Chapitre 1 | 404factory

Chapitre 1

La longue bande de tissu était sale et odorante, mais solide et suffisamment souple pour suivre les mouvements. Je levai le pied, l'enveloppai d'un linge et m'appliquai à le bander correctement en faisant attention de ne pas trop serrer. Le tissu était assez long pour remonter jusqu'à mi-mollet c'est pourquoi je ne me gênai pas pour faire plusieurs tours, renforçant au maximum l'épaisseur du bandage. Une fois fait, je passai à l'autre pied. L'opération était laborieuse mais nécessaire: l'humidité pourrait toujours percer à travers les couches de tissu mais au moins cela m'isolerait un peu du froid, et une longue route m'attendait.

Une semaine de marche me séparait de Yaen'del, la capitale du Royaume secret de Windfel, une semaine de voyage qui ne m'aurait posé aucun problème si j'avais été correctement chaussé et équipé, et surtout en parfaite santé, mais cette semaine m'angoissait plus que n'importe quelle expédition que j'avais jamais menée.

Parce que mon destin allait s'y jouer.

J'enfilai mes bottes posées à côté du lit et laissai mes talons claquer contre le bois du sol. Pas un bruit ne s'élevait dans l'abris caché au milieu de ce que j'appelais avant la forêt d'Andar mais que les elfes nommaient Selen'dyl, et où j'avais passé ces derniers mois à me remettre des tortures que m'avaient infligées les gardes d'Aadyn. Elven était sûrement sortie depuis un moment déjà. La capitaine de ce poste avancé faisait son devoir, rien de plus. L'escorte envoyée par la famille de l’Épée Ardente pour laquelle elle travaillait et qui devait me mener devant le Grand Conseil venait d'arriver et elle préparait mon départ, ni plus ni moins.

S'ils étaient venus me tuer, sûrement aurait-elle édifié mon bûcher.

Je secouai la tête pour chasser ces pensées amères et regardai mes chaussures. L'incision pratiquée par l'elfe rouge dans les bottes trop petites laissait passer le bout de mes orteils et je décidai de nouer un lacet de cuir autour de mes chevilles et du haut de mes pieds pour les empêcher de glisser vers l'avant. L'homme qui avait hérité de mes bottes avait fait un heureux échange même s'il n'était plus vivant pour en profiter. Les Elfes qui m'avaient secouru les avaient passé aux pieds de l'un de mes tortionnaire pour que tout le monde croit à ma mort et qu'aucun Humain ne vienne me chercher plus avant. Personne ne devait s'aventurer profondément dans la forêt d'Andar et en ressortir vivant: c'était ce qui gardait le Royaume secret de Windfel en sécurité, la peur de la bête féroce qui hantait les bois et ne laissait derrière elle que les pieds de ses victimes. C'était cette légende morbide qui permettait aux Elfes de vivre et m'empêchait maintenant de partir.

Je finis par me lever, empoignai mes sacoches posées un peu plus loin et les accrochai autour de mes hanches. Mon cœur se serra lorsque je réalisai qu'il me fallait dorénavant deux trous de plus pour boucler mon ceinturon mais j'essayai de ne pas y penser, reléguant cette douleur supplémentaire au fond de mon esprit. Les soins apportés par le guérisseur du poste avancé avaient laissé autant de séquelles dans mes chairs que les coups de fouets des gardes d'Aadyn. Plus peut-être. Les cicatrices dans mon dos me tiraillaient à chaque mouvement mais la faiblesse de mon corps, ma perte de musculature, de poids et surtout de contrôle me tourmentaient jour et nuit. C'était une souffrance psychologique autant que physique que je devais combattre constamment, pour ne pas sombrer, pour continuer à avancer.

Je devais être patient, et déterminé. Je retrouverai mon corps, un jour.

