trop préoccupé par cette dispute. Il comprenait parfaitement que son fils veuille sortir avec ses amis, qui plus est sans sa sœur, mais Uther ne voulait pas que l’un d’entre eux se retrouve seul. Pas après avoir perdu sa femme. C’était peut-être un excès de prudence, c’était peut-être de la paranoïa, mais il préférait les savoir ensemble que tout seuls. Et s’il s’écoutait, il les aurait accompagnés, mais le peu de bon sens qu’il lui restait dans ces situations l’en avait toujours empêché. Se redressant de son canapé, il se resservit donc un verre de vin avant d’essayer de reprendre sa lecture.

                De retour dans sa chambre au premier étage, Arthur continua quelques instants ses exercices de respiration, jusqu’à ce que sa sœur ne passe la tête par la porte entrouverte.

_ Je te dérange ?

                Arthur la foudroya du regard avant de répondre.

_ Tu fais de ma vie sociale un enfer, Breena, tu le sais ?

_ Je suis moi aussi contre les règles de papa…

_ Alors pourquoi tu ne lui dis pas ?

                La jeune femme de dix-huit ans entra d’un pas dans la chambre avant de s’appuyer sur le chambranle de la porte. Sa longue chevelure aussi noire que celle de son père et de son frère mettait en valeur sa peau bronzée, tandis que son short en jeans et son débardeur soulignaient de manière presque impudique ses courbes délicates et gracieuses. De son habituelle voix monocorde, la jeune femme expliqua.

_ Parce que je sais que ça ne servirait à rien… Et puis j’aime bien passer du temps avec toi et tes amis…

                Arthur la regarda, surpris, avant de répondre.

_ Alors tu pourrais peut-être sourire de temps en temps… C’est ce que les gens font quand ils sont heureux… Sourire, rire aux blagues, t’amuser… Comme un être humain, pas comme un robot… C’est Daria, qu’on aurait dû t’appeler…

                Fronçant les sourcils, elle demanda.

_ Tu trouves que je ne suis pas assez… Expressive ?

                Arthur partit d’un éclat de rire trop fort pour être naturel.

_ La seule fois où tu as semblé t’amuser, c’est quand ce mec t’a mis une main au cul et que tu l’as défoncé. En fait, non. Tu n’as pas semblé t’amuser, tu as même carrément pris ton pied !

                La jeune adulte rougit quelques instants à la connotation sexuelle de la phrase de son frère.

_ Non… Je… Disons que j’ai un peu perdu pied dans l’ardeur du combat ce jour-là…

                Arthur planta son regard dans celui de sa sœur.

_ Un peu ? Tu lui as brisé l’omoplate, la clavicule, le coude, le radius, le cubitus, le poignet et quatre des cinq doigts de la main ! Alors si ça, c’est « un peu », préviens-moi le jour du « beaucoup », que je me cache. Et va te changer. Je suis obligé de t’emmener, mais je ne veux pas que les gens pensent que je suis ton Mac.

                Breena regarda ses vêtements et sembla réfléchir avant de demander.

_ Le short est trop court ?

_ Le débardeur aussi. Un jeans, un tee-shirt et un pull. Je déteste les mecs qui te regardent comme si tu étais un morceau de viande.

_ D’accord…

                Elle fit demi-tour avant de se raviser.

_ Pourquoi tu te retiens ?

                Arthur la dévisagea, tête penchée, en essayant de comprendre.

_ Me retenir de quoi ?

_ De te mettre en colère ? Ça te fait peur ?

                Arthur soupira.

_ Non. C’est surtout que ça ne sert à rien. En colère, on perd ses moyens et sa faculté de réflexion. Va te changer.

                Breena s’en alla et Arthur prit son téléphone portable sur lequel un message texte l’attendait, de Nicolas, celui qu’il considérait comme le frère que la vie ne lui avait pas offert.

_ Laisse-moi deviner… ta sœur sera là ?

_ Bingo.

_ Tant pis… Et puis, elle reste sympa, même si elle est parfois bizarre… À toute.

