Episode 0 - Prologue | 404factory

Episode 0 - Prologue


Janvier 2017


- Comment est-ce qu'on en est arrivé là ?

- Par les escaliers, il me semble.


La tarte dans la gueule manque de partir de peu, mais le sifflement d'un tir de roquette la prend de vitesse et leur laisse tout juste le temps de plonger derrière un bureau.


- Oh. « Comment on en est arrivé là », tu voulais dire ?


«KABOUM ! », fait le projectile à quelque distance derrière eux, pulvérisant joyeusement le photocopieur au fond du couloir, mettant un terme définitif à neuf ans de bourrage papier. Une agréable bouffée d'air tiède et deux ou trois boulons viennent leur picoter le bas du dos.


- C'est chaud, là, non ?

- Ha ben c'est sûr que ça sent le roussi. Au propre comme au figuré.

- Tu crois qu'on est grillés, ou bien ?


Nouveau tir de roquette. Nouvelle déflagration. L'armoire des fournitures. Plus que deux comme ça et ce serait le chômage technique. 

Encore fallait-il rester en un seul morceau pour pouvoir en profiter.


- D'accord. Je propose qu'on laisse tomber les vannes pour l'instant. Je suis pas sûr que ce soit le bon moment pour ça.

- En effet. Ça chauffe pour nos matricules.

- Je vais faire comme si tu m'avais vraiment écouté et mettre cette remarque sur le compte d'une coïncidence, parce que même toi, tu ne seras pas assez idiot pour faire le malin dans une situation aussi tendue.

- Absolument. Une coïncidence. Pas assez idiot. Houlàlà, c'est tout moi !

- A la bonne heure.

- D'ailleurs, si tu as un plan pour nous sortir de là, vas-y, balance. Je brûle de l'entendre. Lol.

- Non mais tu laisses pas du tout tomber, en fait ! T'es vraiment super chiant ! C'est pour ça que j'aime pas jouer avec toi. Tu sais pas t'arrêter !

- Si. Quand j'ai gagné. Du coup, tu déclares forfait, ou faut que je te finisse à la régulière ?

- Vous savez que je suis en mode reconnaissance vocale et que tant que vous fermerez pas vos bouches, je saurais que vous êtes pas morts et je continuerais de vous balancer des roquettes, ou pas ?


Deux visages couverts de suie, de sueur et de maquillage militaire façon carnaval de moyenne section risquent un coup d’œil par dessus leur barricade de fortune. A une vingtaine de mètres de là, au milieu des décombres, de la fumée, des ténèbres et de tout le tralala de ce qui fut jadis leur lieu de travail (on s'est compris), une silhouette métallique humanoïde toute en canons, en lames et en yeux rouges luminescents leur adresse un petit coucou amical, avant de leur envoyer une troisième roquette pour la forme, leur laissant à peine le temps de se réfugier derrière un tas d'imprimantes usagées.


Se tournant vers son collègue, Vincent tend sa paume vers le ciel et agite ses doigts en pattes d'araignées avant de mimer le mouvement des vagues, de pointer sa joue de l'index et de se coller le pouce dans le nez. Perplexe, Laurent hausse un sourcil, soupire puis écarte les bras en signe d'incompréhension. Aussi Vincent reprend-il son petit manège, à l'identique. Sans plus de succès.


De quoi avoir rapidement raison de la patience (toute relative) de son interlocuteur.


- Non mais c'est quoi, ce cinéma, encore ?


Poing fermé. Paire d'ailes qui battent en cadence. Doigt d'honneur.

Laurent ne cherche pas à comprendre.


- Tu la veux vraiment, ta tarte aux phalanges ?


Là-dessus, tout part en vrille. 


Comme d'habitude.


- Du code ! C'est du code, putain ! Puisqu'on peut plus parler j'utilise du code ! Désolé d'essayer de sauver nos miches, hein, et merci d'avoir tout foutu en l'air !

- Non mais j'ai bien compris que c'était du code ! C'est juste que je pige rien à ce que tu essaies de me dire, abruti !

- C'est toi qui entraves rien au code mais c'est moi l'abruti ? C'est quand même pas sorcier, putain ! La paume vers le ciel exprime la tâche accomplie avec sagesse ou application, elle peut aussi symboliser la complétude ou l'accomplissement professionnel ! Les doigts en pattes d'araignée, eux, évoquent un...

