L'Éveil des Oubliés

Prologue : 13 ans plus tôt

Enchaîné à une vieille roue, celui qui ne devait naître s'éveillera sous un déluge de perles. D'un geste, il brisera ses chaînes et plongera son antre dans les ondes vermillon. La brume d'antan se lèvera à nouveau tandis que la lumière pleuvra. Et ainsi s'évaporera le dernier océan.

 Auteur inconnu, Traduction d'une vieille prophétie éolienne, An 642.


Lucretia s’émerveillait. Le feuillage de la canopée se soulevait et s’abaissait au rythme des brises, ajoutant de nouvelles notes à la pastorale qui faisait vibrer le cœur de la jeune femme. Le grondement de la cascade dévalant sans fin la petite butte rocailleuse, les gazouillis d’oiseaux inconnus emplissant l’air, les crissements d’insectes exotiques gorgeant de vie la jungle… Tout était nouveau pour Lucretia, et elle en fixait chaque émotion dans sa mémoire. Ses longs cheveux d’argent s’ébrouaient, libres, sur la musique du vert des arbres. Les voilages de sa robe, du même albâtre que son teint, avaient renoncé à suivre le chemin ouvert par sa chevelure et reposaient maintenant sur sa peau, collés par la brume de la chute d’eau. Lucretia souriait et caressait de son pouce la petite main qu’elle tenait fermement, mais amoureusement. Son fils, du haut de ses cinq ans, arborait une émouvante expression : un bonheur innocent face à la découverte d’une beauté sauvage. La jeune femme attrapa son enfant pour l’enlacer tendrement et lui humer quelques mèches de cheveux. Ils allèrent ensuite s’asseoir au bord de l’eau, sur une racine qui n’avait pas su résister à l’envie de plonger dans le bassin, et leurs pieds suivirent la même sente.

    « Te rends-tu compte de ta chance, mon petit prince ? Demanda Lucretia tout en caressant du doigt les petites jambes de son fils.

- Pourquoi j’ai de la chance Maman ?

- Parce que ton frère et ta sœur n’ont jamais vu de pareils paysages.

- Et c’est ça, la chance ?

- Non, la chance, c’est le privilège que tu vas en tirer. Tu vas pouvoir tout leur raconter. Les faire rêver.

- C’est pas quand on dort qu’on rêve ?

- Si, ricana Lucretia. Mais on peut aussi rêver éveillé, c’est d’ailleurs ainsi que nous faisons nos plus beaux rêves.

- Tu te moques de moi, Maman ! Ça veut rien dire tout ça ! Mais je vais tout raconter à Léonard et Léonie. » Le petit garçon leva ses mains et tenta de compter sur ses doigts. « Les oiseaux jaune et bleu, l’eau qui tombe des cailloux, les arbres plus grands que le château, les grandes gens avec des dessins sur la peau. Heuuu. Tout ça ! »

    La mère félicita son enfant de sa mémoire et renforça son étreinte. Elle entendit alors un toussotement dans son dos et tourna la tête pour trouver le regard attendri de Sire Alain Branswick.

    « Votre majesté, déclara-t-il. Ne pensez-vous pas qu’il est inconvenant pour une dame de votre rang de s’éclipser du campement impérial, en s’affranchissant d’escortes, pour se baigner en territoire barbare ?

- Je vous souhaite une bonne journée également, Sire Croc, ironisa Lucretia. Cessez donc de vous inquiéter pour rien : d’une part, je ne suis pas seule, le prince Léandre m’accompagne. »

    Son fils se dégagea de son embrassade pour faire face au vieux chevalier et bomba le torse tout en souriant.

    « C’est un garde féroce qui vous protège là, dit Alain en ébouriffant la chevelure blanche du petit. Et d’autre part ?

- D’autre part, toute la jungle est le territoire des barbares, et notre campement ne fait pas exception. Alors, que je me trouve là-bas ou ici, qu’est-ce que cela change ?

- Vous le savez très bien, soupira le Croc.

- Nous sommes leurs invités, Sire Branswick, observa Lucretia. Des invités qui posent les dernières pierres d’un traité de paix durable entre l’Empire du Lyon et leurs innombrables tribus. Pourquoi gâcheraient-ils tout maintenant en s’en prenant à ma personne ?

