Chapitre 1 - Avant la nuit | 404factory

Chapitre 1 - Avant la nuit

Satanés corbacs ! fustigea Émile. Barrez vous d’là !

Le vieux concierge agitait un balai devant la porte pour faire fuir les oiseaux. Il y en avait toujours devant l’Institut Beaupin, mais, depuis deux semaines, c’était l’invasion. Les volatiles ne s’envolaient même plus à l’approche des pensionnaires ou des visiteurs. Ils étaient chez eux. À ceci près qu’Émile, malgré sa sciatique, leur menait la vie dure à la moindre occasion. Le vieil homme, allergique aux plumes, ne partageait pas la fascination du docteur Line pour les corbeaux.

Un masque chirurgicale sur le nez, pour se protéger, il sortait trois ou quatre fois par jour pour leur faire la guerre. En ce mardi matin de fin d’automne, Émile goûtait à sa première victoire depuis longtemps. Il était parvenu à coincer l’un des oiseaux dans un recoin trop étroit pour qu’il puisse prendre son envole et s'apprêtait à le faire payer pour tous les autres. La directrice lui avait interdit de leur jeter du poison, mais elle n’avait rien dit pour les coups de balai.

Toi, mon grand, tu vas le sentir passer ! prévint-il l’animal en abattant son arme sur lui.

Le corbeau esquiva plusieurs attaques avant de se retrouver écrasé entre la paille du balai et le sol. Émile appuyait fort pour l’empêcher de s’échapper. L’oiseau poussa des cris de douleur, tout en essayant de se dégager à grand renfort de coups de bec.

Arrête de bouger, sale piaf. Tu ne te sauveras pas cette fois.

Un autre oiseau, noir comme le charbon, tenta de venir en aide au pauvre volatile malmené.

Croâââ ! lança-t-il en s'agrippant à la casquette en tweed du concierge.

Ses serres griffèrent copieusement le crâne dégarni de l’agresseur qui jura comme un charretier. Le corbeau reprit son envole avec sa proie et quelques cheveux arrachés au passage. Émile était rouge vif. Son masque le gênait pour respirer et la colère faisait grimper en flèche sa température.

Hors de lui, l’homme reporta son attention sur sa victime. Le corbeau, sonné et déjà blessé, le regardait d’un œil morne. Son aile gauche, à moitié pendante, ne lui avait pas permis de profiter de la diversion pour s’envoler.

T’emmerderas plus personne, annonça Émile avec toute la froideur d’une condamnation à mort.

Il leva son balai haut et prit une seconde pour s’assurer qu’il ne manquerait pas sa cible. Le concierge allait frapper lorsqu’une main, plus forte que la sienne, vint retenir l’arme. Quelqu’un derrière lui comptait bien l’empêcher de mener à bien son expédition punitive.

Non, mais vous lui faites quoi à cette pauvre bête ? le houspilla une voix féminine dans son dos.

Clara s’était saisie du manche et lançait au vieillard un regard si noir qu’il en bafouilla.

Vous… que…. C’est que d’la charogne. On est chez moi, ici. Faut qu’ils dégagent !

Chez vous ? s’étonna la mère de famille. Nous sommes dans une maison de retraite et vous effrayez les enfants !

D’une torsion du bras, elle le contraint à baisser son balai. Clara n’atteignait pas le mètre soixante-dix, mais quinze années à pétrir la pâte dans la boulangerie familiale lui avait forgé une sacrée poigne. À ses côtés se tenait sa fille de douze ans, les yeux rouges prêts à fondre en larmes face à cette agression.

Mais, madame, croassa Émile. Il y en a partout. C’est une invasion.

Et alors ? On est dans une petite ville de campagne, rétorqua-t-elle. Si la nature vous dérange, vous avez mal choisi votre endroit !