- Sérieusement? Tu tiens à me faire un cours magistral ? Ici ? Maintenant ?

- Comment tu veux piger le code si je te l'explique pas ?

- Mais je veux pas piger ton code ! Je veux savoir ce que tu attends de moi, cette fois !

- Mais rien, espèce de mégalo ! Le monde tourne pas autour de ton nombril et heureusement, sinon on aurait du soleil qu'une fois par an !

- Alors quoi ?

- Alors je tenais juste à te faire remarquer qu'on avait eu raison de pas balancer nos vieilles imprimantes ! Elles nous ont bien servi, sur ce coup-là. C'est une grande première.


L'univers se fige un instant sous le coup de cette révélation. Puis reprends de plus belle.


- Hein ? C'est tout ? ! Mais c'est quoi l'intérêt ?

- C'était juste pour faire la conversation !

- Et toi tu fais la conversation en code, alors qu'à deux pas de là, y'a l'autre cinglée qui nous la joue Terminator ?

- C'est pas parce qu'on est sous pression qu'on doit renoncer aux civilités ! C'est ce qui nous différencie des bêtes sauvages !

- Ce qui nous différencie des bêtes sauvages, dans le cas présent, c'est l'absence totale d'instinct de survie !

- Non mais sinon, c'est quoi, que vous comprenez pas, dans le concept de reconnaissance vocale ?

- Mais ta gueule, toi, aussi !


Nouvelle roquette, en tous points semblables aux trois précédentes. Cette fois, c'est Jean-Paul le ficus qui en fait les frais. A ce rythme, il ne resterait bientôt plus grand chose des bureaux du treizième étage.


Chuchotements.


- Ok,pigé. Comment on dit « ta gueule, toi, aussi », en code ?


Nouveau doigt d'honneur, en tous points semblable au précédent.


- T'as pas déjà utilisé ça tout à l'heure ?

- C'est que ça peut signifier plein de choses, en fonction du contexte. Mais la plupart du temps, je l'utilise pour dire « Laurent ».

- Et si je te jetais sur le robot pour que tu le débranches en manuel, tu le vivrais comment ?

- Brièvement,j'imagine.



J'imagine.


Le mot est lâché.

Pas besoin de chercher plus loin.


«Comment est-ce qu'on en est arrivé là ? », s'était demandé Laurent par principe quelques minutes plus tôt. 

Au nombre des réponses potentielles, l'imagination arrivait bonne première, avec le chandelier dans la cuisine et le voisin tout nu dans la penderie de la chambre conjugale. 

Cette même imagination dont ils avaient fait leur gagne-pain et à laquelle l'humanité devait les terreurs nocturnes, les insomnies et les crimes passionnels... celle qui vous pousse à la folie d'une tape amicale dans le dos et vous regarde dégringoler les marches en rigolant. 

Bonne camarade, mais facétieuse - voire carrément vacharde quand elle s'y met. 

Bon, bien sûr, il avait fallu souffler sur les braises, ce genre de choses-là ne s'enflammaient toutes seules : si puissant soit-il, tout explosif a besoin d'une mèche, et toute mèche a besoin d'une étincelle - d'un élément déclencheur, en langage de dramaturge. 

Or en la matière, Steven-Steve-Stéphane faisait parfaitement l'affaire - six mois qu'il leur cassait les couilles, ça lui faisait pas mal d'expérience dans ce domaine.


- Oh non. Pitié. Tout mais pas ça !

- De quoi ? J'ai encore rien dit !

- Me fais pas croire que t'as rien remarqué ! Les scintillements dans l'air, les grelots en sourdine, les couleurs qui se barrent ! Ça canarde dans tous les sens, on est à deux doigts de se faire zigouiller et n'importe qui d'un peu sensé jugerait que c'est assez la merde comme ça pour nous mais non, penses-tu, il va falloir qu'on se bouffe un putain flashback en prime ! Et si ça se trouve,on sera même pas dedans !

- N'importe quoi. T'es parano, mon pauvre vieux. Décidément, le stress ne te réussit p...