Mes affaires avaient été rassemblées en un petit tas informe devant l'étagère qui croulait sous les objets hétéroclites réunis par Elven et je me tournai vers eux, prêt à les récupérer. La comparaison était presque comique à faire... Tout ce qu'il me restait était là, toutes les traces de mon ancienne vie, si ridiculement maigres et futiles : un silex et une pyrite, des pierres à aiguiser, une aiguille et un peu de fil, de la poudre, une balle rouge et une jaune, trois, non quatre balles vierges, une gourde et un pantalon tellement dégueulasse qu'il aurait pu tenir debout tout seul. Et puis, il y avait deux livres.

Je m'approchai en silence et les soulevai avec révérence, ému de les retrouver. Mes doigts parcoururent leur couverture, trouvant les ornements délicatement gravés dans le cuir qu'ils suivirent un moment et j'amenai les manuscrits à mon visage pour respirer leur parfum. L'odeur du sang et de la terre se mêlaient maintenant à ceux du cuir, du papier et de l'encre séché et je les rabaissai pour mieux les observer. L'un d'eux m'avait été donné par Sophia, l'ancienne journaliste du Royaume Céleste, alors que je séjournais à Gilead chez son père adoptif pour acheter des chevaux, et il s'ouvrait toujours à la page de son passage préféré, qu'elle avait lu et relu jusqu'à imposer sa marque sur le livre. C'était un roman qui se passait à Gloria, une histoire de meurtre en série. Je n'avais même pas eu le temps de l'ouvrir.

Quant à l'autre...  il ne restait que quelques phrases lisibles, son centre éventré par le carreau d'une arbalète dans les rues d'Aadyn. C'était le recueil de poésie que Gaël aimait tant, celui que je lui lisais parfois au coin du feu, lorsque nous partagions notre campement, lorsque je ne l'avais pas fait fuir de façon égoïste pour m'enfermer dans une fausse solitude et me protéger car j'avais peur de m'attacher. C'était celui qui m'avait sauvé la vie, comme il m'avait sauvé la vie, cette nuit où tout avait basculé.

Mon frère.

Je gardai précieusement le recueil et le rangeai dans une sacoche, en sécurité avec le premier. Cette fois ils ne reposeraient pas sur mon cœur. Mon plastron de cuir huilé avait été perdu, ainsi que mes dagues et mon épée bâtarde. A la place, on m'avait donné un gros gilet de laine brute qui avait surement appartenu à un pèlerin dans une vie antérieur. Il était certes chaud mais il ne résisterait pas à une pluie torrentielle et une fois trempé... Heureusement il me restait mon manteau de fourrure qui constituerait une protection supplémentaire.

Je rangeai le reste de mes affaires et marchai dans la pièce, m'assurant que rien ne me gênait. Le voyage serait suffisamment difficile dans mon état pour rajouter des douleurs bêtes causées par une préparation négligée. Satisfait, je m'installai devant le petit miroir à pied qui avait été laissé sur la table aux côtés d'un couteau aiguisé et d'une bassine d'eau chaude et le rapprochai jusqu'à voir mon visage en entier. J'écartai mes cheveux, les attachai en queue de cheval et me concentrai alors sur mon reflet. Les yeux grenats évaluèrent la situation d'un air critique, avisant d'abord les poils noirs qui poussaient dans des sens variés sur mon menton et le bas de mes joues avant d'estimer la meilleure façon de procéder, puis s'écartèrent pour se poser sur le couteau de poche. Je n'avais pas vraiment l'habitude de me raser, ma barbe n'apparaissant qu'au bout d'un long moment, mais je ne pouvais partir pour Yaen'del avec cette preuve flagrante de mon ascendance Humaine sur le visage. Les Elfes étaient tous glabre et mes joues devaient être aussi douces que celles d'un bébé si je voulais qu'on oublie que j'étais un Demi-Elfe. Autant que possible tout du moins.

Je regardais une nouvelle fois le couteau, incertain quant à son utilisation. D'habitude c'était Rochelle qui me rasait mais je n'avais pas le choix, je manipulerai la lame avec précaution. Après quelques hésitations je me mis au travail.

La première coupure me fit grimacer.

A la deuxième, je laissai échapper un juron.

