Chapitre 1 | 404factory
Nebula

Chapitre 1


L’imposante masse velue se frayait un chemin à travers les chaumières du village, luttant contre la tempête de neige qui ne faiblissait pas. De vie de chien, jamais on n’avait connu hiver aussi rude. La petite place principale était aussi déserte que le reste du hameau. Bien qu’endurcis par le climat inhospitalier de la province de Nordlevant, les humains avaient jugé préférable de se terrer chez eux, dans l’attente de cieux plus cléments. De plus, l’aube venait à peine de pointer. Malgré son épaisse fourrure et son exceptionnelle résistance, Barca frissonnait, ployant sous les bourrasques et plissant ses grands yeux bleus. Elle continua néanmoins d’avancer. Elle aurait préféré suivre l’exemple de ses maîtres et rester enfouie dans la botte de foin qui lui tenait lieu de couche, mais le vent avait porté à ses narines une odeur qui lui déplaisait fortement. Elle avait donc quitté la grange qu’elle occupait en grognant et suivait depuis la piste fétide. Celle-ci semblait provenir de l’orée de la forêt toute proche, à une vingtaine de mètres à peine des premières maisons.

Elle avait déjà senti cette odeur il y avait longtemps, dans sa prime jeunesse, mais elle n’arrivait pas à se souvenir exactement des circonstances. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne l’aimait pas. Cela puait le danger. Arrêtant sa lente progression le temps de laisser passer une bourrasque plus violente que les autres, elle en profita pour renifler l’air alentour et affiner sa piste. C’était bien là, tout droit, vers les arbres. Elle se mit à grogner et prit une position d’attaque en parcourant les derniers mètres. L’odeur se fit plus forte encore, pestilentielle. Elle se figea. Là, derrière un buisson légèrement sur sa droite. Elle se souvint. Elle n’était qu’un chiot à l’époque, sa mère avait été tuée par ces étranges créatures qui ressemblaient à des humains mais qui n’en étaient pourtant assurément pas. Elle avait désespérément tenté de protéger ses maîtres contre ces choses qui attaquaient le village, mais avait fini par tomber sous les coups. Nombre d’hommes, femmes et enfants avaient trouvé la mort en ce jour funeste, mais au moins avait-elle sauvé les siens. Barca comptait bien en faire autant. Prenant appui sur ses énormes pattes musclées, elle aboya plusieurs fois pour prévenir les villageois encore endormis et sauta à la gorge de la silhouette tapie dans l’ombre.

Akila ouvrit ses yeux gonflés de sommeil et fronça les sourcils. S’accoudant sur la paillasse familiale posée à même le sol de terre battue gelée, il tendit l’oreille. Rien. Il aurait pourtant juré avoir entendu Barca, la chienne de Meros le meunier, avec qui il adorait jouer. Il attendit un peu mais ne percevait que la longue plainte continue de la tempête qui faisait rage depuis la veille. La fine porte en bois de la maisonnette en tremblait. Il grelotta en quittant la fourrure d’ours dans laquelle ‘Pa, ‘Ma et ses quatre sœurs dormaient, serrés les uns contre les autres afin de profiter de leur chaleur mutuelle. Le petit garçon traversa la pièce pour remettre un peu de bois humide dans l’étroite cheminée où mouraient les dernières braises. Mu par une intuition tenace, il s’avança vers la porte. Parfois, ‘Ma et ‘Pa jouaient à grogner la nuit. Mais ‘Ma le surprenait souvent qui les regardait et ‘Pa s’exclamait alors : « Ce gamin entendrait une mouche péter ! ». Mais ils ne grognaient pas ce soir là, se contentant de ronfler allègrement. Non. Il s'agissait bien de Barca.

Il y avait peu d’enfants de son âge au village et Akila s’était donc attaché à la grande louve. Sa mère n’appréciait pas particulièrement de le voir s’amuser avec pareille machine à tuer mais elle avait dû admettre, en les voyant courir ensemble à travers champs, qu’ils s’entendaient comme larrons en foire. Akila ne voulait pas que son amie à poils s’aventurât dehors par ce froid, pour se mettre à pourchasser quelque écureuil ou chat sauvage. Il traversa donc l’unique pièce à pas feutrés et entrouvrit avec peine le panneau de bois, bloqué par une épaisse congère. Il avança laborieusement en s’enfonçant dans la neige. La situation était pire qu’il ne l’avait imaginée. On ne distinguait plus grand chose du village : le sol, les murs, les toits, le ciel, même l’air, tout était d’un blanc immaculé. Et pas âme qui vive. Peut-être était-ce finalement un rêve ? Maintenant qu’il était dehors, autant en profiter pour uriner avant de retourner dans la chaleur toute relative de son foyer. Prenant son courage et son sexe à deux mains, il se soulagea avant de se rhabiller prestement et s’apprêtait à rebrousser chemin lorsqu’il entendit un cri. Il eut du mal à en définir l’origine à cause du hurlement du vent mais opta pour le nord, vers la forêt. Il traversa la rue principale et longea les maisons de la veuve Garik, du débonnaire Pulot et du père de la jolie Sitji, qui bien qu’âgée de dix ans, était toujours gentille avec lui. C’est alors qu’il repéra un large sillon dans la poudreuse, bien plus large et profond que celui qu’il dessinait lui-même en progressant. Prudemment, il longea la dernière chaumière avant le bois et se raidit devant la scène qui s’y déroulait.

Barca était aux prises avec une demi-douzaine de brigands vêtus de fourrures et armés d’épées courtes, de gourdins, de lances... Ils encerclaient la louve qui, l’écume à la gueule, semblait les défier de faire un pas de plus. Elle tournait sur elle-même en montrant ses crocs tranchants pendant que deux de ses assaillants tentaient vainement de l’empaler de leurs armes. Akila voulut faire quelque chose, hurler, appeler, aider celle qu’il avait fini par considérer comme sa chienne. Mais la peur le pétrifiait. Barca se jeta soudain sur l’agresseur le plus proche et lui arracha la gorge d’un coup de mâchoire. L’homme s’écroula dans la neige comme au ralenti. Akila se plaqua les mains sur la bouche pour ne pas trahir sa présence. L’homme avait une longue queue rose qui dépassait de ses guenilles. Une queue de rat !

Il se remémora avec horreur l’histoire que ‘Pa lui avait un jour conté, alors qu’il lui apprenait les rudiments de la pêche l’été précédent. Il lui avait parlé de ces créatures humanoïdes que l’on appelait Ratides. Une abomination de la nature, selon lui, un mélange impie d’humains et de rats. Il les avait décrits comme des créatures relativement petites, chétives et ramassées, qui vivaient dans les parties les plus reculées des bois. Akila n’y avait cru qu’à moitié, car il pensait du haut de ses six ans qu’il s’agissait là d’une grossière manœuvre destinée à l’effrayer pour qu’il ne s’aventurât pas hors du village. De toute évidence, il avait eu tort. En peu de temps, Barca en déchiqueta deux autres. Plus que trois, songea-t-il avec espoir avant d’aviser de nombreuses silhouettes émergeant des sombres bosquets. D’abord dix, puis vingt, trente. La pauvre Barca était condamnée. Il réalisa soudain que tout le village courait un grand danger, et plus particulièrement sa propre famille. Il fit donc prestement demi-tour et s’élança vers sa maison, coupablement soulagé de ne pas avoir à assister au triste destin de son amie.

Son père l’attendait déjà de pied ferme, l’air inquiet et furieux, mais changea vite d’expression en lisant la peur qui déformait les traits de son fils. ‘Pa était paysan, tout comme son père avant lui, et probablement tous ses ancêtres. Une vie de dur labeur dans les champs et la rigueur du climat avaient fait de lui un homme puissamment bâti, quoique vieillissant. Bien plus grand que la moyenne, il portait une barbe poivre et sel ainsi qu’une couronne de cheveux qui laissaient apparaître le haut de son crâne luisant.

—‘Pa ! ‘Pa ! Des Ratides, je les ai vus ! Ils sont en train de tuer Barca ! hurla l’enfant apeuré.

‘Pa l’attrapa par le col et Akila crut pendant une fraction de seconde qu’il allait encore goûter au nerf de bœuf. Mais pas aujourd’hui. ‘Pa l’attira violemment en claquant la porte derrière eux et ordonna au reste de la famille de se réveiller. ‘Ma se dressa immédiatement sur ses jambes pendant que ses sœurs écarquillaient leurs yeux gonflés de sommeil en dévisageant leur père. Seule Malya, la plus jeune, qui était âgée d’un an à peine, se mit à brailler frénétiquement. ‘Pa s’empara de sa faux et lança à ‘Ma une petite hachette émoussée.

— Des rôdeurs ? le questionna-t-elle en assurant sa prise sur le manche de bois.

— Ratides, murmura-t-il en guise de réponse, comme si le destin en était joué.

— Ma Déesse…

Les trois sœurs aînées gémirent alors de concert. Ryna se rua sur le tisonnier apposé contre la cheminée et prit place aux côtés de ses parents, face à l’entrée. Akila réalisa que la situation était encore pire qu’il ne le pensait. Du haut de ses quinze ans, la seule préoccupation de sa sœur consistait habituellement à minauder devant le fils du forgeron, le meilleur parti de la région. Et la voilà qui faisait soudain preuve d'un courage et d'une détermination farouches. Désireux de faire lui aussi bonne figure, il tenta vaillamment de soulever une lourde bûche en guise de gourdin improvisé mais ‘Pa lui ordonna rudement de veiller sur la petite Malya.

Ils attendirent. Cinq minutes. Puis dix. Rien. ‘Pa sembla se détendre un peu et abaissait son arme lorsque la porte vola en éclats et qu’une masse blanche sanguinolente s’écrasa à leurs pieds. Barca s’était battue à corps perdu pour défendre ses bienfaiteurs humains mais n’avait manifestement pas fait le poids. Son corps meurtri était constellé d’estafilades plus ou moins profondes qui teintaient d’un rouge lugubre son soyeux pelage. Elle gémissait encore, tentant pathétiquement de se relever, mais finit par reposer définitivement sa tête sur le sol avant de fermer lentement ses grands yeux bleus pour la dernière fois. Trois Ratides firent alors irruption dans la pièce. Ils étaient bien plus laids que tout ce que l’imagination fertile d’Akila avait pu lui suggérer. Leurs jambes étaient courtes et arquées, au contraire de leurs bras étrangement longs qui leur arrivaient quasiment jusqu’aux genoux. Légèrement voûtés, leur peau était recouverte d’un duvet grossier et épars d’un brun sale. Mais le pire restait la vision de cauchemar de leurs visages répugnants. Ils avaient un petit crâne chauve fuyant et des oreilles pointues. A la différence de leurs corps, leurs faces étaient glabres, si on omettait les longues moustaches de rongeur qui ornaient leurs lèvres supérieures en bec de lièvre. Un nez épaté qui tenait plus de la truffe et des yeux étroits, rouges et chassieux, transpirants de cruauté, complétaient ce tableau droit sorti des enfers bétanyens. Le plus grand d’entre eux s’avança. A la différence des autres, il arborait un pelage noir et blanc ainsi qu’un sourire cruel qui dévoilait deux incisives tranchantes. Il portait dans chacune de ses mains crochues une petite faucille au manche de bois.

— Que voulez-vous ? l’interrogea ‘Pa, d’un timbre qui se voulait intimidant mais duquel suintait la peur.

Le Ratide embrassa la masure de son regard perfide, ricana à la vue de ‘Ma, tremblant devant ses enfants mais bien décidée à faire don de sa vie, ne serait-ce que pour rallonger celle de sa progéniture de quelques minutes. Il ne répondit pas à ‘Pa, et se contenta de faire un signe de tête à ses deux compères qui ne se firent pas prier pour lancer l'assaut. La lame sifflante de la faux de 'Pa accueillit le premier, lui tranchant la gorge si profondément qu’un geyser de sang arrosa le plafond. Le second hésita un instant et préféra tenter sa chance avec ‘Ma qui, bien que fouettant frénétiquement l'air de sa hachette animée par la rage du désespoir, n’avait évidemment aucune chance. Son opposant s'apprêtait à mettre fin à ses jours lorsqu’il produisit un ignoble gargouillis avant de tomber à genoux, la faux de 'Pa plantée au travers de sa colonne vertébrale. Manifestement agacé par ce paysan récalcitrant, le "noir et blanc" décida d’entrer dans la ronde. ‘Pa tenta de libérer son outil toujours fiché dans les os de sa victime mais fut trop lent. La faucille fendit l’air et se planta dans sa poitrine. Le visage constellé de larmes  et portée par la haine, ‘Ma hurla et abattit sa petite arme sur l'assaillant pour porter secours à son mari. Mais le véloce Ratide ne fit pas d'effort apparent pour se défaire de cet ennemi dérisoire et se contenta de l'esquiver d'un geste nonchalant. Le visage de 'Pa toucha le sol au moment même où son meurtrier giflait ‘Ma de son arme, en lui lacérant le visage. Elle n’eut même pas le temps de crier de douleur que déjà la seconde faucille fendait l’air et mettait instantanément fin à ses jours. Vint ensuite le tour de Ryna qui n’opposa qu’une résistance symbolique avant de rejoindre ses parents dans la mort. Sitji et Mona, respectivement âgées de treize et onze ans, profitèrent du sacrifice de leurs aînés et se faufilèrent à travers l’unique lucarne pour prendre la fuite. Ne restaient qu’Akila et




la petite Malya. Tremblant de tous ses membres, il ramassa le tisonnier ensanglanté qui gisait non loin de lui, prit laborieusement sa petite sœur vagissante de son bras gauche avant de faire face au bourreau de sa famille, les jambes flageolantes. Face à la mort, il entendait les cris des villageois à l’extérieur et entraperçut par l’embrasure de la porte les hordes de Ratides assoiffés de sang qui les traquaient. Si ce n'était pas déjà le cas, Sitji et Mona ne tarderaient pas à figurer parmi les victimes du massacre. Dans un geste de défi illusoire et faisant de son corps frêle un pathétique barrage entre la petite Malya et l’Homme-Rat qui s’avançait vers lui, le petit garçon brandit son arme. Le "noir et blanc" partit d’un rire fou saccadé et désarma l’enfant d’une pichenette avant de brandir ses faucilles. Akila ferma les yeux.