*

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Portrait de Anonyme
Portrait de Ezechielle
Pour ma part, je n'ai rien contre la narration au présent, tant qu'elle reste sur le même ton qu'une narration au passé. Ici, je la trouve trop désinvolte. Certes, le narrateur peut être un personnage à part entière et est donc complètement libre, mais dans une histoire où les personnages sont aussi déjantés, un narrateur en contraste serait plus appréciable d'après moi.
L'absence de détails narratifs ne me dérange pas non plus, puisque c'est un prologue, mais je trouve la scène un peu longue pour un prologue justement.
Je ne sais pas encore si j'aime ou pas, donc je lirai la suite :)
Portrait de L.
Merci aussi à toi (doublement en une seule journée, donc !) pour ton retour et désolé pour la réponse aussi tardive. Comme beaucoup, je ne sais plus si c'est moi qui court après le temps, ou si c'est le temps qui court après moi mais quoi qu'il en soit, nous avons lui et moi un rapport compliqué. :) Concernant la longueur, tu mets le doigt sur un vrai problème (qui se répercute d'ailleurs dans absolument tous mes textes, argl) : j'ai beau prendre de bonnes résolutions, je finis toujours par m'étaler plus que de raison. Pour preuve : j'ai dû découper le premier épisode en quatre parties pour pouvoir traiter mes idées comme je le voulais. Là encore, c'est beaucoup trop long puisque je cherche au contraire à obtenir un résultat vif et incisif, proche du format "websérie", mais à l'écrit (d'où le manque de détails narratifs). Pour ce qui est de la narration, je note également ton objection et je ne vais pas manquer d'y réfléchir, d'autant qu'elle recoupe l'avis de Rochelounet... ça aussi, c'est sans doute un autre de mes gros problèmes : je me sens toujours obligé d'en faire trop. Sans doute que si j'ai opté pour un narrateur "déjanté", c'est en partie parce que je n'ai pas assez confiance en l'humour des situations seules ou des personnages en présence... je me sens obligé d'en rajouter, histoire d'avoir une sorte de parachute symbolique au cas où les vannes tomberaient à plat.

Si tu lis la suite, j'espère qu'elle te plaira davantage et surtout, surtout, que tu n'auras pas l'impression d'avoir perdu ton temps ! Je ne le redirais jamais assez : c'est ma hantise !
D'ailleurs puisqu'on en parle, il serait grand temps que je la poste, la suite !

Portrait de Rochelounet
Si le concept est marrant, la lecture l'est moins. La faute a une absence presque totale de narration (au présent de l'indicatif :'( ) écrite sur le même ton désinvolte que les discussions des protagonistes. Si un perso peut dire ce qu'il veut sur le ton qu'il veut ... le narrateur se doit davantage de parler (à l'attention du lecteur) avec style et un minimum d'élégance.

Après je ne suis jamais trop fan d'un excès de vulgarité, même pour rire. Chacun son truc...
Portrait de L.
Merci beaucoup pour ce retour constructif, qui est mon premier (et sera peut-être le seul) commentaire sur 404 Factory.

Merci également d'avoir pris de ton temps pour me lire, bien que ça ne t'ait pas plu. J'espère que tu n'as pas jeté un oeil à la suite car malheureusement, je crains qu'elle ne soit encore plus vulgaire (pardon !).

Effectivement, je te rejoins, la narration au présent est une chose qui m'agace au plus haut point, et c'est une des raisons pour laquelle je ne lis pas de bit lit ou de romans estampillés young adult. Je ne mange habituellement pas de ce pain-là mais je voulais justement essayer un peu autre chose. D'où, également, la vulgarité, que j'essaie de rendre la plus naturelle et la plus sophistiquée possible (bien que les deux soient difficilement compatibles).

En ce qui concerne le ton employé par le narrateur, je note ta critique qui me semble très intéressante, et je ne manquerai pas d'y réfléchir. De mon point de vue, un narrateur est par principe aussi libre qu'un personnage, mais c'est à méditer.

Histoire de te remercier du temps que tu as pris, j'ai publié aujourd'hui une nouvelle qui, je pense, correspondra bien plus à tes attentes de lecteur. Ce n'était pas dans mes intentions, mais qui sait ? Peut-être te réconciliera-t-elle avec ma "plume" ?