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Les Royaumes - Tome 1 : Prise de Pouvoir

Prologue

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Elle serrait les mâchoires à s'en écraser les dents. Son cœur brisé dégringolait sur ses joues en un torrent de larmes amères. Elle aurait dû arriver plus tôt. Elle avait mis trop de temps à revenir de la rivière, elle aurait pu les sauver! Son corps se crispa en un sanglot et se relâcha dans un cri de douleur.

L'herbe autour d'elle se raréfiait à mesure qu'elle en arrachait les brins et les broyait entre ses doigts tremblants. Elle n'arrivait pas à comprendre ce qui avait pu se passer. Cette journée ressemblait pourtant à tant d'autres! Pourquoi celle-ci était frappée d'une telle horreur?

Une main se posa sur son épaule et une voix grave emplie de compassion lui murmura :

– Tes vingt minutes sont bientôt écoulées. Il faut commencer à penser à l'après, sinon ce sera trop dur.

L'après ? Un frisson la traversa. Elle hocha vaguement la tête et l'homme la laissa à nouveau seule. Elle étendit ses jambes engourdies et secoua ses bras. Il fallait qu'elle se ressaisisse. Elle avait de la chance qu'il l'ait prévenue, peu avaient cette opportunité.

L'après...

Elle observa les Silhouettes Révolues s'activer pour sortir les corps ensanglantés de la maison. Sa petite sœur d'abord - qui n'avait que quelques mois-, puis sa mère et enfin son père. Elle serra les poings de rage, se tourna vers sa maison à moitié démontée et devant laquelle se tenaient trois silhouettes encadrant un homme à moitié fou. Sans pouvoir s'en empêcher, elle se dirigea vers l'individu qui l'avait plongé dans l'horreur absolue.

Elle devait juste lui demander comment il avait pu déchirer sa vie en mille morceaux et en rire comme un dément. Elle devait lui montrer à quel point il l'avait détruite, à quel point il l'avait blessée. Après elle pourrait avancer, elle en était certaine. Il y aurait un futur, mais il devait passer par ça.

Elle n'était plus qu'à quelques pas de lui quand l'igenusien posa à nouveau sa main sur son épaule. Elle sentit ses tripes se nouer.

– Le temps est écoulé...

– Non, attendez, je dois lui parler ! Laissez-moi juste quelques secondes !

Mais l'homme ne l'écouta pas. Il la saisit par la taille et la ramena en arrière. Elle hurla, se débattit, elle se mit même à supplier dans le même temps, mais rien ne fit flancher l'homme. Il la traîna à l'écart pendant qu'on brûlait les corps de sa famille et se mit face à elle.

Il avait la cinquantaine marquée sur les plis de son visage. Ses yeux bleus étaient emplis de compassion et ses lèvres fines, mangées par une barbe grisonnante, lui intimaient de se calmer. Derrière lui se tenait un petit garçon, à peine plus âgé qu’elle. Il avait de grands yeux clairs et semblait gêné de se trouver là, ses joues roses d’embarras.

– Écoute petite, je sais que ta famille te manque beaucoup, mais il ne faut plus y penser, dit l’homme. Sais-tu qui je suis ?

Elle ne voulait pas lui parler, pas à lui. Ce qu’elle voulait, c’était déverser sa peine et sa colère sur l’homme qui avait détruit sa vie.

– Petite ? Tu m’entends ?

Elle hocha la tête avec raideur :

– Vous allez m’effacer la mémoire.

Il eut un sourire indulgent.

– Je ne vais rien effacer du tout, dit-il, je suis là pour te faire repartir. Je m’appelle Charles et je suis en charge du Nouveau Départ. Ton temps de deuil étant écoulé, je vais te demander de …

– Attendez ! s’écria-t-elle avec désespoir, je vous en supplie, laissez-moi juste lui parler. Je repartirai, je vous le promets, mais laissez-moi juste lui parler !

Le petit garçon avait les larmes aux yeux et s’approcha de l’adulte :

– Charles, ne pourrait-elle pas…

Charles leva la main pour le faire taire. Le regard qu’il posait sur l’orpheline était indéchiffrable.

– Je ne peux pas petite. Et quand bien même tu lui parlerais, ça t’apporterait quoi ? Cet homme est déséquilibré, il ne se rend pas compte de ce qu’il a fait. Tu ne trouveras aucune paix auprès de lui. Crois-moi, ça vaut mieux comme ça.

Mais elle ne voulait pas le croire, elle ne le pouvait pas. Pourquoi cet homme prétendait savoir ce qu’elle ressentait ? De quel droit ? La colère remplaça son chagrin à une vitesse alarmante.

