I | 404factory
TRAJECTOIRES

I

La mine se trouve à huit mille mètres sous la cité-puits 42. Deux ascenseurs et quatre monte-charges assurent la liaison entre les vestiaires et les ateliers. L'empilement de dix cabines de deux-cents places chute à presque mille mètres par seconde. Il en faut sept-cent-quatre-vingt-huit en moyenne pour rejoindre les galeries. Vlad sent ses organes se presser contre son diaphragme au moment où la grappe entame la chute. Le volume empeste la sueur rance de l'appréhension, les relents pourris du souffre qui suintent depuis les tunnels et le déodorant bon marché. La température y grimpe en flèche malgré le conditionneur d'air. Le mineur jette un coup d'œil aux bandeaux holographiques qui flottent au-dessus des têtes. Des spécialistes commentent la dernière offensive des Panthères modernes pour arracher le contrôle d'un gisement minier à la Lance écarlate dans l'amas de Buzzard. Un autre fil d'actualité fait état des méfaits de la corruption sur l'approvisionnement en eau des niveaux deux-cent à deux-cent-cinquante. Un présentateur de bulletin météo se félicite de ce que le nombre de suicides reste stable depuis le début de la semaine.

L'ascenseur décélère avant de toucher son berceau d'arrimage. Vlad balance un coup de coude dans les côtes de Piotr pour le réveiller. Adossé dans un angle, sa combinaison orange et noire crasseuse de pilote semble porter le jeune homme, alors qu'une pulsation sourde monte de ses intra-auriculaires. Il sursaute et marmonne quelque chose d'inintelligible dans sa barbe clairsemée. Tressés en nattes épaisses avec de la fibre optique usagée et noué en chignon haut, ses cheveux bruns laissent visible son holo-ID tatouée sur sa nuque. Vlad porte la sienne sur le côté gauche de son crane rasé, à l'exception d'une brosse drue de cheveux châtain clair sur le sommet.

Les cabines vomissent leur flot de chairs corvéables le long des rampes d'accès métalliques qui desservent la gare de triage. Le bâtiment ceinture les berceaux d'accueil des ascenseurs et des monte-charges. Des flashs crépitent sur les portiques donnant accès au centre d'aiguillage, alors que les mineurs présentent leurs tatouages holographiques d'identification. 

— Vlad ? Piotr ? Z'êtes où, putain ?

Le visage au format photo d'identification d'Irina flotte dans le champ de vision de Vlad et sa voix lui perce les tympans. Il la soupçonne de pousser son volume de transmission au maximum pour clarifier leurs pensées cotonneuses.

— T'emballes pas. On est là, répond le mineur d'une voix que le manque de sommeil a rendu pâteuse.

Son équipe vient de passer de la première à la troisième rotation, ce qui a entamé son capital sommeil. Il aura récupéré du décalage horaire dans deux ou trois cycles. D'ici là, ses statistiques vont en prendre un coup, à moins de risquer un accident lié à la fatigue en maintenant sa cadence habituelle. Les deux collègues croisent les équipes de la deuxième rotation. La poussière jaunâtre du souffre couvre les gars à la démarche lourde et aux regards exprimant une profonde lassitude. Bien que la corpulence épaisse de la majorité d'entre eux les désigne comme des natifs, la forte gravité de Sotchi et les cadences imposées par Omnital® usent même les plus forts. Les étrangers, qui travaillent ici, vivent juste assez longtemps pour plomber la moyenne de l'espérance de vie d'un mineur. D'ailleurs des écrans holographiques ne cessent de vanter les performances des différentes équipes, ainsi que les rendements de la cité-puits 42 par rapport aux autres sites. Les managers jugent cette pression indispensable pour maintenir la motivation.

La rumeur se répand comme la traîne d'une comète dans l'infosphère, avant même que les sirènes de l'unité HK Paramedic® ne déferlent sur la foule. Une explosion dans la zone 6 ; secteur 18. Une équipe au tapis et une dizaine de blessés. Une colère sourde monte dans l'assistance, vite jugulée par les messages subliminaux et les promesses de primes diffusés par la compagnie.    

Piotr attire l'attention de Vlad en lui donnant une tape sur l'épaule. Le pilote domine la foule d'une bonne tête et il a repéré Irina. La technicienne ainsi que le reste de l'équipe se tiennent en retrait du flot qui agite le hall central. Les rames à sustentation magnétique vont et viennent sans cesse entre les monte-charges et les sites d'excavation. Scénographie démente rendue possible par la précision d'algorithmes cybernétiques que la carne se borne à superviser du coin de l'œil. Le déplacement des trains s'accompagne d'un sifflement provoqué parla compression de l'air contenu dans les tunnels.

