Souvenir : Siglufjörður | 404factory

Souvenir : Siglufjörður

La présidente secoua son carré blond et dit : 

« Bienvenue à Siglufjörður.

- C'est un nom de meuble en kit, grogna Tango. 

- Rien à voir, nous sommes en Islande. Siglufjörður est un village de pêcheurs à l’extrême nord du pays. Jusqu’en 1903, on y pêchait le requin, avant de redéployer l’activité autour du hareng. C'est à ça qu'on doit le musée éponyme, au 580 de la rue. En 1950, la population a culminé à trois mille personnes, mais au dernier recensement…

- Qu'est-ce qu'on fiche en Islande ?

- Notre travail. 

- Dans ce trou paumé ? Vraiment ?

- Je te trouve rude. Admire cette eau, ces stalactites, ces coques de bateaux écaillées. C'est un beau lieu d'exil. » 


Le vent rassemblait les nuages au-dessus des falaises, qui enclavaient totalement les habitations. Sur les cimes, de la neige tombait sans bruit. Les toits se couvraient d’un épais molleton. Peu à peu, la peinture jaune, verte ou rouge des planches en bois s'affadissait. Les cabanes devenaient de plus en plus semblables. Il n'y avait que cela : des cabanes et encore des cabanes. Tango avait raison. C'était loin de tout.

Ils se tenaient tous les trois, un homme et deux femmes, sur le débarcadère de Siglufjördur. Tant que durait la mission, ils s'appelaient par leurs pseudonymes. Tango. Paso Doble, alias Présidente. La troisième était une jeune fille, une certaine Charleston. Envoûtée par le paysage, elle n'avait pas ouvert la bouche. C'était son tout premier voyage avec le Club. En théorie, il n’y avait que deux accès au village : la mer ou un tunnel, dont les ténèbres avaient servi de décor à plus d’un polar. Le groupe venait pourtant d'ailleurs. 

Fraîchement atterris, ils frictionnaient leurs doigts gelés. Pour l'instant, leurs gants et leurs épaisses tenues de ski les gênaient. Le temps de s'y faire, ils regardaient les chalets perdre leurs couleurs. 

« Je n’arrive pas à croire qu’Irish se terre ici.

- Au contraire, c'est d'une logique imparable, dit la présidente. Siglufjörður est coupé du monde comme un bastion naturel. Voilà pourquoi Irish l'a choisi. Après tout, c'est la championne du Club. »

Charleston montra les canines. Sur un ton rauque, elle dit enfin :

 « Plus pour longtemps. 

- Une chance qu'il y ait peu d'habitants, railla Tango. Sinon, telle qu'on te connaît, tu raserais le village. »

Un éclair fusa des yeux de la jeune fille. L’instant d’après, mue par une contrainte invisible, la main de Tango se dressa contre son gré et le frappa au visage. Une fois, deux fois, trois  fois. Lorsque, pour réprimer ce geste, il empoigna sa moufle, l’anomalie se répandit dans sa main libre. Impuissant, il se donna des gifles pleines d'électricité statique. La présidente, qui avait tout vu, soupira. Elle ne s'était pas retournée : elle n'en avait pas besoin.

« Les enfants, je vous l'ai répété cent fois. Il est interdit d’utiliser son pouvoir sur un autre membre du Club. »

Ils avaient plus de vingt ans, mais elle persistait à les surnommer les enfants. Une déformation prise au cours de sa longue et tortueuse existence. 

« Puisque vous ne tenez pas en place, dites-moi : comment tue-t-on un VIP ? »

Un silence de plomb tomba sur les jeunes. 

Oui, bien sûr, ils connaissaient la réponse. Ils détenaient des pouvoirs puissants. Un jour ou l'autre, au sein du Club, ils passeraient eux aussi de simple membre à VIP. Or, l'exécution d'un VIP n'avait rien de plaisant. Il fallait lui couper les bras, les jambes et la tête dans cet ordre. 

On ne trahissait pas impunément le Club.

« Qu'est-ce qu'on attend, au juste ? dit Tango.

- C'est vrai, renchérit Charleston. Maintenant qu'on a trouvé Irish, il n'y a plus qu'à lui faire la peau.  

- Patience. Comme vous le savez, son pouvoir est dangereux. Nous n'allons pas nous approcher tout de suite. 

- Quand, alors ? 

- Dès que Foxtrot et Waltz arriveront. »

À ces mots, les jeunes gens se figèrent. On devinait leur emballement derrière leurs grosses doudounes orange. Sous la laine des bonnets, leurs pupilles luisaient, dilatées, noires comme de l'obsidienne. Bref, ils suintaient d'excitation.

« Waltz ? souffla Charleston. La Waltz ? Celle qu'on a parachutée en Irak et sur tous les champs de bataille des dernières années ?

- Précisément. 

- On nous parlait tellement d'elle à l'orphelinat. Cette femme est une légende. Elle ne fera qu'une bouchée d'Irish !

- N'exagérons rien, dit la présidente. Ça reste une expédition punitive. Ces missions-là sont souvent salissantes. »

Soudain, le téléphone sonna. La présidente fouilla dans la sacoche-banane qui pendait à sa taille. Cet accessoire, assez inélégant, ne lui ressemblait pas. Elle portait généralement d'étroites robes crayons et des talons à semelles rouges. De plus, elle aimait maquiller ses lèvres du rouge assorti. Question de bon goût. Chez elle, tout s'accordait toujours. Il était excessivement rare que le confort l'emporte sur la frivolité. Mais Tango et Charleston manquaient trop d'expérience pour s'en inquiéter.

« Les enfants, l'heure est venue.

- L'heure de quoi ?

- De se battre, dit Charleston. T'as vraiment pas de cervelle. 

- Il va y avoir du sport, j'espère que vous êtes prêts. Elle vient de repérer le chalet. Tango va pouvoir nous y transporter.

- Qui ça, elle ? »

Charleston piaffait. Des boucles bleues s'échappaient de son bonnet, ainsi que quelques arcs électriques. L'orage dansait dans ses yeux. Déjà, des nuages s'amoncelaient, de plus en plus denses au-dessus d'elle. Il y eut comme un roulement de tonnerre. 

« Qui ça, elle ? » répéta Tango.

La présidente se fendit d'un sourire. Avec flegme, et une légère ironie, elle lui répondit : 

« La légende. »

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