                Soupira, Arthur remit son téléphone à charger avant de s’assoir en position du lotus sur son lit. Nicolas et Lucie ne seraient pas là avant une bonne demi-heure, et il comptait bien mettre ce temps à profit. Fermant les yeux, il se mit à respirer lentement et à faire le vide en lui tout en coupant son esprit du monde qui l’entourait. À défaut d’atteindre le légendaire nirvana, il retrouverait son calme olympien si durement éprouvé ce soir, et pourrait même en stocker pour les jours à venir.

                Dans le salon, Uther leva la tête pour fixer le plafond, avant de se servir un autre verre en soupirant. Jamais il ne comprendrait ce que son fils pouvait trouver de reposant à rester ainsi sans rien faire. Il avait essayé une fois et avait fini par se lever en vitesse, ne supportant pas cette inaction.

                Dans sa chambre, Breena tourna la tête vers celle de son frère, une certaine colère sur le visage, avant de fermer la porte. Pourquoi contrôler ainsi ce qu’il ressentait, pourquoi ne pas lâcher prise ? Il n’en sortirait que plus fort, plus épanoui, plus… Lui-même… Jetant son tee-shirt et son short sur le lit, elle se regarda devant son miroir, en sous-vêtements. Son corps athlétique était digne d’une amazone, ces femmes qui étaient décrites comme aussi attirantes que redoutables. Elle passa doucement les paumes de ses mains de la pointe de ses seins jusqu’au creux de ses reins en frissonnant, avant de se ressaisir et d’ouvrir son armoire pour en sortir un jeans bleu, un débardeur blanc et un pull de base-ball aux couleurs des Californian Angels, puis de s’habiller.

                Un quart d’heure avant l’arrivée de ses amis, Arthur sortit de sa bulle et reprit lentement contact avec le monde qui l’entourait. Il avait pu faire le point avec lui-même, écartant le rationnel du sentimental, et regardait la dispute entre son père et lui d’un œil nouveau, avec calme et tranquillité. Alors qu’il se glissait sous une douche brûlante, il dut se rendre à l’évidence. Il comprenait parfaitement cette importance que son père apportait à la famille et ce désir qu’il avait de toujours protéger ses enfants. Arthur savait au fond de lui que même quand il serait lui-même père un jour, il resterait toujours l’enfant de quelqu’un qui l’aime et qui s’inquiète pour lui. Et il savait aussi qu’il était de son devoir de veiller sur sa sœur, même si c’était en l’obligeant à avoir une vie sociale, et même s’il avait souvent l’impression que sa sœur était plus à même de se défendre seule que lui. Pendant qu’il s’habillait, il sentait aussi que le feu de sa colère était suffisamment éteint pour ne pas se rallumer avant un long moment, et il en était pleinement satisfait. Il faisait partie de ces gens qui souhaitent être en permanence calmes et maîtres d’eux-mêmes, et jusqu’ici, il y était plutôt bien parvenu. Alors qu’il finissait de nouer les lacets de ses baskets, son téléphone portable vibra. Regardant qui l’appelait, il cria.

_ Breena, ils sont là !

_ J’arrive !

                La jeune femme sortit de sa chambre en courant, et il partit à sa suite après s’être saisi de son téléphone et de son portefeuille. Une fois au raz de chaussée, il dut faire face une ultime fois à son père.

_ Papa, je…

_ Je sais, tu es désolé de t’être mis en colère. Je te connais. Ça n’arrive pas souvent, et quand ça arrive, tu t’en veux. Mais n’oublie pas. Si tu as un souci que les discours ne peuvent pas résoudre…

_ La colère me donnera la force de remporter le combat, je sais…

_ Bien. Amusez-vous bien.

_ Promis. Ne nous attends pas.

_ Pas promis.

                Arthur afficha un sourire triste à l’idée que son père veille une majeure partie de la nuit, mais il attendait cette soirée depuis plusieurs semaines et ne voulait pas la reporter. Déposant un baiser sur la joue mal rasée de son géniteur, il franchit la porte pour retrouver ses amis et sa sœur devant la voiture de Nicolas qui l’accueillit à bras ouverts.

_ Ah, te voilà enfin ! Alors, comment te sens-tu ?

_ Excité !