CHAPITRE I

Il s’éveilla en sursaut, le corps et le visage trempés de sueur, haletant. L’aube perçait à travers la petite vitre crasseuse de sa cellule. Repoussant sa couverture brune élimée et humide, il s’assit en tailleur sur sa paillasse et prit quelques instants pour chasser les dernières images du souvenir qui hantait encore et toujours son sommeil tourmenté. Puis il se leva et étira les muscles de son corps endolori. Entièrement nu, il se plaça au centre de la pièce exigüe et, faisant le vide dans son esprit, vint placer la plante de son pied gauche contre son genou droit. Le poing gauche dans la paume de sa main droite, il entama la première des nombreuses prières qui rythmeront sa journée.

« Alyfa, je m’adresse humblement à toi,

Puisses-tu en ce jour renforcer ma foi,

Me donner la force d’appliquer ta loi,

Immuable, universelle, montre moi la voie,

Par ta Brume divine, guide mon bras, … »

Il resta ainsi environ vingt minutes avant de reposer le pied et de s’adonner à ses ablutions. Outre son couchage et le seau d’eau fraîche destinée à sa toilette, seule une petite table de bois usé et un tabouret bancal meublaient son intimité. Les quatre murs étaient d’une pierre noire-charbon, le sol en vieilles planches de bois grinçait au moindre pas. Il se sécha succinctement le corps à l’aide de sa couverture, s’empara de sa soutane grise et l’enfila. Un claquement sec retentit soudain, mais Akila en avait l'habitude. Père Anselm passait chaque matin dans l’aile du Temple-forteresse réservée aux acolytes pour s’assurer qu’ils étaient prêts à passer au réfectoire en ouvrant sans ménagement la petite trappe de bois fichée dans chaque porte. Comme toujours satisfait de la ponctualité du jeune acolyte, il la referma avec la même vigueur et passa à la cellule suivante. Achevant d’ajuster son habit monacal, Akila sourit quand il entendit Anselm beugler :

— Acolyte Rikvir !! Que la Déesse me vienne en aide, debout !!

Rikvir était son meilleur ami depuis leur plus jeune âge et bien que profondément dévot, il restait un indécrottable dormeur. S’abandonnant à l'irrépressible tic qui consistait à  vigoureusement frotter son crâne rasé de près, Akila rabattit ensuite l’ample capuche de sa soutane sur sa tête et quitta ses pénates, avant de rejoindre la longue procession de ses congénères qui se dirigeaient comme un seul homme vers le lieu où ils prendraient la première collation de la journée. Rikvir le rattrapa quelques secondes plus tard en bousculant les autres acolytes. Son don nébulaire découvert sur le tard, il était sensiblement plus âgé que les autres et avait environ vingt-sept ans, contre les vingt-trois d’Akila. C’était par ailleurs une imposante force de la nature qui culminait à près de deux mètres, mais cela n'empêcha pas les plus jeunes de l'invectiver en chuchotant furieusement. Il les ignora et ralentit l’allure en arrivant au niveau de son ami.

— J’imagine que tu n’as pas médité ce matin ? s’amusa Akila

— Si… Bien sûr… Je préfère le faire couché, voilà tout.

Ils sourirent sous capuche et pénétrèrent dans le réfectoire. La vaste pièce longitudinale, surplombée par un haut plafond voûté, était meublée par les nombreuses rangées de longues tables de bois transversales qui accueillaient chaque jour les moines du Temple-forteresse de Nordlevant. Les deux amis prirent place dans la zone qui était réservée aux acolytes. Les moines confirmés prenaient leur repas dans l’espace le plus vaste, surélevés d’une marche, dans un rappel fort peu subtil de leur supériorité hiérarchique. Au bout de la salle s’installaient enfin les neuf ecclésiastiques les plus importants de la Confrérie qu’on appelait Sages, qui s’asseyaient à l’unique table de pierre qui trônait sur un dernier promontoire. On aurait pu imaginer que la même ségrégation s’appliquait à la nourriture mais dans ce domaine, tout le monde était logé à la même enseigne. Les acolytes d’astreinte aux cuisines placèrent au centre de chaque table de grandes miches de pain noir, de généreuses tranches de fromage ainsi que des pichets de cidre. Après la minute de silence rituelle durant laquelle chacun remerciait la Déesse Alyfa pour ses bienfaits, tous attaquèrent le repas qui leur donnerait les forces nécessaires à l’éprouvante journée qui s’annonçait. Ils appréciaient ces brefs mais revigorants moments de convivialité, où l’on pouvait échanger des idées, plaisanter, et même rire. Le reste de leur existence était beaucoup moins plaisant, mais au moins mangeaient-ils à leur faim, ce qui était loin d’être le cas du commun des mortels.

— Alors, prêt pour l’entraînement ? demanda Rikvir avec une innocence feinte.

— Je finirai bien par te battre, marmonna Akila en se jetant gaillardement son festin matinal.

— Aucune chance !

— Détrompe-toi, Rikvir, intervint Salmo, l'acolyte qui leur faisait généralement face aux repas, et qui prenait toujours un malin plaisir à s'immiscer dans leurs discussions. Une Ombre a toutes ses chances face à un Tonnerre. Son apprentissage est simplement plus long et difficile.

— De quoi je me mêle ? s’emporta Rikvir en postillonnant assez de miettes pour reconstituer un pain entier.

Salmo n'avait pas tort. Les deux styles de combat qu’ils pratiquaient étaient très différents, mais se valaient à maîtrise égale. Un Tonnerre privilégiait la force brute et la parade tandis qu’une Ombre s’appuyait sur une solide maîtrise de l’esquive et de coups moins puissants, mais multiples et ciblés. Le colosse le savait pertinemment mais avait fait de la mauvaise foi un véritable art de vivre. La discussion continua sur un ton bon enfant jusqu’à ce que la cloche annonçant la fin de la collation retentît. Les acolytes en soutanes grises étaient traditionnellement, et ce depuis des temps immémoriaux, les premiers à se lever. Ils s'égaillèrent aux quatre coins du Temple-forteresse afin de s’acquitter des tâches qui leur avaient été assignés pour la semaine. Un quart d’entre eux avaient cycliquement pour mission de veiller aux tâches domestiques quotidiennes telles que la cuisine, la vaisselle, le balayage ou encore le nettoyage des latrines. Un autre groupe se rendait à la majestueuse chapelle et s’attelait à parfaire les connaissances qu’on attendait de tout moine. Prières et étude du Dogme nébulaire et du Livre, Histoire de la Confrérie de Brume et de l’Empire des Hommes,  géographie ou bien botanique, figuraient au menu de leur nourriture intellectuelle et religieuse. La moitié restante des acolytes se consacrait exclusivement à la pratique et à la maîtrise de l’art de la guerre, car c’était la véritable et principale nature de leur sacerdoce. Qu’ils soient Ombres, Tonnerres, Stases ou encore Fantômes, tous tentaient par tous les moyens d’approcher la perfection martiale, celle qui ferait d’eux des moines guerriers à part entière. Les moines confirmés quittaient la table peu après, vêtus de leur célèbre soutane blanche à liseré rouge. Les instructeurs partaient rejoindre leurs élèves, pendant que les autres quittaient le Temple-forteresse en missions de patrouille, de recrutement, de protection ou de prêche auprès des habitants de la région. Une poignée restait toujours en garnison en cas d’attaque, bien que personne n’eût été assez stupide pour s’y risquer depuis trois siècles au bas mot, après que Barthus le Fou et son armée de dix-mille hommes eût réussi l’exploit d’assiéger les lieux deux jours durant. On avait déploré vingt-huit moines tombés au combat, pour environ deux mille soldats. Les huit-mille brigands rescapés avaient été, comme il se devait, purifiés par le feu. Les huit Sages et le Gardien, chef suprême de la Confrérie de Brume de Nordlevant, étaient les derniers à quitter les lieux. Cette dernière caste d’élite portait l’habit rouge, liseré de blanc. Il revenait aux Sages la charge de diriger les affaires du Temple-forteresse et au Gardien de diriger ses Sages. Il n'y avait qu'un seul Gardien par Temple-forteresse, et un seul Temple-forteresse par province de l’Empire des Hommes, soit vingt-et-un.

En ce jour de printemps, Akila comptait bien démontrer à Rikvir pour la première fois qu’une Ombre avait sa place sur le champ de bataille. Il rejoignit les autres acolytes qui se réunissaient dans la vaste cour délimitée par les murailles du Temple-forteresse. D’une hauteur approximative de vingt mètres, elles étaient faites, comme le reste des lieux, de kornite. Cette pierre volcanique noire était réservée à l’usage exclusif des moines. Des générations entières d’ouvriers avaient participé à leur édification et beaucoup y avaient perdu la vie. Grâce à elles et à ses défenseurs, jamais au cours de l’Histoire un Temple-forteresse n’était tombé. Le Temple proprement dit était un bâtiment de forme vaguement pyramidale, qui mesurait près du double des remparts. Il était accompagné d’une version plus modeste de lui-même qui était le couvent. Les moniales y vivaient de leur côté et ne croisaient que rarement leurs pendants masculins. Elles y avaient leurs propres quartiers, chapelles, centres d’études, et géraient l’hospice où ecclésiastiques et gens du cru pouvaient bénéficier de leurs soins nébulaires, ainsi que les écuries. Tel était le monde d’Akila qui, recueilli dix-sept ans plutôt, n’en avait depuis jamais quitté les murs.

Il se tenait pour l’heure face à son ami, prêt à en découdre. Il avait déjà vaincu maintes fois des Tonnerres, mais Rikvir était de loin le plus doué de tous. Peut-être parce que ce dernier le connaissait trop bien, sûrement aussi parce qu’il était vraiment un guerrier exceptionnel. Après tout, quelle importance ? L’important était de parvenir enfin à le battre. Il lança un regard à la ronde et comprit que le signal du début de l’entraînement sonnerait bientôt. Les acolytes Tonnerres faisaient tournoyer leurs bâtons de bois, les Ombres leurs lames d’entraînement, les Fantômes bandaient leurs arcs sur des cibles distantes d'une bonne centaine de mètres et les Stases se concentraient sur les volatiles qu’on s’apprêtait à libérer de leurs cages. Akila ferma les yeux, fit le vide et sentit affluer la Brume. Le gong résonna.

Lorsqu’il revint à lui, il était au sol. La terre battue de la chaumière était recouverte d’une épaisse nappe de sang visqueuse. Dans ses bras, Malya braillait toujours. Il voulut bouger mais n’en avait pas la force. Il parvint cependant à tourner la tête sur le côté et les larmes lui montèrent immédiatement aux yeux en redécouvrant le macabre spectacle de sa famille décimée. La tempête s’était tue. Ne régnait plus dans le village qu’un effroyable silence. Il tenta de remuer les jambes mais sentit un poids qui l’en empêchait. Rongé par l’angoisse, il tenta de prendre appui sur un coude dans un ultime effort et tomba nez à nez avec le Ratide "noir et blanc". Il étouffa un cri avant de réaliser que ce dernier était mort. La moitié de son hideux visage était calcinée, comme fondue, une fumée acre et nauséabonde s’en dégageait. Il gisait en travers de l’enfant et l’étouffait de toute sa masse. Interloqué, Akila cligna plusieurs fois des yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait pas et avisa le tisonnier à quelques centimètres de sa main droite. Impossible, se dit-il, même s’il avait été chauffé à blanc, jamais je n’aurais pu faire autant de dégâts. Des bruits de pas approchèrent depuis l’extérieur. Tentant désespérément de se libérer de l’homme-rat puant mais n'y parvenant pas, il pria la Déesse de les épargner. Heureusement, aucune bête hideuse n'apparut. En lieu et place s'encadrait dans l'embrasure de la porte l'un des mythiques moines de la Confrérie de Brume. Le visage emprunt de tristesse, il assistait à la scène de désolation quand il remarqua le garçonnet effrayé qui le dévisageait. Perplexe, il porta son regard sur le Ratide défiguré, puis sur l’enfant, puis à nouveau sur le Ratide. De sa botte noire cerclée de métal, il repoussa le cadavre sans peine et s’agenouilla auprès d’Akila.

— Comment te sens-tu, petit homme ? lui demanda-t-il gentiment.