- Votre majesté, vous partez du principe qu’ils connaissent leurs intérêts et les bienfaits de la logique, il n’en est rien. Nous ne les appelons pas des barbares sans raison. Tout votre travail autour de ce traité est admirable, mais…

- Mais je suis l’impératrice du Lyon, et vous, un Croc, coupa Lucretia. Votre sollicitude me touche, mais laissez à mes soins l’estimation du danger que j’encours. Rentrez au campement, et laissez-moi profiter de mon fils, loin de tous ces… de toute notre suite. »

    La mâchoire du Croc se crispa, mais il finit par acquiescer.

    « Comme il vous siéra, votre majesté. »

    Sire Branswick la quitta sans un regard en arrière, et Léandre se jeta de nouveau dans ses bras pour la câliner de toutes ses forces. Lucretia nageait dans le bonheur. Elle avait réussi.

    Elle se tenait au cœur des Jungles Barbares, avec son fils. Il lui aurait été impossible de voyager sans l’emmener, et elle savourait en sa compagnie l’aboutissement de son projet. Depuis toujours, l’Empire du Lyon tentait d’envahir les immenses jungles du nord pour s’approprier leurs bois précieux, et depuis toujours, les tribus des Jungles le repoussaient en tirant parti du terrain pour ensuite se venger en ravageant des villages frontaliers, qui ensuite se vengeaient à leur tour en massacrant des tribus isolées. Un cycle sans fin d’escarmouches qui prenait racine dans des siècles de ressentiments. Rétablir la paix aux frontières nord avait toujours tenu de l’utopie, Lucretia avait alors embrassé cette cause pour prouver ses compétences à son peuple, à son époux, à sa cour. Elle avait travaillé des années durant sous l’hilarité générale, passant pour une excentrique qui gâchait ses journées à se bercer d’illusions. Mais, pas à pas, elle avait posé les premières pierres de la paix. Et, une demie-décennie plus tard, en qualité d’ambassadrice et impératrice de l’Empire du Lyon, elle prit enfin le chemin des Jungles Barbares pour y signer son traité de paix. Un traité qui assurerait des frontières stables et des échanges commerciaux avantageux pour tous.

    Perdue dans ses pensées, l’impératrice remarqua seulement à l’instant que son fils s’était endormi dans ses bras. Combien de temps avait-elle rêvassé telle une sotte ? Elle baisa la tête de son enfant. Puis, une tache rouge sur les hauteurs de la cascade attira son regard. Un renard au pelage roux, aussi grand que les mastiffs de son époux, dominait le bassin et plongeait son regard vulpin dans celui de Lucretia. Tout en détaillant les motifs blancs qui ornaient la fourrure de l’animal au niveau du front, l’autre raison de la venue de l’impératrice lui revint en tête. Le temps d’un battement de cils, le renard disparut pour apparaître à nouveau, un battement plus tard, au centre du bassin, trottinant sur les ondes.

    « Pas maintenant, murmura Lucretia. »

    Et l’impératrice repoussa cette autre raison aux confins de son esprit. Le renard disparut. Elle s’apprêtait à se relever quand une odeur lui piqua le nez. De la fumée. Du feu ! Depuis combien de temps les oiseaux avaient-ils cessé de chanter ? Elle se redressa à la hâte, manquant de réveiller Léandre. Le petit ramena son pouce dans sa bouche et s’enfonça un peu plus profondément dans le sommeil. Que se passait-il ? Les tribus de la jungle l’avaient-elles trahie ? Attaquaient-ils Chair-Alliée ? Voulaient-ils se venger de l’Empire en assassinant l’impératrice et l’un de ses princes ? La réflexion de Lucretia fut interrompue par du mouvement dans les feuillages. La jeune mère fut envahie d’une bouffée d’angoisse qu’elle tenta aussitôt de réprimer. Elle chercha du regard quelque chose qui aurait pu lui servir d’arme, et considéra une pierre un peu plus grosse qu’un poing qui pointait légèrement hors du bassin. Au même moment, une silhouette jaillit des ramages.

    « Chuchoteuse ! s’écria une gigantesque femme tatouée, maculée de rouge écarlate en coupant net sa course.

- Larme-Cendre ? s’étonna Lucretia. Que se passe-t-il ? Qui nous attaque ? Des tribus rivales ? »

    L’effroi qu’elle lut dans les yeux de la princesse barbare lui glaça le sang. Larme-Cendre était une fière représentante du clan Braise-Cendre. Une guerrière depuis qu’elle savait marcher, et leur pèlerine depuis qu’elle savait parler. Des horreurs, elle en avait été très certainement témoin à de multiples reprises au cours de sa vie brutale. Et pourtant, quelque chose plongeait cette imposante femme dans la terreur. Quelque chose qui lui avait laissé une myriade de plaies, dont une vilaine entaille au crâne de laquelle coulait abondamment du sang. Quelque chose de tout proche. Trop proche de son Léandre. La réponse de Larme-Cendre fut à peine plus audible qu’un murmure. « Des Vestiges ».

