Chapitre 1 - Le vagabond | 404factory
Sous nos pieds, les cendres...

Chapitre 1 - Le vagabond

 


     Il neigeait depuis des heures. Une neige lourde qui faisait ployer les branches des arbres. Parfois, on entendait un craquement résonner dans la forêt et l’on aurait pu croire à l’éveil d’un géant perclus de rhumatismes. Mais il ne s’agissait que de la plainte lugubre d’un grand chêne à qui l’hiver venait d’arracher un bras. Les bois semblaient morts,ensevelis sous un linceul aussi glacé qu’immaculé.

    Une piste se devinait dans la neige, à peine tracée et déjà effacée par les flocons. Un cavalier solitaire, qui guidait sa monture entre les troncs torturés. Cela faisait longtemps que l’hiver n’avait pas été si froid... Il tenta de faire bouger ses doigts à l’intérieur de ses gants gelés, grimaçant lorsque le sang qui en avait reflué retrouva son chemin. La douleur était un moindre mal,la vie le lui avait appris.

    Un claquement de langue d’encouragement, et le cheval s’enfonça sous une épaisse pinède, plus obscure encore que le reste de la forêt gigantesque qu’il traversait. Abandonnée par les hommes, l’Urwölde avait grandi vers le sud, jusqu’à tout faire disparaître : les champs, les routes, les villes… Elle les avait recouverts, avalés, ensevelis. Elle s’en était nourri,grandissant sur les cendres d’un monde en ruines.

     Voilà ce qu’il en coûtait de vouloir jouer avec des forces indomptables.Des peuples avaient éclos,ils avaient grandi, s’étaient gorgés de tout ce que le monde avait à leur offrir. C’était le temps des conquérants, avides de gloire et de batailles, le temps des forgeurs d’empires et des héros. Le temps des légendes auxquelles on ne croyait plus aujourd’hui...

     Un florissant apogée : l’Âge des hommes, suivi d’une flamboyante chute, dans les flammes et la fumée.Le déclin d’une espèce qui s’était crue supérieure à toutes les autres... Et l’oubli, l’oubli des gloires et des échecs ;le sacrifice du passé face aux nécessités du présent.  Il avait bien fallu survivre. 

     Des années avaient passé. Rien n’avait changé.

    Le vagabond avait connu ces temps glorieux, à jamais perdus. Sa jeunesse s’était écoulée à Nerach, la prestigieuse capitale de l’empire Ardien. Une vie facile au service du seigneur de la ville, de l’or et des femmes à foison. Et puis, il y avait eu la guerre des Flammes. Les dragons, asservis depuis des siècles, s’étaient libérés des sortilèges qui contenaient leur sauvagerie. Ils avaient vomi leur colère en même temps que des torrents feu, ravagé le continent de Thaar, des rivages méridionaux de la mer de Jaspe aux montagnes septentrionales de Corev, des fôrets d’Ouest-Sage aux plateaux d’Est-Vent. Ceux qui leur avaient survécu s’étaient réfugiés au nord, dans des contrées montagneuses et glaciales qui ne plaisaient guère aux dragons. Les montagnes de Corev étaient devenues leur sinistre patrie, un mouroir plus qu’un asile. 

    Draskô n’avait pas fait mieux ni moins bien qu’un autre. Il n’avait pas été plus courageux que ses semblables. Parfois, il avait fui,abandonné ceux qui l’accompagnaient et dont les noms s’effaçaient lentement de sa mémoire. Souvent, il avait tué. Hommes ou monstres,il en avait perdu le compte…

     Il avait aimé une femme, dont il conservait le souvenir dans sa mémoire comme le plus précieux des trésors. Il se rappelait avoir enfoui son visage dans l’or froid de ses cheveux et caressé sa peau d’une douceur impossible. Il avait aimé leur fille, la fusion parfaite de leurs deux âmes : la perfection de sa mère saupoudrée des moindres défauts qu’il y avait apporté. Vingt ans déjà, qu’il survivait à leur absence.

     Une sensation de tiraillement, sur sa joue, le tira de ses pensées. Une larme y avait gelé, qu’il chassa d’un revers de main, avant de raffermir sa prise sur les rênes de son cheval. La fatigue et le froid l’avaient une fois de plus conduit à replonger dans ses souvenirs, au risque de se perdre dans les bois alors que la nuit tombait. Un hurlement résonna dans le silence, quelque part, au loin. Ce n’était pas un loup. Il aurait mieux valu, quand on savait ce qui rôdait dans les profondeurs de l’Urwölde.

     Le bourg crasseux qu’il cherchait ne devait pas se trouver à plus d’une lieue de sa position. Il pressa les flancs de sa monture aussi transie que lui. La chaleur d’une étable pour cette fidèle rosse ; une chope de bière et un feu pour réchauffer ses vieux os à lui, voilà tout ce que Draskô d’Isend désirait en ces sinistres heures où la nuit s’étendait sur le monde, rongeant les dernières lueurs du jour. 



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Portrait de Anonyme
Portrait de Paul Fichtre
Une belle introduction sur un personnage désabusé qui traverse un monde bien sombre. Rares sont les récits qui suscitent mon intérêt, je poursuis donc le fil de votre jolie plume.
Portrait de Aurelien Mns 0
J'aime beaucoup ce chapitre. l'ambiance est sombre, glaçante. Ce personnage semble au bout du rouleau. Vivement la suite
Portrait de Lady Rozenn
Merci :) le second chapitre est en ligne !
Portrait de Elfira
Début très prometteur : esquisse d'un personnage à la fois mystérieux et attachant, monde en ruine à découvrir.
L'univers que vous dévoilez peu à peu semble captivant et a retenu mon attention,à quand la suite ?
Portrait de Lady Rozenn
Merci pour ce commentaire. La suite arrive prochainement...
Portrait de Dreamdyl
Hâte de lire la suite, je trouve l'introduction de l'univers plutôt réussi bien que celui-ci ne soit pas particulièrement original pour le moment. Le héros reste mystérieux même si une esquisse de son passé nous est livré. Cela pousse le lecteur à en savoir davantage sur lui.
Portrait de Lady Rozenn
Merci pour cet avis :) je m'attelle à la suite en espérant que celle-ci vous plaira.