— Triste… Fatigué… J’ai peur.

— Je sais. Ne t’inquiète pas, ils ne te feront plus de mal à présent.

Il parut hésiter.

— Dis-moi… Est-ce toi qui as fait ça ? s’enquit-il en montrant l’Homme-Rat.

— Je ne sais pas. Il allait nous tuer, Malya et moi. J’ai voulu nous défendre. Mais j’ai dû m’évanouir, je viens à peine de me réveiller.

— Tu as sauvé ta petite sœur, petit. Alyfa t’en a donné la force. Tu risques de dormir quelques jours, mais n’aie crainte, nous allons nous occuper de vous. Le cauchemar est fini.

— Merci, Mons…ieur, parvint à répondre Akila avant de s’évanouir.

Il dormit plus de deux semaines, ne se réveillant qu’épisodiquement pour boire un peu de bouillon, qu’une jeune moniale au doux visage lui versait dans la bouche à l’aide d’un morceau de tissu imbibé. Il apprit plus tard que presque la moitié des villageois avaient perdu la vie en cette nuit funeste, avant qu’une patrouille de trois moines qui passaient par là eût mis les assaillants en fuite. Lorsqu’il fut en état de s’enquérir de l’état de santé des siens, la moniale lui annonça que seule sa petite sœur avait survécu. On le rassura en lui disant qu’elle allait bien, qu’elle avait été confiée aux bons soins de cousins éloignés qui vivaient dans la capitale. Il retomba ensuite quelques temps dans l’inconscience, dans un sommeil agité, peuplé d’Hommes-Rats et des cadavres de ‘Ma, ‘Pa, Ryna, Sitji et Mona. Au terme de sa convalescence léthargique, le moine qui l’avait secouru était à son chevet. Assis près de lui, il le couvait d'un regard protecteur et compatissant.

— De l’eau…, balbutia Akila à grand peine.

Le moine fit un signe de tête et la moniale qui le veillait depuis des semaines apparut. Il but dans le pot de terre cuite à grandes gorgées, manquant de s’étrangler.

— Doucement mon grand, doucement, lui dit-elle de sa gentille voix.

L’homme sembla peser ses mots avec soin, avant de lui demander :

— Comment t’appelles-tu ?

— Akila Valgo.

— Crois-tu en la Déesse Alyfa, Akila ?

— Evidemment, répondit-il, la voix toujours un peu rauque.

— Et si je te disais que c’est Elle qui t’a donné la force de vaincre ce Ratide, me croirais-tu ?

L’enfant fut pour le moins déconcerté par cette question, presque autant que par les yeux anormalement clairs de son interlocuteur. Il repensa à la scène en frissonnant. Un garçonnet aussi chétif que lui, terrasser un monstre tout droit sorti des enfers ? Il eut beau se dire que cela fût impossible, il ne voyait cependant pas d’autre explication, sinon celle d’une intervention divine. Il observa le moine. La noblesse de son port et sa soutane immaculée, reconnaissable entre mille, lui inspiraient une crainte respectueuse. Son crâne et ses joues étaient rasés de près, seuls ses épais sourcils noirs trahissaient quelconque pilosité sur son visage. On lui devinait des yeux autrefois noisette, mais seules subsistaient les deux petites billes noires de ses pupilles qui semblaient sonder son âme. Mieux valait ne pas mentir à son sauveur.

— Je vous croirais, j’ai beau y réfléchir, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement.

L’homme parut satisfait de sa réponse, si tant est qu’il y eût bonne réponse à pareille question.

— Je le pense aussi, Akila Valgo. J’ai discuté de ta mésaventure avec mes pairs, et nous pensons que tu as le potentiel requis pour espérer rejoindre un jour la Confrérie de Brume. Mais je dois te prévenir, c’est une vie difficile, dangereuse, qui demande discipline et abnégation. Je te laisse reprendre des forces et reviendrai d’ici deux ou trois jours pour te parler plus en détails de la condition monacale, d’accord ?

— D’accord.

— Repose-toi bien, mon jeune ami, à très bientôt, dit-il en se levant et en récupérant sur une chaise un carcan de lames jumelles, avant de s’éloigner.

— Monsieur ?

— Oui ?

— Merci.

Le moine sourit.

— De rien jeune homme. Mais appelle-moi Père Owen à l’avenir.

Le temps que père Owen quittât la pièce, accompagné de la moniale, Akila avait déjà pris sa décision. Il serait moine. Peut-être y aurait-il songé à deux fois s’il avait su ce qui l’attendait. L’apprentissage monacal était d'une extrême rudesse, et les enfants de son âge n’étaient pas ménagés, tant s'en fallait.

Il fut d'abord aspirant. Environ deux cent jeunes garçons de six à douze ans partageaient ce titre. Tous avaient comme lui été recrutés parce qu’on leur prêtait quelque étrange qualité. Un jour, l’un d’entre eux lui confia que, régulièrement battu par son père, il était parvenu à disparaître et était passé au travers d’une gifle monumentale. Un autre racontait à qui voulait l’entendre qu’il était capable de propulser une pierre à plusieurs lieues de distance mais ne réussissait jamais à réitérer l’exploit quand on l'y mettait au défi, et partait invariablement s’isoler en pleurant, meurtri par les moqueries. Des racontars bien sûr, Akila n’y portait pas grande attention. Deux mois passèrent et il commençait à s’habituer à la vie et à la douce routine qui régnaient dans l’enceinte du Temple-forteresse. Leur dortoir était au sous-sol et ils ne croisaient que rarement la route des plus grands, les acolytes en soutane grise, qui de toute façon ne leur adressaient jamais la parole. Ils mangeaient au réfectoire, avant le repas des adultes. Où qu’ils allassent, quoiqu’ils fissent, ils étaient systématiquement chaperonnés par les moines qui semblaient passer leur temps à les épier. Des amitiés se lièrent, des clans se formèrent. Et puis chaque semaine, sans raison apparente, une petite dizaine de gamins étaient renvoyés chez eux. Akila n’en comprenait pas la raison, et priait chaque soir la Déesse pour ne pas être le prochain. Son amitié avec Rikvir datait de cette époque de relative insouciance. Bien que beaucoup plus grand que lui, ce dernier l’avait pris sous son aile et ne le traitait jamais en inférieur comme les enfants savaient si bien le faire, pour peu qu’un malheureux eût six mois de moins qu’un autre. Un jour arriva, où ils n’étaient plus que cent-cinquante-quatre, et où les choses commencèrent à se gâter. Les moines, jusqu’alors cantonnés à un rôle de garde-chiourmes bienveillants, devinrent progressivement de plus en plus intolérants et colériques. La plupart des enfants étaient habitués à la violence, le plus souvent infligée par leurs propres parents, mais celle-ci était différente. Arbitraire et imprévisible, elle se fit graduellement oppressante, puis gratuitement cruelle. Les enfants déboussolés se mirent à craindre les hommes en blanc et à les redouter. Après deux semaines passées à subir ce traitement,  on les aligna un matin dans la cour. Un moine à la mine sévère les passa en revue en silence. Il se plaça derrière le premier de la file et lui asséna soudain un terrible coup sur le derrière à l’aide d’un de ces nerfs de bœuf qu'Akila ne connaissait que trop bien. Le pauvre marmot tomba à genoux et se mit à pleurer en se frottant vigoureusement les fesses. Chacun y passa. Certains, plus résistants que d’autres, restèrent debout mais tous ressentirent la même douleur vivace. Un autre moine restait quant à lui devant le rang et épiait leurs réactions. Sans surprise, Rikvir encaissa le coup sans broncher, même s'il ne put empêcher une larme de couler le long de sa joue. Akila fut quant à lui littéralement projeté au sol. Après cette séance de torture, les moines s’en allèrent et on les laissa continuer leur journée comme si de rien n’était. Tous dormirent sur le ventre, le soir venu. La descente aux enfers continua quelques jours encore, durant lesquels douze enfants furent renvoyés chez eux. Trente-cinq partirent d’eux même, après qu’on les eut fait jurer solennellement de se représenter au Temple-forteresse si d’aventure ils développaient certaines facultés mystiques. Akila, ne supportant plus les sévices et préférant tenter sa chance auprès de sa petite sœur à la capitale, faillit les rejoindre, mais Rikvir parvint à le convaincre de tenir le coup. « Regarde bien leurs yeux », lui conseilla-t-il. Il n’avait pas tort. Ils n’étaient pas piégés dans un lieu maudit où les adultes prenaient plaisir à faire du mal aux enfants, il pouvait le lire dans le regard délavé de leurs tortionnaires : de la compassion. Les adultes souffraient avec eux, la réalité était plus complexe. Il serra donc les dents. Et attendit.

Le temps passa lentement, ponctué par un lot de maltraitances aussi diverses que variées. Ils finirent tous, sans exception, par haïr franchement les moines précédemment vénérés. Un matin du cinquième mois, alors qu’ils n’étaient plus que soixante-sept rescapés, on les aligna une énième fois dans l’enceinte et le père Owen leur fit face, un bâton à la main. Il les dévisagea un à un en silence et leur énonça de sa voix puissante :

— Jeunes gens, l’heure de vérité est venue. Défendez-vous ou quittez ce lieu à jamais.

Tous se regardèrent, éberlués. Ils n’avaient reçu aucun entraînement, pas même un conseil. Les moines s’étaient bornés à les faire souffrir, un peu plus chaque jour, inventant des sévices toujours plus cruels et douloureux. La haine qu’ils éprouvaient pour la soutane blanche était désormais leur seule arme, payée du prix des meurtrissures de leurs petits corps. De son bâton, Owen désigna l’immense pont-levis en ogive.

— La sortie est par là, personne ne vous retient.

Une quinzaine d’entre eux partirent vers l’inconnu la tête basse, après un vigoureux rappel à se représenter en cas de faveur divine. Ils n’étaient plus que cinquante-deux.

— Bien, toi ! Devant moi ! reprit-il quand ils eurent franchi les portes.

Le premier garçon s’approcha, résolu. Akila avait fini par tous les connaître. Sylvo avait une dizaine d’années et faisait partie des plus coriaces. Il endurait depuis des mois les maltraitances journalières sans jamais broncher. D’un air de défi, il se plaça devant le moine instructeur et le fixa droit dans les yeux. Père Owen brandit doucement son bâton d’entraînement avant de l'abattre violemment sur le visage de Sylvo qui, bien qu’ayant tenté une audacieuse esquive, ne parvint à éviter le coup. Pendant qu’un moine portait le corps inanimé vers l’hospice des moniales, on appela le suivant, qui préféra se diriger vers la sortie, suivi de huit autres jeunes gens. Quarante-trois. Akila songea une nouvelle fois à partir également, pour la bonne et simple raison qu’il était le suivant sur la liste, et que la perspective d’un coup de bâton en pleine face ne l’enchantait guère. Pourtant, mu par un étrange pressentiment, il s’avança à son tour. Après tout, Alyfa n’était-elle pas de son côté ? Ne lui avait-elle pas donné la force de défaire à lui seul un Ratide ? Il se positionna face à Owen et inspira profondément. Il concentra toute sa volonté, priant la sainte Déesse de toutes ses forces, plongeant ses yeux dans le regard quasi sans iris de son adversaire, canalisant la haine que lui inspiraient ces moines sadiques. Le bâton s’éleva dans l’air. Et l’impensable se produisit. On lui jurerait plus tard qu’Owen avait frappé de toutes ses forces, mais il en avait cependant eu une expérience toute différente. L’arme lui parut s’abattre au ralenti. Le temps lui-même se ralentit, à tel point qu'il put s'offrir le luxe d'observer les plis de la soutane blanche onduler ainsi que les muscles d’Owen se contracter sous l’effort. Il se sentit léger, léger au point d’en être éthéré ! Abasourdi par ce qui lui arrivait, il ne songea même pas à éviter le coup et baissa les yeux vers son épaule au moment de l’impact. Il était là, mais sans l’être. Là ou aurait dû se trouver son corps ne flottait qu’une sorte de brouillard d’un blanc laiteux, strié de minuscules veinules rouges. Le bâton finit sa trajectoire et brutalement, Akila retrouva sa forme originelle, assez tôt pour entendre le bruit de l’arme qui fouettait l’air et les cris de stupeur de ses camarades derrière lui. Puis il tomba à genoux, subitement épuisé. Père Owen se fendit d’un large sourire et annonça triomphalement :

— Ombre !

Un autre moine qui se tenait en retrait s’avança et l’épaula pour l’aider à se relever. Alors qu’ils s’éloignaient vers le dortoir, il lui murmura à l’oreille :

— Bienvenue chez les acolytes.

Encore sous le choc, Akila demanda pourtant la permission de rester une petite minute de plus car son ami Rikvir était le prochain sur la liste. Bien que tous les yeux écarquillés de ses compagnons restassent braqués sur lui, il n’en eut cure et croisa machinalement les doigts. Il pria rapidement Alyfa de donner la force à Rikvir de disparaître comme il venait de le faire. Lorsque le bâton s’abaissa, il frissonna en apercevant le poing droit de Rikvir s’envelopper de la même étrange matière. Ca ne suffira pas, frissonna-t-il. Il préféra fermer les yeux, attendant que le lugubre son du bois fracassé sur le crâne de son camarade résonnât. Il y eut un son en effet, mais assourdissant et détonnant. Il rouvrit les yeux. Owen tenait toujours son arme à la main, brisée en deux. La seconde moitié virevoltait dans l’air et alla s’écraser contre la fortification, dix mètres plus loin. Rikvir tomba lui aussi, terrassé par une fatigue soudaine.