    Lucretia porta sa main libre à sa bouche, avec l’espoir vain de refouler la stupeur qui la gagnait. Il leur fallait fuir, mais où ? Si Chair-Alliée était à feu et à sang, il ne leur restait qu’à s’enfoncer dans la jungle. Mais pour où ? Chez les Braise-Cendre ? Le traité n’était pas encore signé, rien ne les obligeait à les secourir. Mais elle serait en compagnie de leur princesse… du moins, si la tribu se tenait toujours debout. Déa seule sait quelle piste macabre les Vestiges laissaient derrière eux. Une violente douleur à la joue ramena Lucretia à la réalité, bientôt accompagnée des pleurs de Léandre. Larme-Cendre venait de la gifler. La barbare la dominait d’au moins deux têtes et portait sur elle un regard déterminé.

    « N’abandonne pas tes pensées à leur fuite, Chuchoteuse, lâcha durement Larme-Cendre. La survie ne se danse qu’au moment présent.

- Tu as raison, avoua Lucretia en chassant le feu de la douleur d’une caresse. Ce n’est pas le moment de s’effondrer. »

    L’impératrice resserra son étreinte sur son fils qui plongea son visage encore humide de larmes dans le giron de sa mère.

    « Il nous faut prendre l’allure du jaguar et courir, expliqua Larme-Cendre. Nous fondre dans les ombrages, poser notre souffle sur celui de la jungle. » Larme-Cendre jeta un coup d’œil en arrière. « Ceux là ne sont pas comme les autres. Ils viennent des montagnes, de la plage. Ils… »

    Un frisson parcourut la mère, son enfant et la barbare. Des râles résonnèrent en eux, faisant jaillir la peur. Des griffes ombreuses s’extirpaient des feuillages, des griffes de la taille d’un cheval. La princesse tatouée leva ses poings, prête à en découdre avec le monstre.

    « Chuchoteuse, le ton de Larme-Cendre était imprégné de détermination. Prends ton petit, et court sans te retourner. »

    Lucretia courut à perdre haleine. Son fils pleurait tout son saoul. Elle avait entendu des bruits, des rugissements bêtes sauvages, mais trop vite ils s’étaient tus. Elle tremblait. Elle essayait de la repousser, mais la terreur enlaçait ses entrailles ; resserrant un peu plus sa prise chaque seconde. Lucretia se blessa dans sa course, la végétation lui prélevant quelques lambeaux de chair ici ou là alors qu’elle essayait d’en protéger son fils. Et la terreur se mua en horreur.

    Le sol disparut devant elle.

    Loin en contrebas : des arbres. Elle ne survivrait pas à cette chute, il ne survivrait pas… Le râle d’un Vestige s’échappa de quelque part derrière elle. Lucretia fit volte-face. Le monstre la dominait toute entier. Une masse sombre, vaporeuse, vaguement humaine, déformée. Gigantesque. Dangereuse. L’impératrice se jeta en avant, entre les jambes de la créature et manqua de peu ses griffes tranchantes. Léandre hurla de terreur.

    « Chut, chut mon amour, chuchota Lucretia, la voix chevrotante. »

    Elle courut, courut. Le râle de la bête la suivait. Implacable. Un bruit strident retentit, et des traits sombres la dépassèrent et transpercèrent des arbres devant elle. Le Vestige jouait avec elle. À chaque instant, il pouvait la transpercer de piques semblables à ceux qu’il venait de tirer. Alors elle courrait, elle s’accrochait follement à une lueur, à un espoir. Elle courrait. D’un immense mur floral fusa une autre bête, accompagnée de bruits stridents. Lucretia fut projetée en arrière et tomba au sol sous un déluge de sombres piques. Son fils glissa hors de son étreinte. Rassemblant ses forces, et ce qui lui restait de courage, l’impératrice se releva d’un bond et s’interposa entre la nouvelle créature et son Léandre. Elle aperçut alors des ronces jaillir du sol et s’enrouler autour du Vestige, le figeant sur place, et une lame gigantesque sépara la tête du monstre du reste de son corps.

    Sire Alain Branswick, ou plutôt, ce qu’il en restait venait de la sauver. Le vieux Croc n’était plus qu’une gigantesque plaie ambulante et son dernier souffle n’était plus très loin, et pourtant, il s’élança sur l’autre Vestige, Dryade, son épée, en avant et le pourfendit en même temps que la bête refermait une gigantesque mâchoire sur son vieux cou. Les deux corps s’effondrèrent dans les mêmes soubresauts, annonçant la fin de leurs vies.