_ Tu m’étonnes ! tu as travaillé comme un fou toute l’année pour finir major de ta promotion, il faut fêter ça !

                Arthur échangea une bise avec Lucie avant d’ouvrir une portière de la voiture et monter à l’arrière. S’installant au volant, Nicolas reprit.

_ Le pub ne va pas comprendre l’ambiance de ce soir ! Ça va être mortel !

                La voiture démarra calmement avant de s’engager sur la route, tandis que par la fenêtre de la cuisine Uther observait ses enfants, avant de froncer les sourcils. Derrière la citadine vieillissante de Nicolas venait de s’engager une berline noire avec trois passagers au teint blafard et au look étrange. Il resta là quelque secondes à réfléchir avant d’aller prendre son téléphone portable, puis sembla hésiter. Après quelques secondes de réflexion, il composa un numéro puis colla le combiné à son oreille, et quand, à la troisième sonnerie, quelqu’un décrocha, une légère inquiétude marquait sa voix.

_ C’est moi papa… Je crois qu’ils l’ont trouvé. Oui, Breena est avec lui, mais je préférerais, s’il te plaît. Je te remercie. Au revoir.

                Soupirant, il reposa son téléphone et alla se servir un autre verre de vin auquel il ne toucha pas, finissant la bouteille au goulot, tandis qu’une goutte rouge comme le sang perlait à la commissure de ses lèvres.

                Après vingt minutes de routes pendant lesquelles l’excitation n’avait cessé de monter, la voiture se gara sur un parking de zone industrielle désertée, à l’exception d’un pub à l’enseigne lumineuse rouge vif nommé « La Lune Pourpre », devant lequel étaient rassemblés plusieurs groupes qui profitaient bruyamment du concert qui, bien que se donnant à l’intérieur, s’entendait très bien de l’extérieur. Nicolas gara la voiture à une dizaine de mètres du bar dans une contre-allée, et le groupe remonta la rue en rigolant. Tournant la tête vers la rue, Arthur vit arriver une berline noire dont le chauffeur, un punk aux iris rouges et à la crête violette, ne le quittait pas des yeux. Alors qu’il passait à son niveau, il lui décrocha un sourire qui fit frissonner le jeune homme, instillant en lui une peur sourde, comme issue du plus profond de son âme. Nicolas abattit sa main sur son dos, lui demandant si tout allait bien, et Arthur retrouva immédiatement sa joie de vivre et son sourire, avant de reprendre sa marche. Une fois au guichet, Lucie offrit le droit d’entrée au groupe, et Nicolas paya la première tournée. Une bière à la main, Arthur se trémoussait sur la piste de danse en chantant à tue-tête les reprises mal interprétées mais énergiques du groupe de rock amateur qui se produisait. Leur talent semblait d’ailleurs se résumer à savoir transmettre son énergie au public, leurs interprétations semblant plus mauvaises les unes que les autres.

                Une demi-heure et deux bières plus tard, Arthur et Nicolas sortirent fumer une cigarette, rejoins assez vite des filles, et tandis que Lucie embrassait langoureusement son compagnon, Breena sermonnait son frère.

_ Je n’aime pas quand tu me laisses en plan comme ça…

                Toujours souriant, celui-ci lui répondit.

_ Je n’étais pas loin, et on ne partirait pas sans toi… Et puis de toute façon, que voudrais-tu qu’il arrive ? Regarde autour de nous, c’est la fête ! Il y a plus de risques que tu prennes une main au cul que de voir l’un d’entre nous se faire attaquer.

_ Je sais… Mais je n’aime pas être seule…

_ Disait celle qui ne veut pas se faire d’amis…

_ Alors, disons que je n’aime pas être loin de toi…

                Lucie intervint.

_ Et tu fais comment quand il est à la fac et toi au lycée ?

_ Bah je n’aime pas…

_ Arthur, mon vieux, le jour où tu vas ramener une fille, ça va être coton…

                Breena fusilla Lucie du regard avant de subitement lever la tête. Arthur l’observa, surpris.

_ Il y a un souci, petite sœur ? Lucie ne voulait pas te blesser, elle rigolait, tu sais…

_ Chut. Je n’entends rien.