— Tonnerre ! déclara Owen, avant de réclamer un autre bâton.

Vingt-huit enfants reçurent ce jour le rang d’acolyte de la Confrérie de la Brume.

Le combat commença. Les deux adversaires portaient tous deux leurs armes d’entraînement, un lourd bâton pour Rikvir et deux dagues de bois pour Akila. Ces lames singulières étaient les armes de prédilection des Ombres. Longues d’une quarantaine de centimètres et suivant un arc tranchant, elles épousaient l’avant bras de leur propriétaire avant d’en devenir le prolongement létal. Les deux compères faisaient partie des meilleurs bretteurs en exercice chez les acolytes et chacun de leurs affrontements étaient pour leurs camarades l’occasion d’assister à un ballet digne des moines confirmés. Car c’était bien de danse guerrière dont il s’agissait. La Confrérie ne s’encombrait pas d’armures ou de boucliers pour se battre mais préférait user de chorégraphies complexes et millimétrées. Leurs styles respectifs ayant été définis dès leur plus jeune âge, ils n’avaient de cesse de perfectionner leur art. Dans une impulsion simultanée, ils se lancèrent soudain l’un vers l’autre. Bénéficiant d’une allonge nettement supérieure, Rikvir avait tout intérêt à maintenir le plus de distance possible entre son adversaire et lui. Il savait aussi que le jeune Ombre ne pourrait résister à une décharge de Brume virulente. Akila devait pour sa part chercher à épuiser l’opposant en virevoltant autour de lui, en l’assaillant de petits coups non létaux mais douloureux, voire incapacitants, tels que sur les articulations. Les deux styles avaient leurs propres avantages et faiblesses mais avaient tous deux leur utilité sur le champ de bataille. Comme Akila s’y attendait, Rikvir patientait comme toujours en faisant tournoyer doucement son arme. Il préférait lui laisser l’entame et ne comptait pas se fatiguer pour rien. Comme à son habitude, l’apprenti Ombre décida de charger afin d’acculer son ami le plus vite possible, avant que ses propres forces ne finissent par l’affaiblir. Le bâton tenta de l’accueillir à l’arrivée mais frappa dans la Brume. Akila s’était dématérialisé à temps et réapparut derrière Rikvir, frappant quasi simultanément de ses deux lames l’intérieur du genou droit et le talon d’Achille gauche. Mais le Tonnerre, qui ne le connaissait que trop bien, avait déjà concentré deux sources de Nebula sur ces endroits afin d’y créer une armure  et avec une vitesse effarante pour un homme de cette taille, balaya les jambes de l’impudent. Déséquilibré, Akila reprit sa forme de Brume pour éviter de chuter et se déporta sur la gauche où il réapparut, entaillant l’épaule droite du géant. Le combat dura un bon quart d’heure, durant lequel aucun des deux opposants ne semblait prendre l’avantage. L’Ombre virevoltait et disparaissait, réapparaissant sans cesse là où on ne l’attendait pas, pendant que le Tonnerre concentrait son bouclier de Brume sur les différentes parties ciblées de son corps. Finalement, ayant comme à son habitude dangereusement puisé dans son capital de Nebula, Akila réapparut une fraction de seconde trop tôt pour porter son attaque et atterrit pile à l’endroit où le bâton chargé de Brume l’attendait. L’impact fut violent et l’Ombre valdingua plusieurs mètres en arrière, la bouche en sang.

— Toujours la même erreur ! le sermonna Rikvir en l’aidant à se relever, tu puises beaucoup trop dans tes réserves, apprends à esquiver dans le monde physique, quitte à légèrement augmenter ta vitesse à l’aide de la Brume, ce qui est beaucoup plus économe qu’une disparition !

— Je sais, je sais, répondit Akila en se relevant. Demain peut-être ! plaisanta-t-il en crachant du sang.

Malgré cette nouvelle défaite, il était tout de même unanimement considéré comme l’un des deux meilleurs acolytes du Temple-forteresse de Nordlevant et fut chaleureusement applaudi par ses congénères. Combattre aussi précisément en soutane tenait de l’exploit, mais c’était chez les moines la condition sine qua non de la pratique de leur art. Bien que rallongeant considérablement le temps d’apprentissage, cela se révélait au final être un atout indéniable. Les mouvements étaient plus ardus à décrypter pour l’ennemi mais surtout, le déplacement du tissu dans l’air permettait de mieux canaliser et contrôler la Brume. Leur entraînement terminé, ils se dirigèrent vers la salle de méditation, seul moyen rapide pour récupérer la Nebula perdue au combat. Méditer offrait aussi l’opportunité d’augmenter cette manne au fil du temps, ce qui dans bien des cas pouvait s’avérer vital. Se vider complètement de sa Brume signifiait au mieux une longue, très longue période d’inconscience et au pire, la mort. Akila en avait fait l’amère expérience dans sa prime jeunesse lorsqu’il avait déchaîné tout son faible pouvoir contre le Ratide. Ils passèrent devant les Fantômes qui s’entraînaient toujours à l’arc. Maîtres de l’infiltration et du combat à distance, ils étaient capables d’insuffler assez de force et de précision dans leurs flèches pour toucher dans le mille des cibles de la taille d’un sou, et ce à plus de cent cinquante mètres. Plus loin, les Stases, dont le rôle était d’entraver l’ennemi, lançaient du bout de leurs doigts des filets de Brume sur des volatiles en plein vol. Arrivés en salle de méditation, ils prirent la pose caractéristique monacale, adressèrent une prière à Alyfa et commencèrent à régénérer leurs précieuses réserves. Rien n’étant facile pour un acolyte, la pièce était contigüe aux cuisines, dont la porte restait perpétuellement ouverte et d’où s’échappait un vacarme continuel et assourdissant de tintements de casseroles et de marmitons gueulards. Un moine devait pouvoir se ressourcer n’importe où, sa vie en dépendait. Quand Akila rouvrit les yeux, deux heures plus tard, Rikvir méditait logiquement toujours,  sa réserve de Nebula étant plus importante. Le jeune Ombre tentait avec zèle d’en augmenter la sienne quotidiennement mais il péchait un peu dans ce domaine. Il se passa la langue sur sa gencive douloureuse et y découvrit une dent déchaussée. Voilà qui va te coûter cher, songea-t-il en observant son meilleur ami, sans rancune, mais ça va te coûter cher. Ses narines frémirent en détectant les effluves émanant des cuisines et il réalisa qu’il mourait de faim, comme toujours après un combat. L’utilisation et la régénération intensives de Nebula sacrifiant énormément d’énergie, les acolytes et les moines avaient des appétits d’ogres et engouffraient quotidiennement des quantités ahurissantes de nourriture, ce qui leur attirait les foudres de la paysannerie depuis des siècles. La même paysannerie dont il était issu, la même paysannerie qu’il s’était engagé à protéger pour le restant de ses jours. Ces  gens sous-éduqués et sous-alimentés ne réalisaient pas toujours la nature de la mission des moines et assimilaient souvent à tort la Confrérie à une autre forme de noblesse, comparaison erronée et injustifiée mais néanmoins compréhensible. Ces pauvres hères traversaient la vie l’échine courbée et le ventre vide. Il repensa à l’attaque de son village, dix-sept ans plus tôt. Les survivants devaient leurs vies aux moines, alors que les soldats du roi de Nordlevant avaient brillé par leur absence. Mais on a la mémoire courte quand on a faim. La lourde cloche sonna l’heure du déjeuner. « Pas trop tôt » tonna Rikvir en émergeant de sa transe et en se léchant d’avance les babines.

Le festin tant désiré devrait pourtant attendre. Alors qu’ils traversaient la cour principale pour accéder au réfectoire, la cloche du guet retentit, annonçant une arrivée inattendue. De fait, quelques minutes plus tard, la lourde grille de l’entrée se leva pour accueillir une patrouille de cinq moines, porteurs d’un chargement pour le moins inhabituel. Deux chevaux les accompagnaient et tiraient une lourde carriole, surmontée d’une cage de kornite. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : la jeune femme emprisonnée à l’intérieur était un apostat. Elle portait une combinaison de cuir noir et de multiples ceintures en dessous d’un long manteau à capuche, noir également. A part quelques moniales aperçues de loin ça et là, il n’avait pas posé les yeux sur une femme depuis une éternité. Et quelle femme ! Un corps athlétique et svelte, une longue chevelure noire de jais encadrant un délicieux visage ovale et mat… Il n’en distinguait pas beaucoup plus à cette distance mais brûlait d’envie de s’en approcher plus avant afin d’en révéler les détails. Ce qu’il fit. Son menton volontaire semblait défier ses geôliers, comme en témoignait le sourire narquois qu’elle affichait sans vergogne. Ses yeux trahissaient sans équivoque possible l’objet de sa capture. L’usage prolongé de Nebula tendait à éclaircir les yeux, jusqu’à en effacer complètement l’iris au fil des ans. Lui-même en subissait largement les effets. Malgré son jeune âge, ses propres yeux autrefois gris foncés avaient pris la teinte d’un ciel d’automne. Le Sage Melok, responsable de l’application du Dogme sur les laïcs, fut immédiatement prévenu et émergea au bas des marches du temple quelques minutes plus tard. Il scruta la prisonnière sous tous les angles pendant une éternité, ponctuant ses observations de reniflements méprisants.

— Mettez-la aux fers, déclara-t-il enfin, nous déciderons de son sort après le déjeuner.

Puis il fit demi-tour, sa soutane rouge claquant dans le vent. Akila s’apprêtait à suivre ses camarades quand son regard croisa celui de la jeune captive. Elle le fixait d’un air bravache, ce qui le mit à la fois mal à l’aise et éveilla en lui des sensations inédites. Elle se fendit d’un petit rire cristallin et railleur quand il s’en détourna en trébuchant maladroitement. Rouge de honte et pris de bouffées de chaleur, il s’éloigna. Il la détestait déjà.

Satyn ruminait dans sa cage. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Furieuse, elle se remémora la série d’événements qui lui valaient cette fâcheuse posture. Tout s’était parfaitement déroulé. Jusqu’à un certain point. Elle opérait toujours de nuit et avait ce soir-là décidé de s’attaquer à l’une des crapules les plus prospères de la capitale de Nordlevant. La maison de ce dernier, ou plutôt son palais, se trouvait dans le quartier de la haute bourgeoisie, non loin du palais royal. Le plan était risqué, mais elle n’en avait pas d’autre. Satyn était une pure citadine et ne connaissait des campagnes que les denrées des étals qu’elle avait l’habitude de subtiliser pour se nourrir. Orpheline de naissance, elle avait grandi dans l’orphelinat Matori, du nom de son généreux donateur. Ce riche et gras marchand n’avait aucune considération pour les centaines d’enfants déshérités qui grouillaient dans la ville mais avait considéré un jour qu’une généreuse contribution aux bonnes œuvres pourrait lui attirer les bonnes grâces du roi et lui offrir le titre de noblesse dont il rêvait tant. Consternant de naïveté et de stupidité, un roturier reste un roturier, aussi fortuné soit-il. Après l’échec de sa tentative d’élévation sociale, il avait coupé aussi sec les vivres de son institution et, faute de moyens et de personnel compétent, les conditions de vie qui avaient fini par y régner rendaient presque la rue plus attrayante. Rebelle, lassée des mauvais traitements systématiques et de la nourriture infecte, elle avait fugué à l’âge de treize ans. Elle avait appris à survivre sur le tas dans les faubourgs lugubres et à y savourer la liberté de ses faits et gestes. Ce fut à cette époque qu’elle découvrit son affinité avec ce que les ecclésiastiques appelaient « Brume » ou « Nebula ». Elle s’était retrouvée face à un dilemme mais l’avait néanmoins résolu relativement rapidement. Toute personne douée de ces pouvoirs était tenue de se présenter immédiatement au Temple-forteresse le plus proche, sous peine d’excommunication au mieux, de condamnation à mort au pire. Là, ils seraient formés aux préceptes de la Déesse Alyfa et passeraient le reste de leurs jours à servir la Confrérie. Très peu pour elle. En faisant preuve de discrétion, elle pouvait utiliser la Nebula à ses propres fins. Elle n’avait pas réfléchi longtemps. Vivotant dans un premier temps de menus larcins, elle avait peu à peu appris à se fondre dans les ombres, à détrousser les passants de sa main éthérée et à se défendre contre les autres prédateurs urbains de plus en plus efficacement. A seize ans, elle possédait déjà un bon petit pécule et avait installé ses quartiers dans une vieille bâtisse à l’abandon. Comprenant que de sa maîtrise de la Brume dépendait sa survie, elle avait consacré un temps non négligeable à la concentration, au maniement de la dague, de l’arc, et à l’art de la disparition. Elle avait manqué pleurer de joie le jour où elle était parvenue à traverser un épais mur de pierre. Au diable le rossignol ! Combinés à son sens de la ruse et de la discrétion, ces atouts avaient fait d’elle la criminelle la moins recherchée de la région, ce qui dans son domaine constituait une véritable consécration. Sa première erreur, comme souvent chez les criminels chevronnés, avait été d’avoir les yeux plus gros que le ventre en s’associant à un baron du crime local, Falmir Kalega. Prostitution, esclavage, vol, racket, chantage, meurtre, il trempait dans à peu près toutes les activités illicites, pourvues qu’elles fussent lucratives. Le truand dirigeait un véritable réseau. Des dizaines d’hommes et de femmes travaillaient pour lui, parfois même sans le savoir. Satyn répugnait à fréquenter pareille racaille, mais elle avait besoin de lui pour parvenir à se venger. Réussir à pénétrer dans un manoir surprotégé pour y dénicher celui qui avait abusé d’elle étant enfant était son but ultime, son obsession. Toutes ses pensées, tous ses actes depuis ces cinq longues années d’attente étaient focalisées sur le jour où son poignard se poserait sur la gorge de Matori. Elle n’avait qu’onze ans lorsque, profitant d’une « visite » à son orphelinat, il l’avait violée. La petite fille qu’elle était alors n’avait pu se défendre et personne n’était venu à son secours malgré ses cris de désespoir qui avaient longtemps résonné dans les couloirs. Elle n’avait encore jamais tué mais il y a un début à tout. Ce gros porc devait payer. Kalega lui était paru utile pour deux raisons. Il avait d’abord assez de contacts pour lui fournir un laissez-passer pour la ville haute, ce qui n’était pas une mince affaire. Il avait aussi assez d’argent et de pouvoir pour soudoyer les gardes qui patrouillaient autour de la demeure ou les menacer si besoin, ce qui lui laisserait le temps de jouer les passe-murailles et de s’introduire dans la tanière de son tourmenteur. Puis ce serait à elle de jouer. Elle avait promis à Kalega tout l’argent qu’elle pourrait subtiliser une fois son crime accompli en contrepartie de son aide. Il avait accepté.