Sur une projection murale en 3D un type se jette d'un des nombreux ponts tendus en travers des gouffres qui parsèment la cité-puits. « Jusque-là tout va bien ! » hurle le candidat de Suicide-allée, sans se départir de son sourire halluciné, aux drones qui filment sa chute.

Anton Bakayev, dit « Nana », distribue ses dernières consignes. Charpenté et court sur pattes, le visage barré de rides profondes du Sotchien inspire le respect. Peu de mineurs parviennent à son âge. Piotr et lui partagent le même regard bleu délavé perçant ainsi qu'un teint mat exceptionnel pour des natifs. Les jumeaux blonds Igor et Marouchka se disputent dans leur langage commun pour savoir qui gérera les containers pleins et les vides. Une bonne partie du rendement dépend de l'optimisation du chargement et de la qualité du réassort en godets vides. Le frère et la sœur excellent à ce petit jeu, malgré le manque de maturité qui semble les caractériser. Irina lance une barre énergétique à Vlad.

— Rien qu'à voir ta gueule, m'est avis qu'tu vas en avoir besoin !

Il l'attrape au vol sans un mot. Lui répondre serait accorder beaucoup trop de crédit à sa provocation.

La technicienne porte un gilet matelassé en maille de soie arachnéenne à même sa peau laiteuse. Elle a noué les manches de sa combinaison bleu foncé autour de ses hanches et une fine pellicule de sueur souligne ses formes athlétiques. Son holo-ID flotte à quelques millimètres de son épaule droite. L'humaine dément les statistiques d'espérance de vie des étrangers, sans doute parce que Vlad et elle partagent le même intérêt pour les augmentations. Ils dépensent l'intégralité de leurs revenus dans l'acquisition de nouvelles prothèses. Elle noue ses cheveux noirs en queue de cheval, ne laissant qu'une frange droite effleurer les traits graphiques fins, qui lui tiennent lieu de sourcils, et révélant les côtés rasés à blanc de son crane.

L'éclat violet de ses optiques Fresh-eyes© transperce Vlad.

— Quoi ? lui lance-t-elle.

Le Sotchien prend conscience qu'il l'observe depuis un moment.

— Rien.

Le message, affublé du logo d'Omnital®, clignote dans l'angle supérieur gauche de son exovision. Un clic mental et les lignes de code détaillant leur affectation défilent. Zone 3 ; secteur 31, les artificiers les rejoignent sur place. L'ordre provient d'un des superviseurs assis dans le centre de régulation pressurisé qui surplombe la gare de triage. La structure ressemble à une tour de contrôle. Elle peut même se raccorder à l'ombilical qui supporte les ascenseurs, si la situation l'exige. Les types qui occupent ces postes sont tout autant haïs que courtisés pour obtenir les meilleurs filons. Quelques imprévus viennent d'entamer la réserve de fluigiciel — la crypto-monnaie qui régule les échanges dans l'Interplan — de l'équipe Bakayev. Anton a réduit sa contribution auprès des superviseurs et la qualité de leurs affectations se dégrade. L'intervention du Syndika aurait pu leur épargner cette galère, mais Nana ne veut pas en entendre parler. Vlad lance un regard à Piotr, qui secoue la tête d'un air résigné, son père ne l'écoutera pas plus que les autres membres du groupe.

Un nouveau message clignote dans son interface, en provenance de HKParamedics®, celui-là. Il s'agit du troisième en moins de deux cycles.

« Bonjour, Monsieur Orolov. Veuillez prendre rendez-vous dans un de nos med-centers avant le terme des cinq prochains cycles. Passé ce délai, nous serons contraints de suspendre nos garanties sur vos implants. Cordialement. Votre conseiller en augmentique.

HK Paramedics®— La science à votre service »

Vlad sélectionne l'une des dates proposées par son planning.

Si l'enfer décrit par les néo-religieux du Jugement Dernier existe, Sotchi et ses mines en sont l'antichambre.

Envie de faire une pause,
ou d’être averti des updates ?

Encourage l’auteur en lui laissant un like ou un commentaire !

Portrait de Anonyme
Portrait de JuneZero
Hello,

Bon du coup je me suis lancée. Je te garantis pas d'aller très vite mais je vais essayer d'être régulière. J'ai relu ce chapitre avec le plaisir de la première fois, on sent bien l'ambiance de la mine, et la narration au présent apporte un petit quelque chose qui accroche bien le rythme.