    Lucretia tomba à genoux. Non, il fallait être forte. Elle se releva, niant ses tremblements. Les cadavres monstrueux se désagrégèrent, telle de la poussière soufflée au vent.

    Et elle entendit.

    Des petits cris, étouffés. Quelque chose s’étouffait. D’un bond, elle gagna son fils. Il gisait sur le sol, un trou béant dans la poitrine. Il se noyait dans son propre sang, dans ses propres larmes. Il essayait de dire quelque chose, mais la douleur l’en empêchait. Lucretia plaqua ses mains sur le trou et appuya de toutes ses forces, pensant empêcher le sang de sortir. Elle sentit le monde comme changer de sens, l’air devint lourd et l’écrasait. Le silence l’assourdissait. Tout ce qui était en elle cherchait à s’échapper, et tout ce qui était hors d’elle cherchait à entrer.

    « Mo… Mon petit prince, soit fort. Soit fort ! On va s’en sortir, Maman va… Maman va. »

    Lucretia ne put davantage contenir ses larmes. Léandre ne répondait que par des cris de plus en plus faibles, et la lumière quittait peu à peu ses yeux.

    Les souvenirs se levèrent, telle une tempête dans l’esprit de la jeune mère. Tout tourbillonnait. Elle revoyait le regard de son bébé plongé dans le sien, illuminant sa vie d’un sourire. Elle entendait à nouveau ses éclats de rire quand il pinça sa première corde sur la vieille harpe de la remise. Des effluves de boue et d’herbe fraîche lui revenaient en tête ; touchante évocation d’un après-midi pluvieux à jouer avec son demi-frère et sa demie-sœur. Elle ne pouvait pas ajouter à ces souvenirs sa mort.

    Une lueur s’échappa alors du crâne de l’impératrice. Une douce lumière, chaude, enveloppa la plaie de son fils. En quelques souffles, la plaie se referma, et en quelques souffles, une plaie semblable déchira la poitrine de Lucretia. La douleur lui crispa le visage, mais la joie de celle qui venait de sauver son fils pouvait encore s’y lire. Elle lui embrassa le front une dernière fois et se laissa choir sur le linceul rouge que la triste bataille avait formé. Léandre vivrait, mais pour combien de temps ? Seul, ici. Seul, alors qu’Il arrivait…

    La douleur fut la première à disparaître, bientôt rejointe par les sons. Et tandis que tout s’assombrissait, une tache rouge s’extirpa des feuillages. La Renarde. Derrière elle, une femme. Grande. Tatouée. Larme-Cendre. Espoir.

    « Mon fils. Il… Par Déa, Il arrive… Sauve mon fils. Il ne devait naître, mais… mais… Il doit vivre. »

    Et ainsi furent les derniers mots de l’Impératrice Lucretia du Lyon.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Antonina Alfonsi
ayé, j'ai déposé ton livre dans ma bibliothèque et je me régale à l'idée de lire la suite! bien l'intro, bien!
Portrait de Ramhione
Et ben ! ça commence fort !
Portrait de Jeremy Brandt
Merci beaucoup :)
Portrait de Stacy Archambault
J'ai dû interrompre ma lecture après les premières pages en libre accès faute de me souvenir de mon code d'accès... et bien quelques semaines plus tard, je brûlais encore de connaître la suite ! Bravo ! Je reprends ma lecture avec grand plaisir là où je l'avais laissée.
Portrait de Julien Ysebaert
Le prologue a réussi à assouvir ma curiosité. Je vais lire la suite. Bravo !
Portrait de Jeremy Brandt
Merci Antoine, je ne pense pas que le rythme soit encore parfait, mais c'est très gentil de me dire ça ;)
Portrait de Antoine Clerc
J'adore ta narration ! C'est doux, lent, bien décrit et le rythme est parfait :) J'aimerais pouvoir en faire autant x)
Portrait de Jeremy Brandt
Merci pour vos compliments. J'essaye de distiller les nouveaux éléments au fur et à mesure, mais si c'est trop indigeste, n'hésitez pas à me le faire savoir !
Portrait de Blue Orange
Très bon prologue qui installe beaucoup de choses, beaucoup de noms et beaucoup de lieux mais hâte de voir ce qui va arriver à ce jeune prince.
Portrait de LaDody
:'( c'est triste mais c'est beau, bravo daerie !
Portrait de Monique Brandt
Super vivement la suite ...........