1 - Un passé douloureux ? | 404factory
Les voix de nos âmes

1 - Un passé douloureux ?

Le feuillage dense des arbres filtrait la lumière, sous un air frais vivifiant. Le bruissement de la végétation et de la faune environnante représentait ce que je préférais en ce monde. Les teintes orangées et rougeoyantes de cette période égayaient un tableau végétal digne des plus grands artistes. Le calme et la sérénité s'étendaient autour de moi, ainsi que la nature qui m'enveloppait de son aura apaisante. À genoux sur les feuilles mortes et la mousse fraîche qui étalaient leurs nuances de verts mêlés d’ambres flamboyantes, je ramassais des plantes médicinales telles que l’irloa. Cette plante très urticante possédait des propriétés anti-inflammatoires et diurétiques. Il s’avérait impératif de la récolter à l’aide de gants si on voulait éviter une réaction cutanée. Nous devions réapprovisionner nos stocks, car nous manquions également de ptesleos, ce dont on se servait pour traiter les problèmes respiratoires, les blessures et les piqures d’insectes. La saison dernière s’était révélée plus qu’estivale et les insectes pullulaient. Nous avions écoulé nos réserves de baumes. Je prenais mon temps, profitant de chaque instant. Au village, le brouhaha des villageois et les ragots incessants m'insupportaient... je ne comprenais vraiment pas ces gens.

Je n'étais pas réellement à plaindre, la vie au Village Jitho s'avérait agréable. Notre communauté, bordée par une végétation luxuriante, était assez typique. Bien que les lieux se composent en majorité de maisons de bois, quelques logis en pierre dépareillaient l’ensemble des demeures. Diverses plantes grimpantes, aux fleurs odorantes, envahissaient les murs de nos logis et embellissaient ce lieu de vie. Tout le monde travaillait pour le bien de la communauté. Chacun possédait le droit de choisir sa voie tant qu'elle paraissait utile. Nous ne produisions que le strict nécessaire, pour vivre en parfaite harmonie avec la nature environnante. Nos tenues étaient à l’image même de notre mode de vie. Des habits sobres, épurés et tissés à partir de fibres végétales. Lors des périodes de gel, nous agrémentions le tout de fourrure épaisse. Notre communauté était assez restreinte, à cause des naissances peu fréquentes. Nous ne dépassions pas les deux cents habitants. Ce cadre aurait pu rester paisible, si l'être humain ne s'était pas révélé versatile, changeant et souvent de nature odieuse. Voilà ce qui me déplaisait autant... les gens !

Je demeurais consciente qu'une jeune fille de vingt-deux cycles n'était pas censée tenir ce genre de discours qui transpirait l'amertume et la déception. Ma personnalité reflétait un passé assez tumultueux.

Je m'essuyai le front du revers de la main, malgré l’absence de sueur. Ce geste était devenu une habitude après chaque récolte. Je portai ma main vers l'anneau suspendu à la chaînette autour de mon cou. Une bague ornée d'un rubis trônait sur un lacis de pétales étincelants qui rappelait la beauté d'une fleur. C'était en partie à cause d'elle que j'étais comme cela. Je me giflai intérieurement et chassai cette pensée pour ma mère, presque aussi vite qu'elle était apparue. Voilà de nombreux cycles que je m’évertuais à ignorer cet aspect de mon existence. Cette femme m’avait causé bien trop de souffrance, même après sa mort. Elle ne méritait pas cette attention après ce qu'elle avait osé commettre. Si je portais cet anneau, c’était par habitude. Mon père, Aarhen, souhaitait absolument que je me souvienne d’elle. Il avait insisté à de nombreuses reprises pour que j’arbore ce bijou autour de mon cou.