Par contre j'ai pas tout compris sur tous les termes que tu as sorti : l'holo ID au début je pensais à un tatouage, puis il flotte au dessus de l' épaule d'une donc en fait non... j'aime bien découvrir les choses au fur et à mesure mais pour des détails comme ça autant le mettre tout de suite et garder le fur et à mesure pour l'intrigue. Idem pour l'info sphère je n'ai compris ce que c'était qu'en lisant ta réponse à un commentaire ci dessous, idem pour le coup de suicide allée. N'oublie pas que le lecteur ne connaît rien de ton univers au moment ou il ouvre, et que les gens comme moi n'ont pas forcément tes références, je suis une bille en tout ce qui n'est pas gothique ou fantastique. Je pense que par moments tu pourrais réduire les termes, genre le '' intra auriculaire'' tu aurais pu donner le terme courant pour alléger un peu. Apres ça contribue à renforcer cette ambiance brute, donc pourquoi pas.
J' aime bien le coup des copyright et des marques un peu partout ça montre vraiment l'abus, l'excès.
Bref c'est une bonne mise en bouche pour découvrir ton décor, même si c'est pas forcément le genre d'ambiance dont je raffole elle est super bien rendue, maintenant j'attends de découvrir tes personnages parce que tu ne nous en dis pas beaucoup :p.
Et j'aime beaucoup la toute fin. Un peu de poésie funeste comme j'aime !
Portrait de Paul Fichtre
Salut,

Ravi de lire ton commentaire.
La balance entre le name-droping (figure de style dans laquelle tu cites un objet par sa marque ou l'une de ses caractéristiques sans explication) et plus de description n'est pas aisée. Je reconnais un penchant pour une approche directe dans laquelle le lecteur se retrouve plongé sans disposer de toutes les données concernant l'univers. C'est une façon de faire commune à nombre d'auteurs que j'affectionne.
Sachant que cette approche peut heurter, je reste vigilant sur vos retours. J'arrondirais sûrement les angles mais pas trop quand même ;)
En espérant que la suite te plaise.
Portrait de Clara Frigo
J'aime beaucoup ton style d'écriture. On est pris dans le rythme de l'histoire, on visualise très bien le décor, on attribue bien les particularités des personnages et on entrevoit les enjeux mais je trouve la partie technologique un peu trop lourde ou trop dense. Je n'ai pas retenu le quart de la moitié de ce que tu as mentionné.
Petite quedtion: Je n'ai pas très bien compris cette partie:
« Jusque là tout va bien ! » clame un candidat de Suicide-allée, sans se départir de son sourire halluciné, aux drones qui filment sa chute" le mec vient de se suicider ? Et c'est banal ?
Portrait de Paul Fichtre
La technologie est omniprésente dans mon univers, comme elle l'est déjà pour nous. Tout le monde possède une "interface"; l'équivalent de notre smartphone. L'infosphère, qui correspond à notre internet, possède des extensions dans le réel avec des réalités augmentées et des hologrammes tangibles. Le net héberge des virtualités qui supplantent les sensations du monde physique. Les organiques augmentent leurs capacités avec des prothèses cybernétiques ou des manipulations génétiques. C'est la norme pour peu qu'ils en est les moyens. La seule limite repose sur leur santé mentale. Suicide-allée est un programme holo qui recense les plus beaux plongeons vers le lac d'acide. Un clin d'œil à Moebius et son Incal. Merci beaucoup pour ton commentaire.
Portrait de Rochelounet
Bon démarrage. Plus que l'intrigue, qui aura tout le temps d'être développé, c'est surtout l'ambiance crasseuse d'usine qui est bien amené.
Attention à la multiplication des technologies et des lieux (secteur + sous secteur) qui alourdissent le propos sans forcément apporter grand chose au lecteur.
Portrait de Aeliana
Salut !
Ce n'est vraiment pas ce que je lis d'habitude mais je dois reconnaître que c'est bien fait ^^ j'aime beaucoup ton champ lexical et les idées de ce roman, bravo :)
Portrait de Paul Fichtre
Merci beaucoup
Portrait de Manu Ashford
Très classe, j'aime beaucoup !
Portrait de Paul Fichtre
Cool. Merci beaucoup.
Portrait de Camille Rodriguez
Super !
Tu as un style super efficace, rapide et rythmé. On est tout de suite plongé dans l'ambiance (un peu à la Deus Ex et autres jeux-vidéo SF, pour mon plus grand plaisir ;) ).
Je te suggérerais peut-être seulement d'écrire le nom des secteurs, cités-puits, etc... en nombre pour alléger un peu le texte.
Pas grand chose à redire sinon. Je lis assez difficilement sur écran donc que je ne te promets rien, mais j'essaierai de voir ce que donne la suite.
Portrait de Paul Fichtre
Merci beaucoup. J'ai prévu d'utiliser des chiffres en citant la cité-puits et les secteurs par la suite.