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Chapitre 1

1 - À Chicago, dans l’ancien quartier industriel de Bridgeport, dans le préfabriqué de l’association des Frères des Pauvres, des SDF faisaient la queue dans l’attente d’un repas chaud. Au milieu d’eux, Robert se dandinait pour se réchauffer. Des mèches de cheveux gras châtains s’échappaient de sa capuche fourrée. Sur son visage abimé, ses lèvres étaient gercées et son nez rouge et tuméfié.

La lumière agressive des néons éclairait une salle vétuste dans laquelle étaient installées des tables et des chaises. Le long d’un comptoir, des bénévoles distribuaient les rations.

Robert s’empara d’un plateau, d’un bout de pain et d’un bol de soupe qu’une femme lui tendait.

— Bonjour Robert. Comment ça va ce soir ? lui demanda-t-elle d’une voix roque.

Il grogna quelque chose d’incompréhensible puis se chercha une place dans la salle. S’installant à un coin de table, il plongea avec avidité sa cuillère dans le bol. C’était son seul moment de réconfort de la journée.

Au fond du préfabriqué, derrière une porte entrebâillée, une pâle lumière filtrait. Un dispensaire de fortune y avait été installé et des médecins bénévoles offraient des consultations.

Il avait toujours refusé ces soins. Autour de lui, éclopés et écorchés survivaient. De son regard triste, il balaya la salle occupée par une majorité d’hommes. La plupart toussaient avec un singulier raclement de gorge et respiraient avec difficulté. Certains étaient atteints de tremblements incontrôlables. D’autres avaient perdu la raison et parlaient seuls répétant sans cesse les mêmes mots.

La porte du dispensaire s’ouvrit. Un homme fatigué en sortit et retourna s’assoir en clopinant. Le visage amaigri, il fixait son bol encore à moitié plein. Ses yeux cernés avaient perdu toute étincelle. Ses mains posées de chaque côté de son plateau tremblaient et sa jambe droite restait raide comme un bâton.

Robert le connaissait : il avait déjà parlé avec lui.

Dans l’encadrement de la porte, le docteur Angel, un petit homme d’une quarantaine d’années aux cheveux rasés et vêtu d’une blouse blanche, observait la salle. À travers ses lunettes rondes cerclées d’or, il comptait les personnes qu’il lui restait à ausculter. D’une voix monocorde et sans chaleur, il appela le patient suivant et retourna dans le dispensaire.

Quand l’accueil fut terminé, la sonnerie du réfectoire retentit. Les derniers attablés quittèrent les lieux. Robert se leva pour rejoindre son squat dans un immeuble désaffecté. Dehors, le vent froid le saisit et le fit greloter.

De rares lampadaires fournissaient des ronds de lumière dans la nuit. Les SDF se dispersaient dans Bridgeport.

Sans se hâter, Robert prit le chemin du retour. Il n’était pas pressé, personne ne l’attendait. Ses articulations et ses muscles le faisaient souffrir.

Devant lui, le SDF ausculté par le docteur Angel boitillait. Il avait de la peine à avancer et ressemblait plus à un pantin désarticulé qu’à un être humain.

Un violent son lui déchira soudain les tympans. Cette désagréable sensation ne dura qu’un instant, pourtant il l’a ressentie avec une forte intensité. Robert secoua la tête.

Devant lui, l’autre clochard s’était arrêté, comme pétrifié, puis, son corps se mit à trembler. Des râles s’échappaient de sa gorge. Il se tourna vers Robert, le visage déformé par la douleur. Il avait les yeux exorbités et de la bave coulait de sa bouche. Il tomba à terre et son corps s’immobilisa.

Inquiet, Robert s’avança vers lui.

De la mousse blanche s’échappait de la bouche du SDF et se répandait sur le trottoir. Ses yeux étaient grands ouverts.

Robert ne comprenait pas ce qui s’était passé. Une force invisible semblait l’avoir terrassé.

Derrière lui, Robert entendit un bruit de pas pressés. Vêtu de sa blouse blanche, le docteur Angel observa le corps puis passa un appel.

— Envoyez d’urgence une équipe de nettoyage au local de l’association des Frères des Pauvres. C’est une priorité, dit-il d’une voix grave.

Immobile devant le corps, Angel était troublé.

Jaloux, Robert demeurait immobile. L’autre SDF était mort. Il aurait aimé être à sa place pour ne plus subir cette vie de misère.

Près de lui, le docteur Angel le fixait du regard. Pour patienter, il sortit un paquet de cigarettes et s’en alluma une. Tirant sur sa cigarette, il ne quittait pas Robert des yeux.

— Tu devrais rester avec moi quand l’équipe de secours arrivera. Cela fait longtemps que tu viens à l’association, mais je ne t’ai jamais examiné.

Robert reporta son attention sur le docteur. Derrière ses lunettes, ses yeux brillaient d’un drôle d’éclat. Comment avait-il fait pour venir si vite ? Le dispensaire était déjà loin et le SDF n’avait pas crié. Robert avait du mal à avaler sa salive.

— Tu es très pâle, dit le docteur en lui tendant une cigarette.

Robert la prit et laissa le docteur l’allumer. Sous son manteau, il transpirait malgré le froid.

Tous gyrophares allumés, une ambulance se gara au bord du trottoir. Deux infirmiers en sortirent et transportèrent le corps à l’intérieur. Au sol, plus aucune trace n’était visible. Le docteur Angel invita Robert à venir avec lui à l’arrière du véhicule.

— Tout va bien se passer, dit Angel.

Robert s’assit près du corps sans vie. Il sentit la paix approcher. Un grand calme l’envahit. Le temps était venu pour lui de partir.

Angel remplit une seringue d’un liquide transparent, remonta la manche de l’avant-bras poilu de Robert et le piqua. Quand l’aiguille pénétra dans sa veine, Robert sursauta. Il vit le liquide quitter la seringue pour s’insinuer dans son corps.

— C’est terminé. Tu n’as plus à t’inquiéter, dit Angel en rangeant son matériel.

— Merci docteur, dit Robert, en se sentant partir dans les vapes.



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