Prologue : Minuit exactement | 404factory

Prologue : Minuit exactement

Par la fenêtre de son antre, Sibylline observait la lune. La sorcière et l’astre lumineux n’étaient pas si différents, tous deux seuls, perdus au milieu d’une nuit infinie et dissimulés aux yeux de tous. Une centaine d’étages en contrebas, l’épaisse couverture nuageuse tapissait l’immensité à perte de vue. D’humeur mélancolique, la vieille femme se remémorait de lointains souvenirs. Elle avait tant vu, tant entendu. Elle regardait son reflet dans le verre de la fenêtre et s’égara dans celui des flammes des bougies qui dansaient derrière elle. Sibylline était pâle et anémique. Ses beaux cheveux noirs de jais avaient laissé place à un assortiment filandreux de mèches grises et blanches. Son visage était creusé et les cernes se tassaient sous ses yeux fatigués. Sa peau était devenue sèche et détendue, ses longs doigts tannés et tachetés. Le poids des années et du savoir accumulé se faisait plus que jamais ressentir. Chaque jour, il était un peu plus lourd à porter.

La tour qu’elle avait faite sienne avec le temps était si haute qu’elle s’en trouvait coupée de la Création. Afin de se garantir une certaine tranquillité, éviter toute persécution et les chasses dont furent victimes ses sœurs, la sorcière avait volontairement mis une distance entre elle et les Moroses – ceux qui ne croyaient pas ou plus en l’existence de la magie. Ils ne pouvaient la voir et, en contrepartie, elle avait décidé qu’elle ne les verrait pas non plus. Les gardes étaient son unique compagnie, des hommes prêts à tout pour assurer sa protection et la préservation de ses connaissances. La Tour des Sorcières d’Hécate était trop haute, trop froide, trop vétuste aussi. Semblable à la posture voûtée de Sibylline, elle penchait dangereusement. Quiconque prêterait l’oreille entendrait ses os de bois craquer, ses respirations difficiles à travers les fenêtres usées, ses sifflements le long des pierres descellées. Toutes deux étaient trop âgées pour rester debout encore très longtemps.
CLAC CLAC-CLAC-CLAC.

Le bruit la fit sursauter. Elle se retourna sans parvenir à déterminer la provenance du son saccadé. Elle engloba la chambre de son regard, tendant l’oreille, scrutant si quelque chose, quelque part, bougeait. Son antre comptait nombre de bibelots et objets, souvenirs, historiques et magiques, de temps révolus. Les meubles étaient recouverts de vanités et de squelettes – crânes de gargouilles de sacrément, ergots de Stryges d’argent, langues de Laviches dorées –, des créatures aujourd’hui disparues et inconnues de l’Humanité. Des accessoires – bijoux d’incantation, bougies noires, miroirs assermentés, encensoirs d’Erzulie – emplissaient la pièce aux tentures obscures. Sa silhouette amaigrie louvoya à travers la chambrée, scrutant chaque détail, attentive au moindre mouvement. Les auvents de son lit à baldaquin et les épais tapis recouvrant le sol en pierre glacé étaient parsemés de symboles runiques. De la même manière, les commodes avaient été gravées de signes rituels par Jesperia, élue Grande Menuisière de leur sororité, et des colifichets ésotériques avaient été cloués aux murs afin de conférer au lieu des propriétés magiques protectrices. CLAC-CLAC CLAC-CLAC.
Le son émanait d’un endroit à sa gauche. Elle l’avait distinctement entendu. Il n’était jamais exactement identique mais ce n’était pas le fruit de son imagination, elle en était maintenant certaine. La sorcière avança à la rencontre du son, doucement, vigilante, prête à... CLAC-CLAC-CLAC CLAC. Il provenait d’un des meubles ! Le tiroir du bas d’une commode a priori. Elle marqua un temps d’arrêt, hésitant devant le ridicule de la situation. Une sorcière marchant à pas feutrés à l’affût d’un bruit incongru. Une souris ? Dans la tour ? À cette altitude ? Peu probable. Elle n’avait aucunement peur des rongeurs, elle les avait même souvent utilisés durant la majeure partie de son existence en tant qu’ingrédients ou familiers. Alors pourquoi se sentait-elle si vulnérable, si perturbée en entendant ce bruit parasite ?

Arrêtant de tergiverser, elle agrippa fermement les deux poignées du tiroir, retint sa respiration et tira d’un coup sec.

CLAC-CLAC-CLAC. CLAC-CLAC-CLAC-CLAC. Face à elle, l’objet gesticulait, dardant l’air, pris d’une vie dont il était pourtant normalement dépourvu… Car c’était les doigts d’un imposant gant de fer qui bougeaient ! Tâtonnants, aveugles, cherchant à s’accrocher à quelque chose, les cinq appendices de la main métallique couraient dans le fond du tiroir.

Comprenant trop bien le sens de ce spectacle grotesque, la sorcière fut prise de vertiges en essayant de se relever.