Mais encore trop jeune et inexpérimentée, aveuglée par la haine, elle n’avait pas senti le piège venir. Par une nuit sans lune comme elle l’avait requis, elle était arrivée aux abords du palais Matori, toute de noir vêtue, et avait sifflé doucement trois fois. Reconnaissant le signal convenu, les deux gardes en faction de ce côté de l’enceinte s’étaient éloignés. Elle s’était résolument avancée vers le mur et avait tenté de se relaxer en se concentrant sur sa respiration. Le plus dur l’attendait. Elle ne bénéficiait pas de l’entraînement intensif des moines et n’avait surtout aucune idée de l’épaisseur du mur à traverser. Un frisson l’avait parcourue en pensant aux conséquences d’un échec. Fusionner avec la pierre à cause d’une réapparition précoce n’était assurément pas une perspective réjouissante. Dans le doute, elle avait donc concentré quasiment toute la Nebula à sa disposition et s’était élancée. Elle n’avait pu réprimer un soupir de soulagement en se matérialisant dans un corridor richement décoré de luxueux tapis, de tentures de velours rouge et de tableaux représentant d’illustres inconnus. Seules quelques bougies éclairaient les lieux ce qui lui avait facilité le reste de sa progression, qui avait été plutôt aisée. Trop aisée, se dirait-elle plus tard. Il ne s’était agi que de tromper la vigilance de quelques domestiques vaquant à leurs occupations. Lorsqu’elle avait entrouvert la porte de la chambre du maître des lieux, elle avait nerveusement serré la poignée de son poignard de varylum, brûlante d’une rage mal contenue. L’heure de sa vengeance avait enfin sonné. Matori dormait, étalé tel un tas de saindoux dans un immense lit à baldaquin. Elle s’était avancée et avait murmuré : « pour mon innocence, ordure » avant de frapper, frapper et frapper encore. Réalisant enfin que quelque chose clochait dans les brumes de son ivresse meurtrière et était revenue à elle. Ses sens se furent subitement aiguisés quand elle eut réalisé  que pas la moindre goutte de sang ne perlait sur les draps de soie blanche. Un mannequin ! Elle avait fait volte face et était tombée nez à nez avec sa cible, bien vivante. Il lui souriait,  du même sourire sadique gravé à toujours dans sa mémoire de fillette. Kalega se tenait à ses côtés, appuyé par quatre hommes de main.

— Désolé petite, s’était excusé Falmir, ma loyauté va au plus offrant et monsieur Matori ici présent s’est montré très généreux.

— Emparez-vous de cette petite catin ! avait ordonné le violeur aux gardes, sans se défaire de son odieux sourire.

Satyn avait vaillamment lutté mais avait fini par être maîtrisée. Ses yeux s’étaient exorbités d’horreur quand il se fut penché au dessus d’elle. Devinant ses craintes, il lui avait alors susurré d’une gentillesse feinte :

— Ne t’inquiète pas ma jolie, je les préfère plus jeunes. En revanche, je meurs d’impatience d’assister à ton exécution.

Il n’eut cependant pas ce plaisir. La rumeur de la tentative d’assassinat était entretemps parvenue aux oreilles d’un groupe de moines qui étaient en ville pour une mission de ravitaillement. Utiliser la Nebula à ses propres fins et sans appartenir à la Confrérie était un crime puni de mort et dont il incombait aux moines et à eux seuls d’exécuter la sentence. Circonstance aggravante, comme s’il en fallait une, ils l’avaient trouvée en possession de sa lame de varylum et de ses flèches de mandora, le métal et le bois sacrés réservés à l’usage exclusif du clergé, car ils avaient l’étrange propriété de catalyser les pouvoirs nébulaires. La peine encourue pour ce second crime était également la mort. Elle avait pris la nouvelle avec philosophie. On ne peut pas mourir deux fois, après tout. Matori avait usé de toute son influence mais rien ni personne ne pouvait s’opposer à la Confrérie dans ce cas de figure. Au moins avait-elle la maigre consolation de lui filer entre les doigts. Ils l’avaient enfermée dans une cage noire de kornite, une pierre volcanique qui, au contraire des ses armes, inhibait toute sensibilité à la Nebula. Puis ils avaient pris la route vers le sud, vers le Temple-forteresse. Le voyage avait duré deux semaines, durant lesquelles elle avait tenté tous les subterfuges imaginables pour trouver une échappatoire, mais en vain. Satanés moines, les maudissait-elle intérieurement. En approchant de la lugubre citadelle noire, elle s’était jurée de mourir avec dignité,  et de cracher sur quelques visages s’ils s’avisaient de l’approcher de trop près.

Akila était pour le moins troublé et avait perdu l’appétit. Ses compagnons de tablée mangeaient avec entrain, commentant bruyamment l’évènement qui promettait d’égayer leur quotidien monotone. Serait-elle brûlée vive pour usage prohibé de la Brume comme le stipulait le Dogme ? Ou bien encore crucifiée à l’aide de clous de kornite pour avoir façonné ses armes à l’aide de matériaux sacrés ? Ou les deux ? Il ne partageait pas leur curiosité malsaine et ne parvenait pas à comprendre l’extrême sévérité de ces sentences, qui lui paraissaient disproportionnées. Certes, il s’agissait d’un apostat criminel qui méritait son sort pour s’être soustrait à sa mission divine, mais une mort rapide lui paraissait plus… humaine. Il n’avait compris que sur le tard l’utilité de l’apparent sadisme des moines instructeurs durant sa jeunesse. Jamais ils n’auraient pu identifier les futurs acolytes sans les mauvais traitements qu’il leurs avaient infligés. Peut-être là aussi, y avait-il un sens dont la logique lui échappait ? Et d’ailleurs, qui était-il pour oser remettre en question une loi séculaire ? Il se dit qu’il devait  encore manquer de la maturité et du recul nécessaires pour comprendre. Il n’allait pourtant pas assister à sa première exécution, alors pourquoi se posait-il soudain ces questions indignes de son rang ? Il ne connaissait rien à la gente féminine, n’entendait rien aux choses de l’amour mais se pouvait-il qu’une femme vous ensorcelle aussi vite ? Non, se morigéna-t-il, impossible. Ridicule. Il y avait cependant quelque chose dans ses yeux, hormis leur clarté surnaturelle, preuve patente de ses crimes. Quelque chose de vaguement familier, bien qu’il ne pût pas la connaître. Il pensa un court instant à sa petite sœur Malya Mais l’âge ne collait pas.

— Alors Akila, brûlée, crucifiée, ou les deux ? lui demanda Merov, une Stase.

Les Stases étaient des combattants d’un genre particulier. Bien que vitaux sur le champ de bataille, leur rôle consistait à rester sur les lignes arrières et à projeter sur l’ennemi une gangue de Brume destinée à ralentir voire à carrément immobiliser l’ennemi.

— Je ne sais pas Merov, je ne sais pas, lui répondit-il laconiquement, les yeux rivés sur son potage.

La cloche sonna et l’assemblée se leva en bon ordre. Akila s’approcha de celui qu’il avait fini par considérer comme son mentor, son père de substitution.

— Père Owen, un mot je vous prie ?

— Bien sûr mon fils, que puis-je faire pour toi ?

— Cette jeune femme hérétique, pourquoi la condamne-t-on à une mort douloureuse ?

— Outre le fait qu’elle soit hérétique ? plaisanta le moine avant de devenir plus sérieux, laisse moi te raconter une histoire, tu y verras plus clair.

Ils s’installèrent à l’extérieur du Temple. La cage noire n’avait pas quitté sa place, sa prisonnière non plus.

—Sais-tu pourquoi nos Temple-forteresses sont faits de kornite ? Après tout, seuls les moines sont capables de traverser les murs. En théorie bien sûr. Récite-moi la naissance du monde veux-tu ?

Akila s’exécuta sans réfléchir et récita les premières lignes du Livre.

— Au commencement était le néant, vide et froid. Alyfa la Déesse pleura devant tant de laideur, ainsi naquirent les océans. Ses larmes se tarirent et arrosèrent la terre aride, ainsi naquirent les forêts. Elle laissa exploser sa joie devant tant de splendeur, ainsi naquit le soleil. Puis elle déposa sur ce paradis l’Homme et la Femme, fruits de son Amour. Satisfaite de sa création, elle se retira. Mais vint en son absence Betany, sa sœur jumelle. Jalouse de l’Humanité, furieuse, elle abattit sur la Création un voile de ténèbres, les montagnes crachèrent du feu, les créatures de la nuit se mirent à arpenter le monde, semant mort et destruction. Touchée par le malheur de ses Enfants, Alyfa offrit alors au meilleur d’entre eux la Brume, pour qu’il défendît les siens. Ainsi commença la lutte éternelle.

— Bien. Nous autres moines étudions évidemment le Livre, mais nous focalisons surtout notre connaissance de la Brume sur son aspect martial. Quand tu auras prononcé tes vœux, tu côtoieras un peu plus les moniales qui vivent dans le couvent de chaque Temple-forteresse. Elles sont les gardiennes de la sagesse de la Brume et sont logiquement bien plus érudites que nous. Mais je peux tout de même t’expliquer succinctement pourquoi cette jeune femme mérite de souffrir. Les premiers humains à connaître la Nebula étaient rares et représentaient le seul rempart contre les hordes bétanyennes. A cette époque naquit notre Confrérie, comme tu le sais déjà. Nos anciens apprirent peu à peu à maîtriser la Brume mais pêchèrent par orgueil. Les premiers moines pensaient appartenir à une élite, ce qui paraît limpide dès la première page du Livre : « …offrit au meilleur d’entre eux la Brume. ». Mais ils se fourvoyaient sur le sens de ses mots et furent tentés par le pouvoir. Ils s’imposèrent alors dans tous les aspects de la vie humaine : matériel, militaire, politique… Bref, la Confrérie primaire était despotique et peu encline à élargir ses rangs, protégeant jalousement ses intérêts. Vautrés dans le luxe et la luxure si chers aux puissants de ce monde, ils en oublièrent leur mission divine. C’est à cette époque que Betany créa les premiers Ratides qui se multiplièrent rapidement et peuplèrent les contrées les plus reculées. Ils déferlèrent sur l’empire des hommes quelques siècles plus tard, ne rencontrant quasiment aucune résistance. Les moines n’étaient qu’une poignée, et trahirent leur Déesse en se terrant dans leurs riches domaines. L’Humanité dut son salut au courage des hommes du commun, épaulés par tous les recalés de la Confrérie élitiste. Les Ratides furent repoussés mais des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants perdirent la vie, trahis par ceux-là même qui étaient supposés les protéger. Les rescapés nébulaires décidèrent alors d’éradiquer ceux qu’ils finirent par appeler les Usurpateurs. Et c’est ce qu’ils firent. Ils les remplacèrent et posèrent les bases de la nouvelle Confrérie, celle à laquelle nous appartenons aujourd’hui.

Akila écoutait attentivement son mentor, tout en observant la silhouette prostrée dans sa prison.

— Je ne comprends toujours pas, mon père. Ce sont des gens comme elle qui ont reconstruit la Confrérie. Dans ce cas, pourquoi l’exécuter ?