_ Avec le bruit du concert, ça se comprend…

_ Ferme-la, je te dis !

                Toutes les personnes devant le pub se tournèrent vers le groupe, surpris. De son côté, bien que décontenancé, Arthur retrouva vite son sourire.

_ Hey ! Détends-toi ! Tout se passe bien !

_ Non ! Des soucis arrivent !

                Lucie regarda autour sans comprendre ce qu’il se passait.

_ Des soucis ? Quel genre de soucis.

                Dévisageant son frère, Breena murmura.

_ Tu te souviens du « un peu » ?

                Subitement très concentré, Arthur répondit.

_ Il y a dû « beaucoup » qui arrive ?

_ De l’"énorme"… Voire pire… Il faut que les gens partent…

                Arthur dévisagea sa jeune sœur sous les regards interrogateurs de ses amis, avant de partir en courant dans le pub, suivi de Nicolas.

_ Qu’est-ce que tu vas faire ?

_ T’inquiètes. Si ma sœur dit qu’il y a un souci, c’est qu’il va vraiment y avoir un souci.

                Les deux hommes se retrouvèrent dans les toilettes, et Arthur commença à faire des piles de papier toilette.

_ Imite-moi vite.

_ OK.

                Après presque une minute, ils avaient vidé plusieurs rouleaux qu’ils entassèrent dans la poubelle, avant qu’Arthur ne sorte un briquet et n’y mette le feu. Quand celui-ci eu bien prit, il sortit de la salle en hurlant.

_ Au feu ! Il y a le feu ici, fuyez !

                Quelques personnes les regardèrent avec surprise, puis virent les flammes sortir des toilettes avant de se mettre à hurler à leur tour en fuyant, déclenchant un mouvement de foule qui prit les deux hommes au dépourvu. Échangeant un regard, ils haussèrent les épaules avant de courir à leur tour vers la sortie pour retrouver Lucie et Breena, sur le côté de la sortie.

_ Qu’est-ce que vous avez fait ?

_ Ton frère est un putain de pyromane, tu savais ça ?

_ Alors il a bien fait. À nous de nous sauver. Vite !

                Le groupe se mêla à la foule pour fuir en direction de leur voiture dans la contre-allée. Quand ils furent arrivés à la voiture, Breena se figea.

_ La rue est déserte…

_ Tout le monde a déjà dû s’enfuir… Tu veux bien nous expliquer ce qu’il vient de se passer ?

                Plié en deux, Nicolas reprenait son souffle en la foudroyant du regard, tandis qu’elle fixait un point devant elle. Des ténèbres de la nuit sortirent trois silhouettes qui s’avancèrent de front vers eux, trois personnes au teint blafard dont émanait un sentiment terrifiant de peur ancestrale. D’une voix de crécelle, la femme du groupe répondit.

_ Nous pouvons nous expliquer, nous, ce qu’il vient de se passer, et ce qu’il va vous arriver.

                Perdant toute contenance, Breena hurla.

_ Fuyez ! Fuyez comme si vos vies en dépendaient !

                Se détournant du trio, elle attrapa son frère par la main avant de partir en courant.

_ Mais… Nico ! Lucie !

_ Ils s’en sortiront mieux sans nous ! Et merde !

                À l’instant, devant eux, venait d'apparaître la femme du trio.

_ Trop lente, petite.

                D’un puissant coup de poing, elle frappa Breena qui fut propulsée sur la voiture de Nicolas sous le regard stupéfait de son frère qui ne put retenir un murmure de surprise.

_ Oh bah merde…

                L’adolescente se redressa lentement, sonnée par un coup qui aurait dû la tuer, tandis que les deux autres agresseurs se dirigeaient vers leur comparse.

_ Et bien, tu n’y es pas allée de main morte, Ophidius…

_ Voyons, Septus, tu n’es pas le seul à pouvoir cogner fort.

                De son côté, Nicolas observait sa voiture, choqué, sans être capable de comprendre ce qu’il se passait, se contentant de répéter en boucle.

