Chapitre 1 | 404factory

Chapitre 1

"Très chère et très noble assemblée, je vous prie de bien vouloir..."

L'homme s'interrompit, conscient que personne ne l'écoutait. La proverbiale prodigalité du Duc de Rakar n'étant pas usurpée, son banquet s'était prolongé tard dans l'après-midi, en une interminable litanie de poissons, de venaisons, de fromages et de crus hors-d'âge. Si bien que chacun, à l'heure où il avait fallu rejoindre la grande salle, se trouvait trop occupé à digérer ou discuter avec son voisin pour prêter une quelconque attention au Premier Juge de la Joute.

Il tapa la table d'honneur de son poing mais parvint seulement à faire sursauter le Duc de Perglad, qui se tenait à son côté gauche. Après un ronflement surpris, celui-ci croisa ses doigts luisants de gras sur son ventre et replongea dans la torpeur en marmonnant. À sa droite, le Duc de Rakar n'avait pas encore pris place. Debout quelques mètres plus loin, il observait le jour décliner par les croisées. 

Le Premier Juge martela le bois avec plus d'autorité alors que les serviteurs finissaient d'allumer les lampes disposées sur les murs. L'odeur de l'huile de phoque se répandit dans la pièce, agaçant les narines de l'auditoire d'émanations âcres et doucereuses. Trois domestiques s'attelèrent ensuite à embraser l'imposant porte-bûche qui séparait la salle dans toute sa longueur et cheminait jusqu'à la table d'honneur. 

Les flammes crépitèrent, dévorant la pénombre dans laquelle le centre de la pièce se trouvait. Ravie de se réchauffer les os en cette fraîche journée d'automne, l'assemblée manifesta bruyamment son contentement, ce qui réveilla les assoupis. Le Premier Juge en profita pour saisir la parole.

" Mes amis, il nous reste écouter un candidat avant la fin de la journée. Tâchons de lui prêter bonne oreille et nous pourrons tous rejoindre la douce chaleur de nos couches. "

Une voix s'éleva depuis la table latérale située à la gauche du Premier Juge.

" Et le Roi ? Où est-il ? Pourquoi n'était-il pas au banquet ? "

— Notre suzerain s'est vu contraint de chevaucher vers Smad juste après les auditions de la matinée. Il déplore n'avoir pu honorer l'hospitalité du Duc de Rakar mais les affaires du royaume exigeaient son concours avisé. Il s'est fait accompagner d'une escorte légère afin de pouvoir être là demain matin pour écouter les derniers candidats et remettre le prix au vainqueur. Pour l'heure, en ma qualité de Premier Juge de la Joute, il m'a chargé d'accueillir notre prochain conteur. Greffier, veuillez procéder.

Un homme, debout devant la porte de la salle et vêtu d'une simple robe de bure qui jurait avec les atours chamarrés et constellés de pierreries de l'auditoire, porta une tablette à ses yeux. 

" Il s'agit d'un candidat libre. " 

Un murmure de réprobation secoua la salle. Les candidats libres du concours oral de la Joute des Trois Duchés n'étaient soutenus par ni par un comte ni par un baron et leurs histoires étaient très souvent d'une platitude assommante, délivrées avec peine par de piètres orateurs. Ces candidats n'avaient pas la moindre chance de remporter la Joute et devaient s'acquitter de mille pièces de droit d'entrée. Souvent c'était un petit seigneur falot qui grevait sa fortune personnelle pour vanter avec emphase le prestige et la grandeur de sa maison, escomptant y gagner un mariage fructueux ou les faveurs de la cour, quitte à ennuyer l'auditoire d'une peu palpitante histoire. Parfois c'était un bourgeois cousu d'or qui se piquait de poésie et venait déclamer de fastidieux vers d'un air affecté, suscitant la moquerie générale. 

Tandis que l'assemblée bruissait toujours de mécontentement, une silhouette s'était glissée au centre de la salle, sans que personne l'ait vue avancer. Les mains graciles qui sortaient des manches de son manteau étaient celles d'une femme. Elle tenait la tête courbée sous sa capuche et demeurait immobile.

Le greffier porta de nouveau les yeux sur sa tablette.

" La demoiselle Tanata du duché de Valur. " 

Le Premier Juge, accessoirement Duc de Valur, ne manqua pas de réagir à cette nouvelle.

" Eh bien, une demoiselle de mon duché ? Je suis curieux de savoir qui parmi mes gens peut se permettre de débourser une telle somme. Sans doute que les taxes sont trop clémentes, il faudra que j'en discute avec mon intendant ! "

Le duc prononça ces derniers mots d'un air badin, et toute la salle se mit à rire de bon coeur.

" Allons, montrez-vous ! Je connais aux moins dix hommes ici prêts à marier sur-le-champ l'héritière de famille si fortunée, fut-elle roturière et affublée du visage le plus disgracieux du duché ! "

Cette fois la salle éclata d'un assentiment goguenard. Un vieux baron, veuf depuis de nombreuses années et impuissant notoire, se proposa de consommer l'union séance tenante, ce qui fit pousser un cri d'effroi à sa voisine, accablée par cette repoussante image.

Alors que les commentaires graveleux fleurissaient, la femme finit par ôter son capuchon et toute l'assemblée laissa échapper un glapissement surpris. 



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Portrait de Anonyme
Portrait de Alec Krynn
C'est plutôt sympa même si l'on ne sait pas encore qui est le protagoniste principal. Est-ce la femme ? Du coup au vu de la réaction de l'assemblée est-elle difforme ?

Déjà pas mal de questions ^^

Un petit like d'encouragement, parce que j'aime bien et que je voudrais la suite :)
Portrait de Vincent Vego
Eh oui on joue sur le suspense ! La suite très bientôt !