— Cela peut paraître paradoxal en effet. Laisse-moi finir… Les membres de l’ancienne Confrérie furent donc massacrés et les nouveaux Sages édictèrent le Dogme, la liste de tous nos actuels préceptes. C’était il y a mille ans. La Confrérie n’aurait dès lors qu’un seul et unique mantra : protéger l’Humanité. Ils se retirèrent de la vie politique et abandonnèrent toute ingérence dans la vie des hommes, renonçant ainsi aux possessions matérielles et s’astreignant au célibat. C’est à cette époque que furent bâtis les Temples-forteresses, en kornite, pour ne jamais oublier que nous pouvons être notre pire ennemi. De plus, quiconque se découvrant une affinité avec la Brume avait dès lors le devoir sacré de se mettre au service de la Confrérie. Le refuser ou user de la Nebula pour son propre usage devint un blasphème, une insulte au présent divin.

Owen rajouta après une longue pause :

— Voilà pourquoi cette femme doit mourir par la souffrance purificatrice. Elle a trahi sa créatrice en s’octroyant un pouvoir qui ne lui appartient pas. Elle n’en est que le vaisseau et ne mérite pas notre pitié.

— Je comprends. J’ai cependant une dernière question à vous soumettre. A part des incursions sporadiques de Ratides, commença-t-il en serrant les dents à l’évocation de ce souvenir douloureux, la Confrérie n’a pas connu de lutte majeure depuis des siècles et je constate pourtant dans mes lectures que les moines sont de plus en plus nombreux, comment cela se fait-il ?

— La réponse ne te paraît-elle pas évidente ? souffla Owen, Betany prépare sa prochaine attaque. Alyfa nous y prépare, voilà tout.

L’heure arriva pour Satyn. Elle avisa en tremblant le bûcher dressé quelques minutes plus tôt par un groupe d’acolytes. Elle vivait sûrement ses derniers instants mais comptait bien tenter sa chance. Comme elle s’y attendait en voyant approcher un moine muni de chaînes de métal sur lesquelles étaient fixées de la kornite, ils comptaient l’en menotter  pour l’empêcher de fuir les flammes. Elle camoufla discrètement son rossignol dans la paume de sa main. Depuis belle lurette inutile, elle l’avait cependant conservé par sentimentalisme et ne pouvait que s’en féliciter. Mais rien n’était joué pour autant. Même en parvenant à défaire ses liens à temps, quitter un Temple-forteresse avec une armée de moines aux trousses ne serait assurément pas une partie de plaisir. Foutue pour foutue, ça vaut le coup d’essayer ma grande, se dit-elle in petto alors qu’on lui ordonnait de passer ses mains à travers les barreaux de la cage. On la conduisit sans ménagement vers le bûcher où l’attendait le moine à soutane rouge liserée de blanc aperçu à son arrivée. On déverrouilla la cage et on la força à s’agenouiller à ses pieds. L’humiliation résultant de cet acte forcé de soumission la plongea dans une colère noire. Le simulacre de procès pouvait commencer. Quelques moines et beaucoup d’acolytes y assistaient. Elle écoutait les accusations d’une oreille distraite, car toute son attention se focalisait sur la serrure des liens qu’elle tentait vainement de crocheter. Le moine rouge jeta ses armes à ses pieds : son poignard de varylum, son arc de mandora, son carquois de flèches : fûts de mandora, pointes de varylum. Seul l’empennage était licite. Elle fut sans surprise condamnée à une mort immédiate.

Paltro Merrack, le tisseur officiel de la Confrérie de Brume de Nordlevant, traversait la rue principale de la cité de Clairlevant, située non loin du Temple-forteresse. Assis sur sa charrette tirée par deux bœufs impressionnants de taille et de carrure, il acheminait son précieux chargement vers la chapelle noire des moniales qui, au contraire des moines, vivaient parmi les laïcs de chaque bourg de plus de deux-mille habitants, et mettaient à leur disposition une structure destinée à la prière et aux soins. La famille Merrack fournissait la Confrérie en tissu depuis des générations et il en tirait une énorme fierté. Aussi faisait-il partie du cercle très fermé des bourgeois de la petite ville, mais ce n’était pour lui qu’un bonus, certes non négligeable, mais un bonus tout de même. Profondément dévot, Paltro se sentait investi d’une mission quasi divine et s’enorgueillissait de son humble contribution au service des dignes représentants de la déesse. Il n’était pas béni du don divin mais qui était-il pour remettre en question Ses choix ? Souffrant d’un léger embonpoint, le teint rougeaud et jovial, il comptait parmi les rares fortunés à ne pas mépriser les mal lotis. Les gens le saluaient sur son passage, tout le monde le respectait. La commande qu’il s’apprêtait à remettre aux moniales était importante cette année. Sous une bâche de toile cirée s’entassaient les rouleaux d’étoffes blanche et rouge foncé destinées aux acolytes qui seraient prochainement intronisés. C’était une belle journée, chacun vaquait à ses occupations dans une bonne humeur communicative. La place du marché était bondée mais cela ne le gêna pas outre mesure. Tous savaient ce qu’il transportait et s’écartaient avec déférence sur son passage. La chapelle se dessinait au loin, en retrait d’une centaine de mètres par rapport aux derniers bâtiments, derrière un bosquet d’arbres centenaires. Il distinguait à mesure qu’il s’en approchait les premières silhouettes des moniales affairées. Ces saintes femmes étaient de véritables îlots de lumière et de sérénité en cette époque tourmentée par les guerres incessantes, les incursions ratides, la maladie et les fréquentes périodes de disette.  Elles offraient un réconfort de tous les instants, soignaient les corps grâce à leurs pouvoirs divins et les cœurs meurtris en célébrant l’office. Elles étaient le trait d’union entre Alyfa et ses enfants et Paltro débordait d’affection et de respect pour celles qui depuis l’enfance se consacraient exclusivement au bien être d’autrui et au salut de leurs âmes. Il y avait bien sûr leurs pendants masculins, les moines guerriers. Eux aussi sauvaient régulièrement des vies et faisaient de leur mieux pour éradiquer la peste ratide, mais ils étaient en règle générale plus distants du peuple, qui le leur rendait bien. Avoir un moine à sa porte était rarement une bonne nouvelle. Au mieux vous enlevait-on un enfant, au pire vous brûlait-on pour apostasie. C’était cruel mais telle était la règle et Paltro n’y trouvait rien à redire et aurait tout donné pour qu’un de ses propres enfants fût touché par la main d’Alyfa. Lorsqu’il arriva devant l’entrée de la chapelle, qui malgré son appellation modeste était un bâtiment massif, il arrêta son attelage et en descendit. Levant les yeux vers le visage d’Alyfa gravé au dessus du porche, il joignit son poing gauche dans sa main droite et baissa la tête en adoptant la posture de dévotion universelle à la Déesse. Quand il rouvrit les yeux, il remarqua qu’une jeune moniale ravissante à la taille de guêpe s’était approchée et caressait affectueusement l’encolure d’un des bœufs. La respiration haletante de la bête essoufflée par l’effort se calma instantanément. Elle le contourna ensuite et apposa ses mains sur le second, qui se détendit à son tour. Il reconnut là les talents d’une Animaliste. Satisfaite, elle s’adressa ensuite à Paltro :

— Monsieur Merrack, quelle joie de vous revoir. Comment se porte Mely ?

— Bonjour ma Mère. Elle va beaucoup mieux grâce à vos bons soins, merci encore.

La maladie avait frappé sa petite dernière, âgée de quatre ans à peine, le mois précédent. La fièvre était devenue si forte et persistante que sa femme l’avait supplié de la porter à la chapelle. Les moniales n’étaient pas assez nombreuses pour supporter toute la misère du monde mais la piété de Paltro et sa relation avec la Confrérie avaient joué en sa faveur, aussi la petite avait-elle été confiée aux guérisseuses dans un délai relativement court et salvateur. Il frémissait encore de gratitude en repensant à ce jour, où il avait assisté au miracle de la guérison nébulaire. Sans même toucher l’enfant, se contentant de frôler de ses mains le corps nu et tremblant de sa petite patiente, la moniale avait fermé les yeux et concentré son pouvoir en marmonnant des prières inintelligibles. Subjugué, il avait vu la fine Nebula sacrée striée de veinules rouges émerger des paumes de la sainte pour s’infiltrer peu à peu dans la peau de Mely et la soulager du mal qui la rongeait. Le traitement avait duré dix bonnes minutes durant lesquelles il avait prié de toutes les ses fibres. Quand Mely, inconsciente depuis trois jours, était enfin revenue à elle et avait tendu les bras vers lui, il l’avait serrée dans ses bras en l’inondant de larmes de joie avant de se jeter aux pieds de leur bienfaitrice. Décontenancée, la moniale lui avait demandé de se relever et l’avait réprimandé gentiment en lui rappelant qu’elle n’était que l’instrument d’Alyfa et que ses louanges devaient s’adresser à la Déesse, et non à son humble messagère. Peu après, elle s’était effondrée sur le sol de pierre, inconsciente. Affolé, Paltro avait appelé à l’aide. Des sœurs avaient accouru et l’avait rassuré quant au sort de la Medicae, en lui expliquant qu’elle avait simplement besoin de repos. Mely avait frôlé la mort.

— A ce propos, permettez-moi d’offrir à la Confrérie douze rouleaux d’étoffe en guise de remerciement, ma femme et moi-même y tenons beaucoup, dit-il à son interlocutrice au souvenir de ce jour béni.

— Tout travail mérite salaire, lui répondit-elle. En revanche, pourquoi ne pas redistribuer à vos ouvriers les bénéfices de ce généreux présent ?

Il traitait bien ses employés, ce qui était loin d’être la norme. Cependant, il n’en restait pas moins un homme d’affaire avisé et rechignait à leur offrir sur un plateau une occasion d’aller s’aviner des jours durant à la taverne, craignant une perte substantielle de productivité.

— Oui… Oui bien sûr, excellente idée, bredouilla-t-il, penaud.

— Soyez béni pour votre générosité, mon fils, lui sourit-elle malicieusement, devinant sans peine que cette option n’enchantait guère le tisserand. Bien, continua-t-elle, combien de pièces nous livrez-vous aujourd’hui ?

— Cent-vingt-sept, comme convenu. Je dois avouer qu’il nous a été excessivement difficile de respecter les délais de livraison.

— Vous m’en voyez désolée. Mais vous n’êtes pas sans savoir que nos effectifs ne cessent d’augmenter, grâce Lui soit rendue.

— En effet, admit-il, ne le sachant que trop bien.

Il se souvint avec émotion de son enfance, alors qu’il commençait à peine son apprentissage auprès de son grand-père. Les commandes de la Confrérie  n’excédaient pas les cinquante pièces à cette époque, ce qui était déjà selon son aïeul supérieur à ce que produisait son propre grand-père. Les naissances d’enfants de Brume, bien que toujours rarissimes, ne cessaient d’être plus nombreuses à chaque génération. Les effectifs et le matériel de tissage de l’entreprise familiale suivaient naturellement la même tendance mais c’était la matière première qui commençait à poser un sérieux problème. La laine d’une part. Elle provenait d’une variété de moutons très spécifique et affligée d’un taux de fécondité effroyablement bas. Le manque de lubricité légendaire de ces bêtes avait tendance à décourager les éleveurs qui leurs préféraient des races plus conciliantes. Les moines exigeaient de plus, et ce depuis toujours, un pigment de couleur rouge excessivement difficile à se procurer, issu d’une fleur presque aussi sacrée pour eux que le bois de mandora ou le varylum et qui ne poussait qu’à l’orée de la Mère des forêts. Cette vaste étendue sauvage exclusivement boisée couvrait toute la côte orientale du continent et nourrissait toutes sortes de légendes lugubres. Les cueilleurs assez valeureux pour s’y aventurer de quelques pas n’étaient pas légions, malgré la valeur marchande extravagante d’une simple poignée du précieux végétal. Une fois la laine et le pigment récoltés venait la délicate et fastidieuse opération de tissage. La trame de l’étoffe était extrêmement fine et serrée, ce qui nécessitait non seulement des outils sophistiqués, mais surtout des ouvriers chevronnés qu’il fallait former à cette technique spécifique pendant des années. Paltro Merrack grimaça en évaluant la quantité de rouleaux qu’on lui commanderait la prochaine fois mais un rapide calcul des profits qui en résulteraient prit rapidement le pas sur ce casse-tête logistique et il se détendit, béat d’aise.

— Voici donc les trois cent quatorze souverains convenus, annonça-t-elle en lui tendant une bourse de cuir pleine à craquer. Une fortune.

— Merci mille fois, ma mère, dit-il en s’inclinant avant d’empocher le fruit de mois de labeur.

— Je vous fais comme toujours confiance quant à la qualité de votre production, vous ne nous avez jamais déçues.

De costauds manutentionnaires engagés par les moniales pour des travaux physiques divers déchargeaient déjà les rouleaux avec d’infinies précautions. Lorsque le chariot fut vide, Paltro salua respectueusement sa bienfaitrice et le visage de la Déesse avant de faire demi-tour. Cet argent arrivait à point nommé pour payer l’armée de bergers, cueilleurs et tisseurs qui dépendaient de lui et qui travaillaient sans relâche. Nul doute qu’ils apprécieraient également la généreuse donation de la Confrérie. Il calculait la somme à investir en personnel et métiers à tisser afin d’honorer la prochaine commande lorsqu’une flèche lui traversa la gorge de part en part. Paltro Merrack s’affaissa sans un bruit, son attelage continuant imperturbablement son chemin. Il n’y aurait pas de prochaine commande.