A la cinquième je maudis la race humaine, les dieux et les esprits de les avoir fait ressembler à des ours. Je posai le couteau sur la table, exaspéré, et tamponnai ma mâchoire entaillée avec un chiffon humide. Ce n'étaient pas des grosses coupures, certes, mais bon sang ce que ça pouvait piquer !

Ces simples gestes et la familiarité qu'évoquaient les préparatifs de départ m'empêchaient pourtant de trop réfléchir et de penser aux personnes qui m'étaient chères et me manquaient terriblement pour me concentrer sur le moment présent.

La nuit passée, Elven était venue me retrouver dans le lit que j'occupais et m'avait chevauché sauvagement, enfermant mon sexe dans son vagin palpitant.

Ça avait été bon. Ça avait été brut.

Ça avait été bref.

Elle était repartie comme elle était venue, sans un mot et sans une caresse. Elle avait pris ce qu'elle voulait, m'offrant la chaleur de son corps et me laissant repu, mais vide à l'intérieur. Je n'avais pas pensé à Fauve alors, je n'avais pas ressenti de culpabilité. J'avais juste vécu l'instant, ce désir physique de sentir un corps contre le sien, de se livrer et de jouir. Ça m'avait aidé à dormir, mais je m'étais réveillé plus seul que jamais.

Je me levai de table, laissai la pièce comme je l'avais trouvé et marchai jusqu'à la rampe d'escalier sans un regard en arrière. Le poste avancé avait été un endroit où j'avais vécu dans un temps suspendu, entre mon ancienne vie qui n'était pas tout à fait terminée et la nouvelle qui n'avait pas tout à fait commencé, et peut-être aurais-je du profiter de cette trêve qui m'avait été offerte. Au lieu de cela, je descendis les marches avec pour seul mobile l'envie de partir et d'en finir avec l'incertitude.


Mon escorte se composait de deux hommes et d'une femme, tous habillés de cuir aux couleurs vert et ocre. Une longue épée à la lame enflammée (symbole de la famille de l’Épée Ardente) ornait le dos de leur manteau en feutre, sa pointe partiellement recouverte par l'extrémité allongée de leur capuche. L'un d'eux, le plus petit aux cheveux presque rasés, portait mon fusil en bandoulière ainsi qu'un gros sac à dos. Adossée à un arbre un peu plus loin, la femme d'un certain âge triturait distraitement un petit pendentif en forme d'oiseau tandis qu'elle bavardait allègrement avec Mela. Son visage rond et ses joues rebondies s'animaient à ses paroles et n'aurais-je pas d'abord remarqué les tâches qui parsemaient la peau flasque de ses mains que je lui aurais donné la trentaine. Le troisième lui, discutait plus formellement avec Elven.

« Je lui transmettrai, disait-il.

- Tu es sûr que ça ne te dérange pas de faire un détour par Gwinbel ?

- Vu l'heure qu'il est, on ne devrait pas faire beaucoup de chemin aujourd'hui et on arrivera sûrement en ville demain dans la soirée alors... ça ne devrait pas poser de problème. Je ne vais pas le faire marcher de nuit pour rattraper le temps perdu!

- Il ne te causera pas d'ennuis, j'en suis sûre, modéra la capitaine devant l'agacement de son confrère.

- Il a plutôt intérêt sinon...  mais tiens! Quand on parle du loup ! »

Je m'avançai jusqu'au tandem et saluai d'un mouvement de tête, pas vraiment certain de devoir dire "bonjour".

« Je suis prêt, fis-je à la place.

- Peuh! Tu aurais dû être prêt il y a des siècles. Maudit humain... Quand je pense que je dois crapahuter jusqu'à Yaen'del pour un kure dans ton genre! Ses yeux noirs me toisèrent de la tête au pieds. Tu n'as pas intérêt à trainer sur la route, c'est moi qui te l'dis.

- Ieven, interrompis Elven, je te présente Boregar. C'est lui qui est responsable de t'amener jusqu'au palais du Ten'no, avec Berem là bas, et Frem, la tante de Mela. »

Je ne savais pas ce que "kure" voulait dire mais j'étais sûr que ça n'avait rien de très sympathique. J'avais pris l'habitude de me faire traiter de "sale elfe" dans les Bas-Fonds et bien que l'insulte me portait toujours sur les nerfs, j'avais appris à l'ignorer. Plus ou moins en tout cas. Apparemment, il allait maintenant falloir que je fasse la même chose avec les "maudit humain".