– Je vous hais, siffla-t-elle, tous les deux.

Le petit garçon devint encore plus rouge, mais elle n’eut aucun remords. À ses yeux, il était tout aussi complice. Charles eut un sourire triste.

– Cela aussi il te faudra l’oublier. Il faut que tu avances petite, sinon les Silhouettes Révolues derrière moi t’emmèneront avec elles. Est-ce cela que tu souhaites ? Te perdre dans la douleur et affronter toute ta vie celle des autres ?

Il n’attendit pas de réponses et sortit un collier de sa poche. Il était composé d’une fine lanière en cuir au bout de laquelle pendait une plume blanche figée dans la sève.

– Tu devras porter ceci autour du cou pendant un an, pour signaler aux personnes que tu rencontreras que l’on t’a fait repartir. De cette manière, ils seront plus indulgents avec toi et te rendront service sans rien attendre en retour.

Elle regarda froidement le collier comme s’il l’avait gravement offensée. Elle le prit néanmoins dans sa main et referma dessus son poing tremblant. Charles posa alors sa main droite sur le front de l’enfant et sa main gauche sur son propre cœur.

Il prit une profonde inspiration et prononça d’une voix ferme et douce :

– Tu as pleuré ce qui fut, tu as chéri ce qui n’est plus. Désormais, tu vas te lever et aller là où ils ne sont pas et où ils ne pourront jamais être. Maintenant, tu avances et ne regardes plus en arrière. Maintenant, tu repars.

Un long frisson parcourut la petite fille et elle se sentit soudain vidée de toutes ses émotions. Un abattement sans pareil prit possession de son corps et de son esprit.

– Petite, dit l’homme, as-tu besoin de conseils pour construire ta maison ? As-tu besoin d’un toit les premiers temps pour savoir quoi faire ?

Les paroles sonnèrent creux aux oreilles de l’orpheline. Elle desserra le poing qui tenait la plume et la trouva brisée. La colère revint alors, plus brûlante, plus forte.

– Non, dit-elle d’une voix qu’elle ne reconnaissait pas, je n’ai pas besoin de votre aide.

Elle ouvrit grand la main et laissa le collier se perdre dans les hautes herbes.

Elle vit le petit garçon tenter de l’en empêcher, mais l’adulte le retint d’une main sur la poitrine.

Elle les ignora tous les deux et jeta un coup d’œil à ce qui était sa vie, pas plus tard que ce matin. Le tueur avait cessé de se débattre et pleurait en couinant, semblant faire un caprice. La maison de sa famille brûlait et les flammes montaient si haut dans le ciel qu’elle se fit mal au cou à vouloir en voir le bout.

Elle grava chaque détail dans son esprit, y compris le visage de Charles et de l’enfant qui l’accompagnait, n’oubliant rien ni personne.

Elle ramassa alors son châle qu’elle replaça sur ses frêles épaules et saisit l’anse du seau qu’elle avait rempli à la rivière – ce qui lui avait sauvé la vie. Puis elle se retourna et partit.

Chaque pas lui déchira le cœur, son esprit réfléchissant déjà à un moyen de revenir.

– Charles ? Je ne comprends pas… Pourquoi la laisse-t-on partir ?

L’homme se tourna vers l’enfant, son apprenti :

– Que veux-tu dire ?

L’enfant paru perplexe. N’avait-il rien remarqué ?

– Elle n’est pas repartie… Elle va chercher un moyen de se venger.

Charles souffla :

– Certaines personnes ont plus de mal à repartir. Mais lorsqu’ils essayent d’en prendre la voie, on ne peut rien faire. En général, on demande à quelqu’un de leur entourage de les aider pendant l’année qui suit, tant qu’ils portent le collier, mais cette petite fille…

Sa voix se brisa :

– Cette petite fille n’a plus personne, dit-il, et plus de collier…

Le jeune enfant se précipita pour ramasser le collier et l’air décidé, tourna un regard résolu vers son mentor :

– Je… Je vais l’aider Charles. Je reviendrai dans un an pour mon apprentissage, mais il faut que je l’aide.

L’homme eut un sourire attendri :

– Bien sûr qu’il le faut, dit-il. Tu reviendras au château méliof dans un an et je t’y attendrai.

L’enfant eut un sourire ravi. Il l’étreignit brièvement puis se mit à courir dans la direction de l’orpheline :

– Petite fille ! hurla-t-il, petite fille attends-moi !

Charles laissa échapper un rire et lorsqu’il vit son apprenti prendre le seau des mains de sa protégée, il se dit qu’il serait bien étonnant de le revoir un jour.

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