Akila se joignit à ses frères et baissa la tête pour prier lorsque les premières flammèches vinrent lécher les pieds de la suppliciée. Malgré ce qu’il avait affirmé à père Owen, Il ne parvenait toujours pas à se convaincre du bien fondé de cette exécution, mais ne pouvait rien y faire. Le murmure collectif d’une prière hypnotique résonnait dans l’enceinte du Temple-forteresse, recommandant l’âme de la pécheresse à la Déesse. Akila se prépara à entendre les inévitables et insupportables cris de douleur accompagnant la mise à mort, mais ils ne vinrent jamais, car le destin en avait décidé autrement. La puissante cloche du guet situé au sommet du Temple sonna soudain l’alerte. Des moines s’y relayaient de jour comme de nuit pour scruter l’horizon et un astucieux code élaboré permettait de faire « parler » la cloche. Ils connaissaient tous ce langage par cœur et Akila écouta attentivement et traduisit mentalement l’origine, la localisation et l’intensité du danger : Ratides, Clairlevant, incursion massive.

Un murmure d’excitation parcourut l’assemblée. Depuis son arrivée au Temple-forteresse, Le tocsin avait sonné à de nombreuses reprises mais avait toujours annoncé des raids limités qui n’impliquaient jamais plus de quelques dizaines d’ennemis et qui concernaient toujours des villages isolés et peu peuplé, tel que celui de son enfance. Les moines arrivaient d’ailleurs malheureusement souvent trop tard sur les lieux et ne sauvaient que ceux qui pouvaient encore l’être avant de s’élancer à la poursuite des fuyards. Les Ratides, bien que congénitalement stupides, savaient toutefois qu’ils ne feraient jamais le poids contre des moines, et avaient au moins le bon sens de détaler à l’approche de ces derniers. Le terme incursion massive suggérait l’apparition d’une véritable armée d’hommes-rats, comme du temps des Usurpateurs, et Akila crut d’abord à une erreur d’interprétation du message. Après un moment de flottement, les années de sacerdoce et de discipline prirent le dessus sur l’incrédulité et moines et acolytes s’égaillèrent en tous sens selon un schéma connu d’eux seuls, laissant l’apostat à son triste sort. L’apparente cohue était trompeuse, car chacun connaissait son rôle sur le bout des ongles. Seuls les moines partiraient à l’assaut, les acolytes n’ayant pas le droit de quitter le Temple-forteresse. Ils n’étaient pas prêts. Leur rôle consisterait à épauler les combattants dans leurs préparatifs. Un tiers d’entre eux se dirigea vers les écuries du couvent pour prêter main forte aux moniales animalistes en sellant les montures qu’elles préparaient déjà au combat, en leur insufflant force et courage mystiques. Chaque membre du deuxième groupe était assigné à un moine particulier et était chargé de l’aider à enfiler le harnais de cuir noir sur lequel se fixeraient ses armes. Le reste des acolytes tenaient les rôles divers et variés qui incombaient aux moines en temps normal : défense des murailles, responsabilité du clocher en cas d’attaque simultanée ou de diversion, protection des huit Sages et du Gardien… La cloche résonnait encore quand, dans le fracas des sabots, une longue colonne de cavaliers s’élançait déjà vers Clairlevant. Akila les observa, impatient de rejoindre un jour prochain leurs rangs pour se frotter à son tour à la vermine ratide. Mais pour l’heure, son rôle se résumait à rejoindre ses camarades sur la muraille ouest. Il avait déjà parcouru une quinzaine de mètres quand il réalisa qu’à ce stade de son exécution, la condamnée devrait déjà hurler, cernée par les flammes. Il se retourna donc et l’avisa hors du bûcher, libérée de ses entraves, en train de ramasser en hâte ses armes laissées à terre. Elle croisa son regard en se redressant et ils se fixèrent ainsi un long moment, chacun jaugeant l’autre. Elle prit l’initiative la première et s’élança vers le Temple, jugeant judicieusement qu’il était préférable de tenter de semer un acolyte dans les méandres de pièces et de couloirs plutôt que de passer par l’entrée principale encombrée de moines confirmés, armés et furieux. Il réagit à son tour et s’engagea à sa poursuite alors qu’elle disparaissait par l’entrée des cuisines. Akila connaissait les lieux comme sa poche et pensait donc la rattraper rapidement. Il se trompait lourdement. Elle était déjà à l’autre bout de l’immense pièce quand il y pénétra. Déesse ! La garce est rapide ! Elle perdit un temps précieux une fois arrivée dans le vaste réfectoire qui présentait plusieurs issues, ce qui permit au jeune homme de réduire l’écart et de la voir s’engouffrer sans le savoir vers les étages supérieurs. Il s’en félicita, elle serait tôt ou tard prise au piège. Il commença à gravir les marches de pierre en colimaçon à vive allure et déboula quelques instants plus tard au premier niveau. Ne la voyant plus, Il hésita mais reprit sa course verticale en entendant les bruits de pas étouffés et précipités qui résonnaient dans l’escalier au dessus de lui. Le bâtiment s’étrécissant à mesure qu’il s’élevait vers les cieux, il aurait moins de surface à fouiller si d’aventure elle décidait de se cacher. Il émergea au second niveau et l’aperçut enfin, entrant au hasard dans une pièce qui n’était autre que la cellule personnelle de père Owen. Il grogna de colère en accélérant à travers le long corridor. Violer impunément l’intimité d’un éminent moine de la Confrérie de Brume ! Le bon côté des choses était que tous ses scrupules le quittèrent instantanément. Non seulement il reconduirait cette criminelle au bûcher, mais en plus il l’allumerait lui-même ! Il arriva à son tour devant la porte et ne put s’empêcher d’hésiter bêtement une fraction de seconde avant d’y entrer sans invitation. Père Owen comprendrait. La chambre était un peu plus vaste que la sienne, un peu plus confortable aussi, mais rien d’indécent. La fille, en revanche, n’était pas là. Elle n’avait pas pu traverser le mur de kornite, c’était une certitude. Ne restait donc que la fenêtre. Il s’y précipita et, passant la tête au travers de l’étroite lucarne, l’avisa gravissant le Temple vers son sommet, une quinzaine de mètres plus haut. Elle était incroyablement agile. L’escalade était un domaine dans lequel il n’avait pas grande expérience mais il avait foi en sa formation d’Ombre et enjamba courageusement le rebord. L’ascension s’avéra relativement aisée. Il réduisit rapidement l’écart en procédant à de petits bonds sous forme nébulaire et n’était plus qu’à cinq mètres d’elle quand elle atteignit le clocher. Je te tiens, jubila-t-il.

Satyn se tenait au sommet du Temple-forteresse, en nage. L’immense cloche à qui elle devait son salut momentané résonnait encore faiblement mais il n’y avait pour l’heure pas trace de guetteurs. Retourner à l’intérieur de ce satané labyrinthe n’était assurément pas une bonne idée car la relève gravissait sûrement déjà l’édifice. Elle était prise au piège. L’acolyte qui la poursuivait ne tarderait pas à la rejoindre et aurait raison d’elle, elle n’en doutait pas une seconde. Elle s’empara de son poignard et vint se placer à l’endroit d’où il ne tarderait pas à émerger. Ce n’était pas une tueuse dans l’âme, à l’exception du sort qu’elle réservait toujours à Matori, mais dans le cas présent, elle n’avait pas le choix. Elle arma son bras et tendit l’oreille. Il arrivait. Elle ferma les yeux un court instant pour rassembler le courage nécessaire à la tâche et se pencha par-dessus le parapet en frappant de sa lame. L’arme siffla dans le vide, découpant un épais brouillard laiteux qui se déplaça à toute vitesse en la contournant. Comprenant la manœuvre, elle roula au sol et se redressa au moment où son poursuivant se matérialisa. Les deux adversaires se tenaient à moins de deux mètres l’un de l’autre et l’affrontement semblait dès lors inévitable. Il était désarmé mais elle ne se faisait aucune illusion quant à la supériorité martiale de l’acolyte. Leurs muscles se bandèrent de concert et ils s’apprêtaient à engager le combat quand parvint depuis l’escalier le son des pas rapides d’au moins deux personnes. La relève du guet. L’acolyte lui sourit. Elle était perdue, mais une idée folle lui vint en désespoir de cause. Satyn rendit le sourire et plongea dans le vide.

Akila resta bêtement sans bouger, interdit. La perspective de brûler vif n’avait, à n’en pas douter, rien de réjouissant, mais de là à se suicider sans même essayer de combattre… Son sang ne fit qu’un tour quand il réalisa ce que sa proie avait en tête. Elle avait raison, c’était sa seule issue et cela pouvait théoriquement fonctionner, mais théoriquement seulement. S’interdisant néanmoins toute hésitation il plongea à son tour, sous les yeux ébahis des deux acolytes qui venaient d’arriver en haut des marches. La fuyarde était déjà à mi-parcours en chute libre. A environ trente mètres du sol, elle se positionna à l’horizontale et écarta les membres de manière à profiter des puissants courants venteux pour s’éloigner de la base plus large de l’édifice. Il en fit autant et sentit sa soutane se gonfler d’air. Comme il l’avait deviné, elle se dématérialisa juste avant l’impact et parcourut les trois derniers mètres la séparant du sol sous sa forme nébulaire, à la vitesse d’une plume. Elle ne perdit pas de temps en atterrissant et se remit à courir vers la porte principale. Tous les moines partis au combat, la voie était désormais libre. Il concentra sa forme éthérée et ne put s’empêcher de frissonner en reprenant pied sur la terre ferme. Cette énigmatique jeune hérétique était décidemment pleine de ressources. Il arriva à son tour devant la gigantesque porte en ogive. Il ne l’avait traversée qu’une fois dans sa vie en sens inverse et n’avait pas le droit de l’emprunter à nouveau avant son intronisation, qui aurait lieu six mois plus tard. Mais il n’avait pas six mois devant lui. Ce nouveau dilemme stupide lui fit encore perdre un temps précieux et il se promit en s’engageant sur le pont de pierre de questionner père Owen sur l’attitude à adopter en cas de force majeure. La bêtise des Ratides est décidemment sans limite, se dit-il en apercevant au loin ses pères qui chevauchaient toujours. Clairlevant était la ville la plus proche du Temple-forteresse. Ils lâchaient leur horde là où la mobilisation de la Confrérie serait la plus prompte. Il pouvait discerner d’ici les toits de nombreux bâtiments en feu et même la marée humaine des habitants terrifiés qui remontaient la colline vers le Temple en hurlant, poursuivis par l’ennemi. La fière cohorte monacale arrivait à leur rencontre, leurs soutanes claquant dans le vent sous l’effet de la vitesse des destriers de guerre. De nombreuses vies s’éteindraient aujourd’hui. Il revint amèrement à ses moutons en apercevant l’agaçante jeune femme qui continuait à fuir vers l’ouest, choisissant logiquement la plus courte distance à découvert qui la séparait des bois. Akila grommela une vague insulte et reprit sa poursuite infernale.

Owen était dans la première ligne d’assaut et la situation s’avérait délicate. Ils fonçaient droit sur la foule paniquée, la prenant en tenaille avec les Ratides. Un assaut monté n’était donc pas envisageable. Mais même à pied, cela s’annonçait mal et il imaginait sans peine la suite des évènements. Une telle masse de gens apeurés craignant pour leurs vies ne pensait pas et agissait souvent selon l’instinct dépourvu de bon sens et de logique qui consistait à fuir le plus loin possible de la menace, coûte que coûte, au risque de rencontrer un danger plus grand encore. C’était précisément ce qui se tramait sous ses yeux. Les moines devraient composer avec des familles hystériques qui se jetteraient dans leurs bras et les empêcheraient de s’occuper des proches et belliqueux Ratides. Vicieux, cruels et dans le cas présent nombreux, ils étaient aussi lâches et stupides. Owen avaient cependant le désagréable sentiment d’assister à un semblant de stratégie et se demanda si ce mouvement de foule était provoqué, mais il repoussa ces considérations à plus tard car la réponse importait peu dans l’immédiat. Le combat s’annonçait rude. Les moines posèrent pied à terre à l’arrivée de la première vague de réfugiés et, tant bien que mal, se mirent en formation. Tonnerres en première ligne, suivis des Ombres, des Fantômes et enfin des Stases. Owen évalua l’ennemi. Ils étaient nombreux, bien plus nombreux qu’à l’accoutumée. Il en comptait un bon millier. Ils étaient trapus et véloces et bien que désavantagés par le terrain pentu, ils approchaient vite. Certains couraient à quatre pattes, laissant dans leur sillage les cadavres des malheureux retardataires.