                                                       

*                 


À son réveil, de nombreuses bougies avaient été allumées et disposées autour du lit sur lequel elle somnolait. Un candélabre avait été posé sur sa table de chevet et Hector, le chef de la Garde, était assis à ses côtés. Les traits de son visage marqué par de profondes cicatrices étaient tendus. En cinquante années à son service, il ne l’avait jamais vue aussi pâle et fébrile. Quelque chose clochait. Quelque chose de mauvais.

— Madame ?

— Que se passe-t-il ? questionna-t-elle.

— Rien de grave. Vous avez perdu connaissance et vous êtes tombée. Il faut vous reposer. Si vous avez besoin, nous sommes tous là, dans l’antichambre.
TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC...
Confuse, elle se releva en tremblant, se redressant au mieux sur le matelas tassé par les ans. TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC... Un son résonnait dans la pièce et il ne s’agissait pas du gantelet. Ce dernier avait été posé sur le meuble par le chef de la Garde et les doigts continuaient à claque-claquer dans le vide, brassant l’air en vain. Non, il s’agissait d’autre chose. Le nouveau bruit était constant, mécanique, indifférent aux voix et aux rythmes de leurs respirations. Hector fronça ses sourcils broussailleux et la dévisagea, cherchant à localiser d’où provenait l’étrange son. En le regardant dans les yeux, Sibylline compris. C’était elle. C’était elle qui émettait ce bruit. Plus exactement, c’était son cœur qui décomptait le temps à la manière d’un métronome. TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC... C’était maintenant évident, parfaitement discernable, définitivement incontestable.

Elle prit une profonde inspiration qui n’affecta en rien le retentissement de la minuterie puis demanda :

— Aidez-moi à m’asseoir sur le fauteuil, je vous prie.

Elle commençait à recouvrer ses esprits et sa voix son ton autoritaire habituel. L’homme passa sa tête sous le bras de la sorcière au cas où elle viendrait à nouveau à perdre l’équilibre et la soutint afin d’atteindre le siège. L’acte en lui-même le gêna. Sibylline n’était pas le genre de personne à demander la moindre aide et il n’avait jamais eu à lui venir en aide jusqu’alors. Il sentait qu’elle avait été prise au dépourvu. Pire, qu’elle était nerveuse et diminuée. Le fauteuil était un ancien modèle de Bergère, large et moelleux, dans lequel la sorcière aimait s’asseoir pour converser avec les gardes et présider aux entrevues matinales. Pondérée, elle prit quelques secondes pour méditer. TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC TIC-TAC... Puis, très solennellement, elle le questionna.

— Quelle heure est-il, je vous prie ?
Il se tourna vers la petite horloge incrustée dans le fronton boisé d’une armoire baroque au fond de la pièce. Les ombres projetées par les bougies presque entièrement fondues tremblaient entre les aiguilles argentées.

— Minuit. Minuit exactement, madame.

— Bien.

Elle se racla la gorge, fronça les sourcils à son tour et d’une voix claire et imperturbable, elle continua.

— L’heure est grave, Hector. J’ai une mission de la plus haute importance à vous confier ; à vous et aux plus aguerris de vos gardes. Il en va de l’avenir des Hommes.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Maisie G.
Enfin! Enfin un début d histoire qui me donne des frissons tellement j ai hâte de lire la suite... ce n étais plus arrivée depuis... Harry Potter... j aime tellement cette entrée en matière. Magnifique! Hâte de lire la suite...
Portrait de chupeechan
Très belle entrée en matière. L'histoire est prenante dès le début et donne de suite l'envie d'aller plus loin. Je me demandais si j'allais acheter le format papier et j'ai maintenant ma réponse ^^ Bravo ;D
Portrait de GoySayanEtCie
Moi je l'ai acheté avant de connaître 404factory
Portrait de Ghouldog
Je l'ai acheté en papier dès que j'ai vu le nom de l'auteur (dont j'achète tous les jdr) sur une affiche Gare d'Austerlitz
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Ah merci ^^
Portrait de Camille Salomon
J'en commence la lecture grâce à NetGalley, j'aime bien ce que je lis pour l'instant :D
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
En espérant que ça continue à te plaire :)
Portrait de Codan
Livre tout juste acheté, hâte de le lire ! Qui plus est, il m’a fait découvrir ce site !
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Cool ! :)
Portrait de Equilegna Luxore
Ce prologue est passionnant ! l'ambiance est déjà annoncé ça nous plonge direct dans ton univers. J'apprécie énormément!
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Merci ! :)
Portrait de Trickytophe
Merci Anthony, grâce à toi, je découvre aussi ce site et ce système de lecture et partage en ligne. T'es au top !
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Merci à toi :)
Portrait de mo stergann
Ce prologue est génial ! Déjà, c'est super bien écrit et puis tu poses bien l'ambiance - très mystique d'ailleurs, j'aime beaucoup. Ca donne très envie de découvrir la suite, l'univers surtout ! Et j'avoue j'ai beaucoup aimé le personnage de la sorcière, j'ai bien envie d'en savoir plus sur elle aussi :)

Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Merci coldmind !
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Merci ArianeB !
Portrait de MelleCha
J'adore ! C'est très bien écrit !
Portrait de Anthony Yno Combrexelle 0
Merci ! ^^
Portrait de Miss harmonie
c'est bien viens voir mes livres stp