J'acquiesçai en silence.

« Bon, on a assez perdu de temps comme ça. Écarte les jambes, qu'on y aille.

- Il va t'attacher les chevilles, précisa la capitaine. C'est le protocole. »

Je la dévisageai.

« Ça ne t'empêchera pas de marcher, je t'assure. »

Non, seulement de courir pour m'enfuir ou me protéger d'un danger! Mais bon, ce n'est pas comme si j'avais le choix...

J'ouvris les jambes avec réticence jusqu'à laisser une distance respectable entre mes deux pieds. Boregar défit une corde blanche de sa ceinture, presque aussi fine et légère qu'un fil de laine et posa un genoux au sol pour s'exécuter. La tension des liens autour de ma cheville commença à se faire sentir et une soudaine sueur froide coula le long de mes omoplates.

C'est dans ta tête Ieven, seulement dans ta tête. Ton escorte aura sûrement des problèmes si elle ne t'amène pas en vie jusqu'à la capitale impériale, elle va forcément te protéger et faire attention à toi. Ça n'a rien à voir avec les entraves qui t'ont retenu à l'arbre, rien du tout. T'attacher les jambes n'est qu'une simple précaution, stupide certes, mais qui assurera ta survie. La corde n'est pas en train de rentrer dans ta chaire , tout ça c'est dans ta tête.

Je respirai un grand coup, choqué par la violence des souvenirs qui avaient manqué de me noyer. Ma voix étranglée de douleur, les brûlures des cordes sur mes poignets, la tension des muscles de mes bras, le supplice dans mon dos, la folie, la souffrance, le désespoir... tout était revenu en un raz-de-marée dévastateur. Les cauchemars ne m'avaient pas tourmenté pendant ma convalescence, mon sommeil bien trop profond, mais la puissance de ces visions compensa largement ce manquement.

Je calmai mon cœur et laissai Boregar m'attacher la deuxième cheville. Je n'avais pas vu de marques sur mes poignets et pourtant je m'étais débattu jusqu'à faire couler le sang, je m'en souvenais maintenant. Il aurait dû y en avoir. Alors comment? Un remède secret d'Alwen ?

« Et voilà, fit le guerrier en se relevant. Avec ça on ne risque pas de te perdre! Berem, Frem ! Amenez-vous, on s'en va.

- Bonne chance Ieven, me souffla Elven en me serrant le bras.

- Merci.

- Tour ira bien tu verras, ait confiance. »

Les membres de l'escorte se regroupèrent et d'un simple mouvement de tête Boregar nous mis en avant. En quelques minutes, le poste avancé avait disparu parmi la multitude des arbres et seuls le souffle du vent dans les branchages et le tac-tac-tac-tac-tac d'un pivert se faisaient entendre par dessus le bruit de nos pas. Il n'y avait pas eu de grands au-revoir, pas de changement de programme. La vie au campement continuait comme si je n'avais jamais existé.

Berem et Frem marchaient chacun à mes côtés, légèrement en retrait, tandis que je suivais Boregar plus en avant. Leur formation figurait un triangle destiné aussi bien à me protéger qu'à m'enfermer et chacun de mes écarts pour contourner un obstacle étaient diligemment recopiés. Le silence régnait entre les membres du groupe. Personne ne parlait et cela me convenait parfaitement. Je n'avais rien à dire et surtout je voulais garder mon souffle pour les efforts que la marche me demandait.