Les Tonnerres ne seraient malheureusement pas très utiles dans cette bataille. Ces puissants et imposants guerriers maniaient des bâtons de combat de près de deux mètres de long et, pour l’heure empêtrés dans un imbroglio d’hommes, de femmes et d’enfants, ils ne disposaient pas de l’amplitude nécessaire à l’exercice de leur art. Les premières flèches des Fantômes sifflèrent, leurs pointes de varylum gorgées de Brume. Quasiment toutes firent mouche, explosant littéralement à l’impact. Les ennemis touchés, stoppés net dans leur course et projetés en arrière sur plusieurs mètres, percutaient au passage leurs congénères. La horde ne ralentit pas pour autant et leurs couinements de rage résonnèrent de plus belle. Pendant que la pluie de flèches meurtrière continuait, les Ombres, dont faisait partie Owen, n’avaient d’autre choix que d’assumer le rôle de bouclier normalement dévolu aux Tonnerres et se chargèrent d’absorber le choc frontal. Alors qu’ils étaient supposés infiltrer les lignes en virevoltant, apparaissant pour tuer ou mutiler, disparaissant pour esquiver les coups, partout et nulle part à la fois, ils durent tenir les rangs en s’inspirant tant bien que mal des colosses statiques et monolithiques, à mille lieues de leur formation initiale. Owen n’avait aucun doute quant à la victoire des siens mais craignait des pertes. En fondant sur ses premières victimes, il nota des changements troublants dans leur attitude et leur équipement. Ce dernier se limitait généralement depuis des siècles à de simples pièces de fer de piètre qualité. Ce qu’il remarqua durant son assaut le laissa perplexe. On enseignait aux Ombres acolytes depuis des générations où frapper, généralement dans les articulations que les armures ratides rudimentaires ne protégeaient pas. Or, ils étaient nombreux aujourd’hui à s’être équipés en conséquence. Leurs plastrons opposant généralement autant de résistance qu’une feuille de papier face aux lames de varylum étaient également plus résistantes qu’à l’accoutumée. Quelque chose n’allait pas.

Akila atteignit l’orée de la forêt quelques secondes après la fille. Il perdait patience, et elle, ne perdait rien pour attendre. Seuls le lointain fracas des armes et quelques chants d’oiseaux épars troublaient la quiétude des lieux. Il tendit l’oreille mais ne parvint pas à définir la direction dans laquelle la suivre. Il n’entendait pas de bruit de course effrénée au travers des feuillages, ni de souffle haletant qui trahirait une cachette proche. Il avança donc prudemment, persuadé qu’une quelconque fourberie l’attendait. Il sourit en découvrant plusieurs tiges brisées et se remémora avec satisfaction qu’il avait affaire à une citadine qui n’entendait rien aux subtilités du déplacement en milieu sauvage. Il suivit la piste qui s’enfonçait dans les bois. N’oubliant pas que la fuyarde était armée et pas lui, il s’efforça donc d’être le plus discret possible dans sa progression à travers la dense végétation. Il l’aperçut enfin, accroupie et immobile derrière une grappe de conifères. Mais étrangement, elle ne regardait pas dans sa direction. Cette satanée sorcière avait décidemment le don de le déconcerter. Il continua néanmoins à s’approcher d’elle lorsque, sans même prendre la peine de se retourner, elle lui fit un signe de la main l’invitant à se baisser. Un piège, se dit-il, c’est forcément un piège. Devinant son appréhension, elle daigna enfin tourner la tête vers lui et réitéra son geste d’un air exaspéré. Se demandant quelle sorte de coup perfide elle préparait encore, il finit cependant par obtempérer, intrigué malgré lui. Il vint s’accroupir à côté d’elle, sur la défensive, et l’interrogea du regard. Elle lui indiqua d’un mouvement du menton la clairière qui s’étendait en contrebas. Akila écarquilla les yeux devant l’effarant spectacle qui s’offrait à lui.

Des centaines de Ratides se trouvaient là, tassés dans l’ombre, observant dans un silence inhabituel pour leur race la bataille qui non loin faisait rage. Eberlué, le jeune acolyte étudia avec autant de calme et de sérénité que possible la situation. Rien de ce qu’il avait sous les yeux ne correspondait à ce qu’on lui enseignait sur leurs ennemis séculaires. Une bonne partie d’entre eux portaient des arcs alors qu’il était de notoriété publique qu’ils étaient plutôt piètres tireurs. Leurs armures aussi étaient différentes et semblaient de meilleure facture que celles qu’il étudiait au Temple-forteresse. Mais le plus inquiétant à ses yeux restait leur attitude. Ils étaient ordonnés, en formation, parfaitement immobiles et silencieux comme des statues.

—Ce n’est pas normal, chuchota-t-il pour lui-même.

— Quoi donc ? lui demanda l’hérétique comme si la poursuite n’avait jamais eue lieu, Je n’en avais jamais vu auparavant.

— Ce sont des créatures stupides. Perfides et cruelles, mais stupides.

— Et alors ?

— Et alors, ils sont visiblement en embuscade, lui répondit-il d’un air exaspéré. Ils attendent un quelconque moment pour prendre les moines en tenaille. Les Ratides, à ma connaissance, n’entendent rien à la stratégie militaire. Ils se reproduisent tellement vite que leur seule tactique consiste à envoyer des hordes glapissantes à l’assaut et de submerger l’ennemi par leur nombre. Quelque chose cloche.

Soudain, dans un mouvement parfaitement coordonné, les hommes-rats se levèrent et bandèrent leurs arcs en direction du champ de bataille, annonçant un carnage imminent dans les rangs monacaux. Akila se redressa sans réfléchir, mu par la seule volonté de porter secours aux siens. Il n’avait pas d’armes à sa disposition mais n’en avait cure. Il s’apprêtait à charger à mains nues quand Satyn lui tendit sa lame de varylum. Il observa la jeune hérétique avant d’accepter son présent de bonne grâce. Il avait tout mis en œuvre pour la reconduire au bûcher mais elle lui offrait pourtant une chance de venir en aide aux siens. Il soupesa la lame grossière mais affutée dans sa main droite et inclina la tête en signe de gratitude et d’adieu. Le message était clair : « tente ta chance, je ne te poursuivrai pas ». Implorant Alyfa pour qu’Elle lui accordât la force d’accomplir Son œuvre et Lui recommandant son âme, il poussa un cri bestial et se lança vers la meute dans une attaque aussi désespérée que suicidaire.

Satyn se mordit la lèvre. Tout son être lui criait de profiter de cette aubaine inespérée et de prendre ses jambes à son cou. Elle avait la vie sauve et pouvait fuir loin de ces fous de Déesse pour tenter de se reconstruire ailleurs, loin de la capitale et de ce cauchemar. Elle en avait d’ailleurs un beau spécimen sous les yeux et le regarda fondre sur les créatures hideuses en vociférant comme un dément, brandissant son poignard et courant vers une mort certaine. Ordinairement parangon d’égoïsme et d’égotisme elle resta pourtant pour assister à cette démonstration irréelle d’abnégation et de sens du sacrifice qui, étrangement, la galvanisa. Alors qu’il atteignait les premiers rangs et prenait sa forme nébulaire, elle pesta intérieurement contre sa propre stupidité et prit une flèche dans son carquois. Les rangs des Ratides étaient si serrés que même un paysan aurait fait mouche et elle décida de privilégier la vitesse et la puissance de tir au détriment de la précision. A la manière des archers Fantômes de la Confrérie, elle insuffla de la Nebula dans la pointe de sa flèche et tira au jugé avant de dématérialiser son bras droit pour s’emparer de la prochaine et encocher plus vite. L’effet du premier trait fut dévastateur. Un Ratide touché en pleine poitrine explosa presque à l’impact. Une violente pluie de morceaux épars d’armes et d’armures déchiqueta les trois homme-rats qui se trouvaient près de lui. Encouragée par ce résultat, elle accéléra la cadence et tira flèche après flèche, multipliant les explosions de Brume, vaporisant et lacérant dans la masse. Elle risqua un œil entre deux tirs vers l’apprenti martyr qui semblait danser au travers des rangs d’archers en laissant dans son sillage un couloir de morts ensanglantés. Il était partout et nulle part à la fois, tantôt brouillard, tantôt humain. Il a raison, quelque chose cloche, pensa-t-elle en avisant que l’ennemi ne réagissait même pas à leur vaillante attaque. Feignant de les ignorer ou les ignorant, elle n’aurait su le dire, les Ratides restèrent imperturbables et pointèrent leurs arcs vers les cieux avant de lâcher une première salve sur le flanc droit des moines.

Akila arriva au bout de sa charge essoufflé et éreinté. Il jugeait en avoir tué au moins une trentaine, mais ils ne représentaient qu’une goutte dans l’océan de monstruosités bétanyennes qu’il venait de traverser. Bien décidé à se battre jusqu’à la mort et à rejoindre la Déesse si tel était Son souhait, il prit une profonde inspiration et se retourna pour faire face aux abominations qui ne tarderaient assurément pas à le réduire en pièces. Interdit, il réalisa que pas un seul d’entre eux ne se préoccupait de lui. Ils étaient là, à quelques mètres à peine, et continuaient à tirer inlassablement sans même le gratifier d’un regard. L’apostat aussi, tirait sans discontinuer, mais il était trop interloqué pour s’en féliciter et ne savait pas comment réagir face à pareille sorcellerie. Ce fut alors qu’il le vit, sur sa gauche, à une trentaine de mètres derrière les troupes ratides. Un homme se tenait là, immobile, et observait la scène. Il était grand, très grand, et drapé dans une ample cape noire et luisante. Il était trop loin pour qu’Akila n’en discerne les traits mais sa peau était visiblement noire elle-aussi et son crâne glabre reflétait tant la lumière qu’il en semblait poli. La créature, car ce n’était à la réflexion assurément pas humain, leva un bras cuirassé dans la même étrange matière et, d’un long doigt osseux, pointa le champ de bataille. Comme une seule entité, les Ratides lâchèrent tous leurs arcs, dégainèrent leurs armes de corps à corps et se lancèrent à l’assaut en glapissant. Satyn, qui avait également remarqué l’étrange apparition, décocha immédiatement une flèche dans sa direction, qu’il esquiva avec une facilité déconcertante. Akila fouilla dans sa mémoire à toute vitesse mais non, jamais dans les archives du Temple-forteresse il n’y avait lu mention d’une forme de vie



bétanyenne comparable à celle-ci. Bien qu’éloigné, il jurerait plus tard que la chose lui avait souri avant d’écarter les pans de sa cape qui n’en était pas une. Deux ailes gigantesques se déployèrent dans son dos. Dans un claquement retentissant, il s’éleva dans les airs et disparut en un clin d’œil au dessus de la cime des arbres, en direction du Nord-est. Akila fixait encore le ciel quand la criminelle qu’il pourchassait encore quelques minutes plus tôt le ramena à la réalité en secouant la manche de sa soutane.

— Qu’est-ce que c’était que ce machin ? lui demanda-t-elle.

— Aucune idée, balbutia-t-il.

Ils entendaient encore les sinistres battements d’ailes au loin quand des cris de panique leur annoncèrent l’arrivée de la seconde force ratide dans la mêlée.

Ce fut un carnage.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Exark
Bonjour, Laurent !

Je viens lire un peu les débuts et les commentaires des stories des autres finalistes, et je souhaitais te dire que ton début d'histoire est impressionnant.

Je dois avouer que je n'ai pas le temps de lire l'ensemble du chapitre 1, mais j'ai pu découvrir l’événement marquant de l'enfance du héros et ses débuts au monastère.

Tu as une écriture impressionnante et professionnelle, si je puis dire. Tu as un vocabulaire très riche, et un style cohérent, qui rendent très bien l'aspect sombre de ton univers. Je suis particulièrement bluffé par les descriptions des personnages, qui les cernent parfaitement. On visualise en quelques lignes l'apparence et le caractère de chacun, le tout permettant de facilement les identifier.

La seule remarque un peu moins enthousiaste que j'aurais à faire, c'est que les paragraphes sont parfois très longs. S'ils étaient divisés en "blocs" plus petits, ta story déjà bonne en gagnerait encore en lisibilité ! C'est du moins mon avis.

Sinon, chapeau pour le début de récit raconté du point de vue du loup ! C'est extrêmement bien fait, et ça a interpellé rapidement le lecteur que je suis.

Sur ce, je te souhaite bon courage pour le concours, et je te dis à bientôt !
Portrait de Laurent Marrie
Bonjour Exark et merci beaucoup pour ton commentaire et tes encouragements :)

Concernant la longueur des chapitres, il est vrai que je n'ai pas forcément pensé à optimiser le confort de lecture sur un format stories, c'était une erreur que j'ai réalisée très vite une fois mis en ligne, mais trop tard :(

En espérant que tu trouveras la suite à la hauteur, bonne lecture !
Portrait de Mrs B.
Ce premier chapitre est un peu long quand on lit sur ordinateur, mais il est dingue ! Je suis complètement séduite par le style, les alternances de point de vue et l'univers ! Il y a beaucoup à retenir, entre l'organisation de la Confrérie, son histoire et les personnages, mais j'adore ce début !

Pour une fois, un jeune garçon échappe au massacre de sa famille mais n'est pas victime d'une prophétie ou d'un pouvoir miraculeux et inexpliqué. Satyn, pffff, incroyable, j'ai hâte de voir le drôle de duo qu'ils vont former ! Et hâte de voir qui est le capitaine des Ratides. Après avoir lu le résumé, je dirais bien un démon du coup mais je vais voir avec la suite.

Bref, gros coup de coeur pour ce premier chapitre et pour toutes les promesses qu'on y trouve ! Je me hâte de lire la suite.
Portrait de Laurent Marrie
Merci beaucoup pour ce commentaire, ça fait chaud au coeur :)