Le ton montait entre les deux adultes et Judith se sentait de plus en plus mal à l’aise. Son regard ne parvenait pas à se détacher du pauvre corbeau à l’aile abîmé qui luttait pour se percher sur ses pattes. Malgré son âge, elle avait déjà des idées bien arrêtées sur le bien être animal. Le hasard faisant parfois bien les choses, le matin même, la jeune fille avait annoncé à sa mère qu’elle voulait devenir vétérinaire. Était-ce pour cela que cette dernière avait prit la défense de l’oiseau ? Toujours est-il qu’elles formèrent un front uni face à cet homme abjecte et son balai de la terreur.

Que se passe-t-il, ici ? demanda une autre femme depuis la cadre de la porte automatique donnant sur l’accueil.

Le docteur Margaret Line dirigeait l’Institut Beaupin depuis six ans et elle n’avait jamais caché son animosité envers le concierge embauché par son prédécesseur. Son long nez anguleux et ses cheveux gris réunis en un petit chignon, lui donnait un air de rapace. La directrice de l’établissement dégageait une autorité naturelle qui doucha les élans contestataires du vieil homme.

Une invasion de corbeaux, madame la Directrice. Encore et toujours ces maudits piafs !

Et qui vous a donné le droit de vous en prendre à eux ? tonna l’impressionnante docteur.

Heu… c’est mon travail, argumenta mollement le concierge.

Non. Vous êtes là pour vous assurer que nos pensionnaires puissent recevoir leurs soins dans le calme, le moucha Margaret. Un calme que vous perturbez en violentant cet animal. Personne, ici, à part vous, ne s’est jamais plaint des corbeaux alors foutez leur la paix !

Une telle vulgarité, dans la bouche de cette dame particulièrement digne, laissa Émile bouche bée. Ils ne s’aimaient pas, cela ne faisait aucun doute, mais jamais elle ne lui avait parlé avec tant de virulence. Margaret Line adorait ces oiseaux. Elle partageait avec eux cette posture du corps, à la fois droite et trapue et ses yeux étaient aussi noirs que leur plumage. Le concierge, lui, la soupçonnait d’être à l’origine de leur prolifération ces dernières semaines. Dans son esprit tortueux, il s’était convaincu qu’elle devait les nourrir, ou pire encore. Émile lui jeta un regard voilé de peur. Si les sorcières avaient existé, il l’aurait accusé sur le champ d’en être une. Conscient que son esprit partait trop loin, le concierge se contenta d’obéir. Il abandonna la lutte avec Clara pour obtenir le contrôle du balai et se dirigea vers l’intérieur de la maison de retraite en grommelant des menaces envers les corbeaux. Ceux-ci se mirent à croasser en cœur, peut-être par défi.

Désolé que vous ayez dû assister à cela, reprit la directrice, d’un ton beaucoup plus doux. Tout va bien ?

Oui, oui, tout va bien, répondit Clara en déposant le balai contre le mur.

Non, ça ne va pas, protesta Judith. Le corbeau est blessé !

Le docteur Line quitta l’encadrement de la porte et s’avança vers la jeune fille. Clara voulu lui faire signe que ce n’était pas la peine de se déranger pour elles, mais Margaret l’ignora. Arrivée à hauteur de Judith, elle tira sur sa blouse pour la remonter et se mit à genoux, face au corbeau. L’oiseau brassait beaucoup d’air sans parvenir à décoller. Ses pattes griffues trottinaient sous lui, en désordre, ajoutant à son état de panique.

Allons, calme toi, murmura-t-elle de sa voix douce et grave. Je ne te veux aucun mal. Ce fou est parti et, moi, je veux t’aider pour ton aile.

Judith fut stupéfaite de voir l’oiseau se calmer presque instantanément et sautiller vers elles. La jeune fille se demanda par quelle magie le docteur Line parvenait à obtenir de tels résultats en une simple tirade. Elle se surprit à l’admirer pour cela. Le corbeau s’approcha assez pour que Margaret puisse l’examiner. La directrice de l’institut saisit l’extrémité de l’aile et tira dessus pour obliger l’oiseau à la déployer en grand. Ce dernier poussa un cri joua du bec pour forcer le médecin à lâcher prise.