Nous avançâmes ainsi une petite heure avant d'atteindre un large fleuve qui sillonnait au fond d'une ravine, séparant abruptement la forêt en deux. Son lit était profond et sa couleur vert-gris détonait fortement avec les tons orangés de la terre, des  aiguilles et de l'écorce des arbres qui nous entouraient. Des racines apparentes s'affaissaient le long des parois du ravin et j'eus l'étrange impression qu'un géant avait récemment tranché le sol d'un furieux coup d'épée pour ne laisser derrière lui qu'une vie éparse et menacée. Sûrement les éboulements réguliers du sol friable expliquaient-ils mieux ce phénomène. L'eau coulait dans une direction sud/sud-est et nous nous dirigeâmes vers l'amont, suivant le tracé du fleuve autant que nous le pouvions. Mes pensées divaguèrent un instant et je me rendis compte que nous longions certainement l'Abyl qui passait par Aadyn et sur lequel de nombreux marchands humains véhiculaient leurs cargaisons. Un demi-sourire étendit mes lèvres alors que j'imaginai la tête que feraient les fanatiques de la Grande Déesse s'ils apprenaient que le fleuve qui coulait dans leur ville sacrée prenait source au cœur d'un royaume elfique. Ça aurait valu le coup de leur dire, et Gaël s'en serait donné à cœur joie, à n'en point douter! Et moi, j'aurais aimé voir ça.


Le fleuve s'était rétréci lorsque nous nous arrêtâmes pour la nuit. La ravine n'avait plus que la profondeur d'un grand fossé et le cours d'eau ressemblait de plus en plus à un torrent plutôt qu'à un fleuve. Les arbres s'étaient également rapprochés et leurs circonférences avaient retrouvé des tailles normales tandis que la couleur verte avait fait sa réapparition par l'intermédiaire de la mousse, présente sur les berges de l'Abyl et au pied des feuillus aux parures automnales. Berem posa son sac au sol et entreprit d'en sortir une grande toile de tente ainsi que de petits tubes en métal qui s’emboîtaient les uns dans les autres jusqu'à former un demi arc de cercle. Le tout aurait dû peser une tonne mais l'elfe rouge ne semblait pas le moins du monde indisposé par le poids de son bagage et il montait notre abris avec l'agilité et l'énergie d'un homme habitué aux efforts continus. Je m'effondrai par terre un peu plus loin, les jambes flageolantes et le cœur trop rapide. Les montées et descentes effectuées lors des dernières heures de marche avaient réveillé les douleurs dans mon dos et forcé sur mes membres affaiblis. Étendu au sol, je fermai les yeux et me concentrai sur ma respiration pour forcer mon corps à se détendre, muscle après muscle. C'était une vieille technique de relaxation que Yaovi m'avait enseigné et je l'avais utilisé sur nombre de mes clients par le passé. Cela apaisait un peu les douleurs et prévenait en partie la venue des courbatures. En partie.

Si seulement j'avais de l'arnica...

« T'endors pas l'humain! Rends-toi utile, allume un feu. »

Boregar.

Je me redressai avec un regard irrité et partis rassembler du bois.

La chaleur des flammes pénétrait agréablement mon corps et j'étendis mes pieds et mes mains vers l'âtre pour les ranimer. Les journées étaient plutôt douces quand il ne pleuvait pas mais les températures baissaient rapidement la nuit et la fatigue m'y rendait plus sensible. Frem me tendit une outre d'eau et je bus allègrement avant de la remercier et d'accepter les biscuits, la viande séchée et les cenelles qu'elle m'offrait. Les petites baies juteuses et sucrées éveillèrent mes papilles et je les savourai une à une avec la lenteur d'un enfant qui déguste ses derniers bonbons. Les langues s'étaient déliées depuis que le campement était monté. Boregar parlait de sa troisième fille qui était née il y a 4 mois à peine et de ses beaux yeux ambrés. Elle s'appelait Selena et elle avait déjà le caractère de sa mère! Une véritable petite tête de mule, mais si mignonne... Et Frem répondait qu'elle viendrait la voir et qu'elle lui amènerait les anciens vêtements de ses enfants avant de se tourner vers Berem pour lui demander quand est-ce qu'il allait enfin se  décider à se trouver une femme. J'avais envie de m'isoler pour lire un peu mais j'étais trop las pour me concentrer et je n'aurais sûrement pas réussi à décrypter quoique ce soit. A la place, je me mis à les observer. Les elfes rouges avaient les oreilles plus longues que les elfes blancs qu'on pouvait croiser dans les Bas-Fonds, et leurs yeux étaient également plus bridés. Les couleurs de leurs iris semblaient moins variées, tout comme celles de leurs cheveux, toujours foncés, et l'éclat de leur peau leur donnait une allure sauvage et naturelle. Comme s'ils n'avaient jamais quitté la forêt. Boregar rit devant le visage renfrogné de Berem et son sourire illumina son visage. Il donna une claque sur le dos de son compagnon, renversa un peu sa tête en arrière et rangea ses cheveux bruns derrière ses oreilles, laissant ainsi apparaitre deux petites pierres bleues fichées le long de son hélix. C'était un très bel homme même si j'avais du mal à le percevoir ainsi (peut être à cause de son comportement à mon égard). Berem haussa les épaules et marmonna en réponse qu'il était très bien tout seul avant de refermer un peu plus son manteau autour de lui, clôturant ainsi la conversation. L'épée ardente brilla discrètement dans son dos et je me rendis compte que des petites pièces de métal rondes ornaient le symbole en plusieurs endroits, reliées les unes aux autres par un fin fil argenté. Comme une constellation.