Je me relevai, frottai ma robe d'herboriste aux coloris verts infinis, rouillés et blancs. Elle se parait d’un long tablier mordoré. Ces teintes évitaient les tâches indésirables et les lavages fastidieux. Une ceinture de cuir, garnie de sacoches et de fioles, entourait ma taille. Mon travail achevé, je repris la route vers le village. À peine traversai-je la grande arche en bois sculptée de Jitho que Jφhah, ma meilleure amie, vint à ma rencontre. Son essoufflement marquait son pas pressé.

— Eh bien ! Tu en as mis du temps, me sermonna-t-elle. Retha est venue au moins quatre fois à l'apothicairerie, depuis ce matin. Elle réclame son remède pour ses maux de tête. Si tu veux mon avis, elle aurait bien moins mal à la tête si elle cessait de pester, râler et crier constamment, m'annonça-t-elle agacée.

Je levai les yeux au ciel. Retha, de son vrai nom Rethahuna, comptait parmi ces femmes que la plupart des gens évitaient. Aigrie par les cycles, les cheveux grisonnants et un visage marqué par sa rudesse, elle mettait un point d’honneur à rendre la vie difficile aux gens qui l’entouraient. Retha possédait cette faculté incroyable de faire ressortir les plus sombres côtés de ma personnalité.

— Je m'en occupe de ce pas, soupirai-je de contrariété.

— As-tu trouvé de l'ersoce ? Nous devons fabriquer rapidement des baumes pour les traumatismes de la peau.

— Oui... lui répondis-je avec lassitude.

Nous nous rendîmes sur notre lieu de travail, l'apothicairerie qui ne se trouvait pas très éloignée du centre. Je ne pus réprimer un sourire face à Jφh qui sautillait gaiement tout en marchant. C'était dans sa nature, joyeuse et pleine de vie, contrairement à moi. Je n'étais pas réellement de très bonne compagnie. Pourtant, elle s'était accommodée de mon attitude avec une facilité presque effrayante. Amies depuis l'enfance, nous formions un petit groupe avec Mohgsis. Ce jeune homme, notre aîné d'un cycle, avait toujours un mauvais coup à préparer. Nous n'avions rien en commun, néanmoins, notre amitié restait d'une solidité à toute épreuve. En tant que jeune fille blasée de la vie, j'incarnais le parfait contraire de mon amie et de ce jeune homme, le plus courtisé du village. Parmi ses prétendantes, quelques-unes se montraient particulièrement ingénieuses pour nous humilier. Elles espéraient ainsi nous éloigner de notre ami et se l'accaparer.

Lorsque ma main se posa sur la poignée, la grosse voix de Retha se fit entendre. Mon sang bouillonnait à la perspective de me confronter à cette vieille femme.

— Isyh ! Isyh !

J'entrai dans l'apothicairerie en l'ignorant tout bonnement. En réalité, l’entièreté du village l'avait certainement entendue s'égosiller. La journée prenait une tournure que je voulais à tout prix éviter. On ne me laissait pas le choix, après tout. Je posai mon panier d'herbes sur le comptoir et j'attrapai mon tablier. Derrière l'imposante crédence où nous rangions certains remèdes et nos livres d’inventaires, je pris une profonde inspiration pour m'imprégner des effluves des herbes, chacune entreposée dans son petit tiroir de bois respectif. Ceux-ci logeaient dans d’immenses armoires en bois massifs qui s’étendaient le long des murs. De nombreux végétaux, suspendus au plafond par des liens grossiers, séchaient patiemment. Cet endroit était l’un de mes préférés, un lieu où je pouvais reposer mon âme. L’atmosphère particulière de l’apothicairerie m'apaisa, mais pas suffisamment pour affronter Retha. Elle s'était précipitée presque en sueur à l'intérieur, sans prendre la peine de refermer la porte derrière elle.

— Bonjour Retha, lançai-je sans aucune joie.

— Tu parles d'un bon jour, grogna-t-elle. Cela fait cinq fois que je me rends jusqu'ici pour recevoir mon remède !