Doucement… lui intima-t-elle. Ton aile n’est pas cassée.

Ho, c’est vrai ? se réjouit Judith. Il va pouvoir voler à nouveau ?

Je vais devoir l’immobiliser pendant un jour ou deux pour qu’il n’aggrave pas sa blessure, mais oui, il retournera vite dans le ciel.

Tu as vu maman, le docteur va sauver le corbeau ! s’écria la jeune fille.

Ne vous emballez pas trop, mademoiselle Klein, temporisa Margaret. Il faut d’abord que votre mère accepte que vous vous en occupiez le temps qu’il guérisse.

Hein ?! s’exclama Clara, prise de court. Que… que… comment ça ?

Je ne peux décemment pas garder cet oiseau dans l’institut et je ne suis presque jamais chez moi, expliqua la directrice de la maison de retraite. Si vous voulez qu’il guérisse, il va falloir y mettre un peu du vôtre.

Dis oui, maman ! Dis oui ! la supplia Judith. Promis, je m’en occuperai. Tu n’auras rien à faire.

Clara Klein sentit le piège affectif, des petits yeux noisettes de sa fille, se refermer sur son cœur en un claquement sec. Si elle avait su, elle ne serait pas intervenue pour retenir Émile. Parfois, les bonnes actions se payent aussi.

D’accord, céda-t-elle, mais arrête de crier. Vous me promettez que ce n’est l’histoire que de quelques jours ?

Avant ce weekend, il volera comme si de rien n’était, lui garantit le docteur Line.

Derrière les deux adultes, Judith effectuait une danse jubilatoire. Il ne manquait plus grand-chose pour qu’elle ne se roule par terre. Son rêve d’apprentie vétérinaire allait prendre vie pour les prochains jours et elle s’imaginait déjà entourée d’une multitude d’animaux en tout genre.

Margaret Line disparue un long moment dans les couloirs de la maison de retraite, laissant le corbeau sous la surveillance de Judith. Celui-ci resta calme, allant jusqu’à quémander une caresse en glissant sa tête sous la main de la jeune fille. Lorsque la directrice revint, elle tenait à la main une petite mallette de premiers secours. Il lui fallut un long moment pour emmailloter le corbeau, de sorte à ce qu’il ne puisse plus faire usage de son aile. Une fois cela fait, Margaret confia l’oiseau à Judith.

Du haut de ses douze ans, l’apprentie vétérinaire quitta l'Institut Beaupin avec le sourire. L’humeur désastreuse, dans laquelle elle se trouvait en sortant de la chambre de son grand-père, s’était évanouie. Avant de monter dans la voiture, Judith prit le temps d’agiter sa main en direction de la fenêtre du vieil homme. Un aurevoir plein de la tendresse d’une enfant innocente. Elle l’aimait de tout son cœur et le savoir si malade lui faisait mal. Si Judith avait su pourquoi les corbeaux s’amassaient si nombreux sous cette fenêtre, jamais elle ne l’aurait laissé tout seul. Malheureusement, il a des choses qui rodent dans le monde, bien au-delà de ce que les cauchemars d’une petite fille étaient capables d’imaginer.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Ezechiel·le
Je suis mitigé. Autant j'aime beaucoup le rythme du chapitre, la manière de présenter les personnages et d'amener les corbeaux au coeur du récit, autant je n'ai jamais aimé les teasers "vous allez voir, il va se passer un truc de ouf", je trouve ça un peu lourd et maladroit et ça gâche la fin.
Je suis assez d'accord avec Paul, le mystère autour des corbeaux transparait suffisamment dans l'histoire même pour que tu ne sois pas obligé d'appuyer dessus.
Portrait de Caroline Blineau
Haha ça commence sur les chapeaux de roues, c'est très intriguant !
Portrait de Paul Fichtre
C"est un gimmick chez toi de démarrer tes histoires par une phrase de dialogue.
Les deux dernières phrases sont de trop. On se doute qu'il va se passer quelque chose autour de la maison de retraite.