N'appelait-on pas les Elfes les "Enfants du Ciel" dans les légendes ? Les étoiles étaient leur patrie tout autant que la terre et les premiers il considérèrent les Dragons comme leurs frères... tandis que les Gnafs, "Enfants de la Mer", jouissaient de leur profonde estime et de leur entière loyauté. Tel était la Vie aux premières ères du Temps. Ou tout du moins, c'est ce qui était écrit dans les livres.

« Un problème ? demanda Frem alors que je fixais depuis un moment son partenaire.

- Aucun. Je me demandais juste : pourquoi cette constellation ?

- Parce que c'est là d'où on vient, expliqua-t-elle. Comme tous les elfes rouges.

- Et c'est pour ça que notre peuple a l'esprit aussi tranchant qu'une lame effilée et aussi éclatant que les flammes qui l'entourent! ajouta Berem avec une certaine fierté.

- Tous les elfes sont rattachés à une maison et à leur constellation, continua Boregar. Etre isolé comme une simple étoile perdue au milieu du ciel, renié par sa famille, c'est la pire des humiliations. On aime pas les solitaires ici. »

Nos yeux se croisèrent à cette phrase et je soutins son regard.

Message reçu cinq sur cinq capitaine. Ne t'inquiète pas, je ne t'aime pas non plus.

Cela ne faisait qu'une demi-journée, une demi-journée et j'avais déjà envie de lui mettre mon poing dans la gueule. Ça lui ravalerait un peu la façade à cette beauté.

J'esquissai un de mes sourires ironiques et me levai.

« Je crois qu'il est temps que j'aille dormir. »

Berem fouilla dans son sac et me tendit une pièce de tissu fluide pliée en quatre « pour isoler du sol ». Je l'acceptai gracieusement et entrai dans la tente. Le drap, car je ne savais comment l'appeler autrement, était étonnamment fin et doux au touché et je m'allongeai dessus avec soulagement. Ma tête commençait à être aussi lourde que le reste de mon corps et je me blottis dans la fourrure de mon manteau avant de fermer les yeux.

Il ne fallait pas que je fasse attention à Boregar. Ça ne servait à rien de s'énerver contre lui. C'était un crétin. Tout ce qu'il méritait c'était mon indifférence. Il fallait que j'arrête de prendre la mèche aussi facilement.

Mais je n'y pouvais rien, ce genre de mec me donnait envie de frapper. Peut-être un jour, quand j'aurais retrouvé ma liberté, qui sait...

Le vent s'était levé dans la nuit et de violentes bourrasques avaient secoué la toile de notre tente, me gardant longuement coincé dans un état de semi-éveil. Mon esprit était embrumé et mon dos raide lorsque Boregar resserra les liens autour de mes chevilles en ce geste qui deviendrait un rituel avant chaque nouveau départ, et je me surpris une nouvelle fois à regretter des éléments de mon passé, alors considérés comme acquis et immuables. Le maté de Rochelle. J'aurai donné n'importe quoi pour un bon maté qui m'aurait secoué un peu les sens et donné de l'énergie pour la journée. Au lieu de cela je n'avais eu droit qu'à une tisane d'herbes inconnues qui avait à peine dispersé les brumes de mon esprit.