_ Ma voiture… Ma voiture…

                L’agresseur répondant au nom de Septus le regarda tel un affamé devant un festin de roi, et fit passer sa langue sur ses lèvres.

_ T’en fais pas gamin, ce ne sera bientôt plus ta première préoccupation. Le Seigneur a dit quoi pour les témoins, Decimus.

                Le plus musclé des trois punks, une véritable armoire à glace, répondit d’une voix d’outre-tombe en pointant Arthur du doigt.

_ Pas de témoins. Il ne veut que lui.

_ Alors bon appétit les gars !

                Septus sauta par-dessus la voiture comme il aurait enjambé le trottoir et se saisit de Lucie par derrière et de lui saisir le cou avant d’ouvrir une gueule aux canines comparables à des crocs tandis que sa proie hurlait de peur. Et alors qu’il allait mordre sa proie, Septus se retrouva propulsé en arrière, avant de s’encastrer dans le mur du bâtiment deux mètres derrière lui, tandis que Breena, chancelante, retenait Lucie qui manqua de tomber de peur. Regardant son frère, la jeune femme prit un ton sévère.

_ Cours. Vite. Loin. Longtemps.

_ Mais, et vous ?

_ Cours !

                Arthur resta figé quelques instants, le temps pour elle de crier une fois de plus son ordre. La mort dans l’âme, il pivota sur lui-même avant de partir aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Ophidius se lança à sa poursuite, et Breena sauta sur elle pour la plaquer au sol avec violence, avant d’être levée par la peau du cou et de la mettre face à lui. Les pieds foutant le vide, Breena hurlait une démente, griffant le visage de son adversaire. Celui-ci finit par se lasser, et lui enfonça le visage dans le bitume.

                Entendant les cris puis le fracas, Arthur s’arrêta en dérapant avant de se retourner et de se figer en découvrant sa sœur, le visage enfoui dans le sol, et de l’appeler, désespéré. Au son de sa voix, Septus l’apostropha.

_ Ta frangine ne t’avait pas dit de te barrer, toi ? Tant mieux, tu vas pouvoir assister au reste comme ça !

                À peine eut-il fini sa phrase qu’il reçut un coup derrière la tête. Se retournant en grimaçant, il vit Nicolas, le pare-choc arrière de sa voiture dans les mains, prêt à frapper de nouveau. Alors qu’il amorçait son coup, Septus lui en porta un dans l’abdomen, et Nicolas se plia en deux, avant de tomber à genoux, de vomir, puis de s’écrouler sur le flanc, tandis que Lucie hurlait de terreur.

En voyant son ami s’effondrer de la sorte, Arthur entra dans une rage folle. Poussant un rugissement bestial, il courut à une vitesse qu’il n’aurait jamais cru pouvoir atteindre avant de percuter le gringalet de plein fouet. Celui-ci, qui avait à peine eu le temps de se retourner, s’envola sur plusieurs mètres avant de s’écraser contre une benne à ordures, inconscient. Decimus dévisagea lentement sa proie, tandis qu’Ophidius levait les yeux au ciel.

_ Mauvais présage. Quasi pleine lune et lune de sang…

_ Alors, arrêtons de jouer.

                Le titan serra la main droite jusqu’à ce que ses articulations craquent, avant de lancer son poing de toutes ses forces sur le visage d’Arthur qui encaissa le coup sans broncher, dévisageant son adversaire avec une colère sourde, presque animale, dans le regard.

_ Minable.

                De la main gauche, il se saisit du bras qui l’avait frappé et le plia, obligeant son adversaire à mettre un genou à terre, puis lui asséna le plus violent coup de poing qu’il puisse, le enfonçant le crâne dans le sol et lui broyant le visage à l’impact. Relâchant le membre inerte, Arthur couru vers sa sœur sans prêter attention à Ophidius qui resta figée. Lui retirant la tête du petit cratère dans lequel elle reposait, il la trouva consciente et souriante, bien qu’amoindrie.

_ Ça va, Bree ?

                Les dents rougies par le sang, la voix tremblante, elle demanda.

_ Tu t’es mis en colère ?

                Tremblant comme une feuille, il acquiesça.

_ Ça fait du bien ?

