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Survivalistes

Chapitre 1

CHEZ EUX

*

Le feu prit un jour dans les coulisses d'un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On crut à un mot plaisant et l'on applaudit ; il répéta, les applaudissements redoublèrent. C'est ainsi, je pense, que le monde périra dans l’allégresse générale des gens spirituels persuadés qu’il s’agit d’une plaisanterie.

Søren Kierkegaard. Œuvres complètes (1 843)

*

Il se réveille, reste un instant immobile, les yeux fermés, à respirer lentement avant de se rassurer en cherchant, et trouvant, le corps allongé à ses côtés.

Sa femme dort encore, paisible.

Pour lui, les réveils sont toujours les mêmes.

Angoissants.

Il se sent plus fatigué encore. Ça fait bien longtemps que son sommeil n’est plus réparateur. Une éternité. Ses nuits sont entrecoupées de rêves, de vision d’avant, de ce qu’il s’est passé. Une horreur depuis qu’en cette fin d’année 2015…

Elle bouge, sait que son mari est réveillé. Elle le sait car, en posant une main rassurante sur lui, sent ses muscles tendus, entend sa respiration courte alors qu’il émerge de sa nuit difficile. Elle vit avec lui depuis longtemps, le connaît par cœur, et n’a envie que d’une chose après avoir traversé toutes ces épreuves, que son époux se libère enfin de ses démons, de ces choses qui le harcèlent la nuit. Le jour, il est différent, presque heureux malgré tout mais, quand vient la nuit, il se renferme, retarde le moment d’aller se coucher. Elle sait ce qu’il a traversé pour les sauver, elle sait qu’il s’est battu pour la défendre elle, pour ne pas l’abandonner dans les moments les plus durs. Il était celui qu’elle aimait par-dessus tout. Il avait été la bouée à laquelle elle s’était accrochée corps et âme.

Il bouge enfin, attrape la main de sa femme et l’écarte doucement avant de s’asseoir sur le bord du lit. Le sol en béton brut, froid sous ses pieds, achève de le réveiller. Il soupire, se frotte le visage.

Sa femme derrière lui :

- Harry ?

Un grognement pour seule réponse.

Il se met debout, fait jouer ses cervicales, jette un œil vers le lit contre le mur. Lou, sa petite fille, la dernière, à peine deux ans, calme comme il est difficile d’imaginer pour un enfant de cet âge. Il s’approche et, selon son rituel quotidien, lui pose une main sur la tête. Ce simple geste l’apaise, le reconnecte. Il tourne la tête vers sa femme et lui dit bonjour. Elle lui sourit et se glisse sous les couvertures.

- Tu prépares le petit-déjeuner ?

- Comme d’hab…

Harry continue sa tournée matinale, sort de sa chambre et traverse un couloir. Toujours le sol en béton. Les murs, des parois de placo recouvertes d’une couche de peinture blanche. Il entre dans une première pièce.

Emily, huit ans, est réveillée. Elle feuillette un magazine hors d’âge. Sur la couverture, un cheval cabré.

- Salut p’pa.

- Salut ma puce. Je prépare le dej’.

Elle hoche la tête et se replonge dans sa lecture.

Autre chambre, autre enfant. Troisième fille. La plus grande. Maddy. Quatorze ans. Caractère bien trempé. Déjà une vraie femme. Elle dort encore, Harry n’insiste pas et rabat la porte.

La cuisine.

Une pièce de bonne taille. Un plan de travail en plein milieu. Évier sous une fenêtre. Gazinière à gauche du bac. Plusieurs meubles bas. Pas de placards aux murs, les minces parois n’en supporteraient pas le poids. À première vue ça semble confortable mais c’est assez sommaire. La cuisine est fonctionnelle. Ça fait des lustres que le confort est banni. Toute construction est bâtie efficacement, sans fioritures.

Harry récupère plusieurs boîtes qu’il dépose sur une table, met de l’eau à chauffer sur la gazinière, attrape du pain fait maison qu’il découpe en tranches et sort d’un autre meuble un pot de confiture que sa femme a faite.

L’eau est chaude.

Il met du thé dans un filtre en tissu et le plonge dans le liquide.

Là aussi, la décoction est maison. Il a un flash rapide, se voit dans un supermarché, devant un rayon rempli. Harry contracte les mâchoires et s’attelle à faire son café.

Il met un fond de poudre brune dans une cafetière à piston. Par contre, il a eu la chance de trouver plusieurs paquets de café dans une vieille baraque qui tombait en morceau.

Les odeurs du matin embaument la pièce.

Emily vient s’asseoir, baille un grand coup, se fait une tartine, se sert du thé.

Maddy apparaît à son tour et imite sa sœur.

- Beth, lance Harry. C’est prêt.

Tout le monde est installé. Ils mangent en discutant, planifiant la journée.

Harry doit continuer à bricoler les baraquements extérieurs, Beth s’occupera de mettre des victuailles en conserve tandis que les deux grandes vaqueront à leurs occupations respectives. Une toute petite voix vient s’immiscer dans la conversation.

- Je vais la chercher, dit Harry.

Il est à peine debout que la petite arrive avec son doudou serré dans sa main droite. Sa mère l’installe dans une chaise haute, lui sert une tasse de lait et lui donne une tranche de pain.

La conversation reprend.

Une journée comme tant d’autres vient de commencer.

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