— Si je ne m'abuse, Jφhah t'a bien signalé que j'étais en ramassage. En général, cela me prend toute la matinée, l'informai-je dédaigneusement. Comme je suis l'unique personne assignée aux remèdes de ta famille, personne d'autre à part moi ne pouvait te le délivrer, n'est-ce pas ? Apparemment, ton passe-temps favori est de râler, crier sur ton entourage et surtout me faire perdre mon temps à te répéter des choses que tu sais déjà !

Elle vira rouge écrevisse, comme elle était déjà toute bouffie, cela n'arrangeait rien à son état. Je détestais ardemment cette femme. Elle cherchait constamment querelle à tout le monde. Pour ma part, je ne tenais pas à laisser couler son comportement comme la majorité des villageois. Elle me rendait irascible, rancunière et, par-dessus tout, elle provoquait en moi une violence qui ne demandait qu’à se déchainer. Je devenais une éponge qui absorbait les sentiments de cette bonne femme. 

— Dire que ta mère s'est donné la mort pour t'empêcher de voir le jour. Elle n'a même pas été assez saine d'esprit pour réussir, me cracha-t-elle au visage.

Mes doigts se crispèrent sur le comptoir. C'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Qu'elle me rappela aussi cruellement ce passé douloureux ne fit qu'accentuer la rage qui s'insinuait en moi.

— Retire tes paroles immédiatement Retha, et excuse-toi sans tarder, assénai-je.

J'essayais de réprimer cette colère qui ne demandait qu'à exploser à tout instant.

— La vérité est parfois dure, ma pauvre chérie, surenchérit-elle.

Elle eut l'audace, tout en parlant, de s'approcher du comptoir. Elle voulait me montrer qu'elle était plus forte que moi, son erreur se situait là. La gifle magistrale qu'elle reçut la figea dans une torpeur inhabituelle. Je trouvais assez effarant de constater qu'elle pouvait expérimenter autre chose que son aigreur perpétuelle. Un sourire satisfaisant se dessina sur mon visage.

— Dorénavant, tu te débrouilleras pour tes remèdes. Comme j'étais la seule personne qui se chargeait encore de cette corvée, je te souhaite bien du courage pour te les procurer ailleurs. Le village voisin n'est pas si loin, à peine une demi-journée de marche, crachai-je avec sarcasme.

Jφh était complètement mortifiée. Je recevrais certainement une lourde sanction. La violence physique à Jitho était totalement proscrite, contrairement à la violence verbale. Je me réfugiai dans l'arrière pièce, qui nous servait de lieu de préparation, pour m'accouder aux rebords de la fenêtre. Je m'étais posé maintes fois cette question. Comment pouvait-on laisser quelqu'un débiter de telles horreurs ? Même si elles étaient vraies, était-ce une raison suffisante pour faire souffrir ces personnes indéfiniment ? Je ne trouvais pas cela normal. En ce qui me concernait, je me fichais royalement que l'on crache son venin sur moi. Comme je venais de le prouver, j'étais apte à me défendre. Mon père, en revanche, n'avait plus prononcé un mot depuis la mort de ma mère. Le geste totalement fou de sa femme l'avait singulièrement affecté. La grossesse avait rendu, peu à peu, Vélandrah folle. Elle parlait souvent toute seule, son comportement était devenu très étrange, voire dangereux et autodestructeur. Elle s'était finalement convaincue que son enfant deviendrait un monstre à éliminer avant qu'il ne devienne une réelle menace pour la communauté. Quand Retha avait craché son venin sans une once de remords pour la tragédie que mon père avait vécue, je n'avais pu contenir ma rage. Comment l'aurais-je pu ?

Je perdais la notion du temps, noyée dans mes pensées, lorsque j'entendis derrière moi des pas lents, d'un calme que je ne connaissais que trop bien. Je m'apprêtais à subir le sermon et la sanction du vénérable du village.

***
Prononciation des mots :

Se prononce Djihoha

Se prononce Rétahouna




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