                Affichant un sourire triste, Arthur opina une seconde fois avant de l’aider à se lever.

_ T’encaisses bien, pour une fille, Bree.

_ Toi aussi.

                Sitôt qu’elle fut debout, elle lui fit signe de la lâcher et Arthur partit rejoindre Lucie, pliée au-dessus de Nicolas.

_ Comment va-t-il ?

_ Il respire. Il se passe quoi ?

                Le regard terrifié de la jeune femme paralysa son ami. Lui-même ne comprenait rien à la situation, pourquoi ces gens les attaquaient, comment ils avaient tous pu réaliser de telles prouesses physiques. Dans un murmure, il expliqua.

_ Je n’en sais rien du tout… Je pense que Breena pourra nous dire plus quand on se sera sauvé… Attention !

                Arthur se jeta sur son amie, évitant de justesse la charge de Septus revenu à lui. Avant d’avoir eu le temps de tourner la tête pour voir ce qu’il se passait derrière lui, il entendit un hurlement animal qui lui secoua les tripes, éveillant en lui des sensations enfouies depuis des années. Rage primaire, quasi animale, soif de violence, haine, brutalité, toutes ces émotions qu’il refoulait depuis des années refluaient en lui tandis qu’un gout métallique emplissait sa bouche et saturait ses récepteurs olfactifs.

_ Arthur, ça va ? Arthur ?

                La voix de son amie lui semblait lointaine, comme appartenant à un autre monde qui n’avait maintenant plus d’importance pour lui.

_ Arthur… Arth, frangin ?

                Nicolas venait de revenir à lui, et sa voix frappa l’esprit embrumé d’Arthur, lui faisant l’effet d’une douche froide. Revenant à lui, le jeune homme fixa ses amis.

_ Nico, tu te sens de tenir debout ?

_ Ouais…

_ Parfait. Faut qu’on se barre de là.

_ Et ta sœur ?

                Arthur lança un bref coup d’œil par-dessus son épaule, et ce qu’il vit lui glaça le sang. Se reprenant, il bloqua volontairement le champ de vision de ses amis.

_ Elle s’en sort très bien toute seule. Allez, ne vous retournez pas et barrons-nous !

_ Et ma caisse ?

_ On la récupérera plus tard !

                Attrapant Nicolas sous les bras, il l’aida à se mettre debout sans le laisser regarder derrière eux avant de les obliger à fuir aussi vite que possible, tandis que derrière eux le bruit des coups se faisait de plus en plus fort. Se retournant une fois encore pour s’assurer qu’il avait bien vu ce qu’il se passait, Arthur ne parvenait toujours pas à admettre ce qu’il se passait devant lui.

                Les trois punks affrontaient une créature anthropomorphique toute en poils, crocs et griffe qui tranchait dans leur chair sans ménagement, et malgré les plaies béantes qu’elle leur laissait, celles-ci cicatrisaient à une vitesse effarent. Perdu dans ses réflexions, il ne vit pas ses amis s’arrêter et leur rentra dedans sans ménagement, jetant tout le monde à terre.

_ Putain de merde ! il se passe quoi encore ?

_ Rien de grave, rassurez-vous.

                Relevant la tête, le trio fugitif se retrouva face à une dizaine d’hommes imposants en tenue paramilitaire et au visage masqué. Déglutissant avec peine, Nicolas murmura.

_ On est loin du rassurant…

_ Vous oublierez bientôt…

                L’homme qui leur parlait pulvérisa un spray vers eux et le couple sombra immédiatement dans un profond sommeil, tandis qu’Arthur retenait son souffle en se relevant et que deux autres hommes s’approchaient de ses amis pour mettre leurs mains sur leurs tempes en marmonnant.

_ Ne les touchez pas, bordel !

                Trois des nouveaux venus le plaquèrent au sol, et leur chef s’approcha.

_ Nous allons modifier leurs souvenirs. Il y aura bien eu une altercation avec trois voyous, mais suite à un accident de voiture, et tout ceci les conduira à l’hôpital. Ce sera bien moins traumatisant pour eux, faites-moi confiance.

_ Et moi, vous allez me faire pareil ?

_ Non. Maintenant, si vous nous le permettez, nous allons prêter main-forte à votre sœur.

_ La créature là-bas, c’est bien Breena ?

                Les yeux du combattant se plissèrent tandis qu’il fixait Arthur.

_ Bien sûr. Qui croyez-vous que ça pouvait être ?

_ Je… Je ne sais pas…

                Arthur avait cessé de se débattre, et les hommes le lâchèrent avant de partir en courant se joindre à la mêlée alors qu’il restait assis, les bras ballants. Moins d’une minute plus tard, ils étaient de retour, leurs uniformes déchirés, et portaient Breena qu’ils allongèrent aux côtés de son frère. Le chef d’équipe lui caressa la joue, et elle lui sourit en retour.

_ Ce fut un merveilleux combat.

_ Merci…

_ Une ambulance spéciale arrive pour récupérer vos amis, et Uther sera bientôt là aussi. Nous ne partirons qu’à ce moment-là.

_ Bien… Je vais fermer un peu les yeux alors…

                Arthur dévisagea sa sœur sans comprendre comment toute cette situation pouvait ne pas lui sembler dingue à elle aussi, quand il remarqua qu’elle était gravement blessée au ventre, à tel point qu’il était persuadé de voir un morceau de ses intestins sortir par les chairs lacérées. Mais alors qu’il voulait appeler à l’aide, la plaie commença à se résorber, jusqu’à ne laisser qu’une légère trace rosée.

_ Heureusement qu’ils n’avaient pas de métal-lune, pas vrai ?

_ Dors… Ça te fera du bien, gamine.

                Breena sourit une ultime fois au combattant avant de s’assoupir, laissant Arthur seul avec ses questions et les étrangers.

                Dans les dix minutes qui suivirent, une ambulance arriva, et le personnel qui en descendit s’occupa du couple inconscient, avant d’être rejoint par Uther qui descendit de sa voiture en courant, imité par un homme lui ressemblant trait pour trait, mais avec une trentaine de printemps de plus que lui. Et alors qu’Uther se jetait au cou de son fils, celui-ci ne lâchait pas le nouveau venu du regard.

_ Arthur ! heureusement tu vas bien !

                Se dégageant de l’étreinte de son père avec autant de délicatesse que possible, celui-ci lui répondit.

_ Tu ne devrais pas plutôt t’inquiéter de l’état de ta fille ? Et c’est qui, lui ?

                Le vieil homme s’avança de quelques pas avant de prendre la parole.

_ Arthur, je suis Vortigern. Et je suis ton grand-père.

                Le jeune homme resta silencieux quelques secondes, avant de dévisager son père avec un air mauvais.

_ Je croyais que grand-père était mort ?

                Le principal concerné répéta ce mot avec surprise, et Uther baissa les yeux.

_ C’est… Compliqué… Il y a beaucoup de choses que je t’ai cachées…

_ Ouais, j’avais cru comprendre ça… Et tu me dois des réponses. Maintenant. Par exemple, qui était ces types ? Pourquoi ils en avaient après moi ? Comment Breena et moi avons-nous pu faire ça ? Qui sont ces hommes en tenue paramilitaire ? Pourquoi tu m’as caché la vérité pour grand-père ?

_ Ça ne peut pas atteindre d’être dans la voiture ? Parce que ça fait beaucoup de questions, et qu’ici nous ne sommes pas à l’abri d’une autre attaque…

                Breena, qui s’était relevée, était venue poser sa main sur l’épaule de son frère.

_ Obéis-lui s’il te plaît…

                Arthur observa l’ambulance, et sa sœur devança sa question.

_ Crois-moi, ils ne risquent plus rien… Allez, viens…

                Résigné, épuisé, Arthur suivit sa sœur à l’arrière de la berline familiale en silence. Se tournant vers son fils, Vortigern le dévisagea, la mâchoire crispée.

_ Mort ?

                Secouant la tête, abattu, Uther murmura.

_ Pas ce soir, OK ? >>

                En silence, le père de famille se dirigea vers le véhicule de la même démarche que son fils avant lui, suivi de près par son propre père.

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