Nous reprîmes notre position dans la formation en triangle et continuâmes notre route à travers la forêt, nous éloignant maintenant de la rivière vers le nord-ouest après avoir traversé un petit pont de singe. La tempête avait fait tomber de nombreux branchages qui s'accrochèrent malicieusement à mes entraves et je trébuchai plus d'une fois dans la journée, trop las ou trop distrait pour soulever suffisamment les pieds. Boregar jurait et invectivait, pestant contre ma mauvaise volonté et le retard que je leur faisais prendre (car je les obligeais à augmenter le nombre de pauses et peut être aussi leur durée), tandis que Berem et Frem attendaient plus ou moins patiemment que je me sente prêt à repartir. Notre passage par Gwinbel ne devait pas être sans rapport avec l'empressement général que je pouvais ressentir et moi même j'avais hâte d'arriver en ville pour pouvoir me reposer mais aussi parce que la curiosité me piquait.

A quoi pouvait bien ressembler la capitale des elfes rouges ? Est-ce qu'elle serait creusée dans des troncs comme les abris du poste avancé ou bien constituée de petites maisons en bois comme nous avions pu en croiser ça et là depuis notre départ ?

J'étais tellement absorbé par les divagations de mon esprit anémié que je manquai ne pas la remarquer lorsque nous arrivâmes à ses portes en milieu de soirée. Boregar s'était arrêté et je levai les yeux pour suive son regard, sentant mes jambes de nouveau trembler sous mon poids. Au dessus de nous s'élevait une cité suspendue aux arbres sur plusieurs étages, si haute que je n'aperçu pas les derniers bâtiments perdus dans les niveaux supérieurs de la forêt. Des ponts en bois reliaient les habitations entre elles tandis que des escaliers en colimaçon entouraient les troncs pour mener aux étages supérieurs, tous admirablement sculptés et peints de couleurs vives, rouge, jaune et bleu. Tout cela je l'aperçu d'un regard et je fus instantanément saisi par la beauté et l'harmonie qui se dégageait de la ville, oubliant un instant mes tourments corporels. Les bâtisses n'étaient pas très larges mais étirées, leur architecture épousait parfaitement l'arbre autour duquel elles étaient édifiées et chacune d'elles étaient entourées d'un large balcon qui permettait aussi bien à ses habitants de se prélasser que de circuler avec aise. Depuis ma position je devinais les entrelacs dorés, les dessins de fleurs et d'animaux qui ornaient les portes d'un blanc immaculé ainsi que l'ombre du verre qui recouvrait les toits inclinés. J'entendais également les murmures d'un chant et percevais une odeur de faisan grillé.

La mélodie s'interrompit lorsque Boregar émit un long sifflement aux harmonies complexes et cadencées. Un elfe aux cheveux hirsutes se pencha alors par dessus la balustrade du bâtiment qui nous surplombait, une serviette autour du cou et deux petites baguettes à la main, et il lança de sa voix de baryton :

« Il est un peu tard pour demander à rentrer dans la cité.

- Je sais, mais nous avons été retardé. J'ai un message pour le Magistère de la part du capitaine Elven.

- Et lui c'est qui? demanda le garde avec un mouvement de menton dans ma direction.

- Le réfugié pour Yaen'del. On reprendra la route demain à l'aube.

- D'accord, je vous fais descendre la plateforme. »

Un bruit mécanique se fit entendre et le plancher du poste de garde descendit lentement vers le sol. Je reculai légèrement pour laisser de la place, regardai autour de moi et compris soudainement pourquoi je n'avais pas remarqué que nous approchions de la capitale.

« Il n'y a aucune route qui mène ici !

- En effet, parce que nous n'en avons pas besoin, répliqua Frem. A quoi sert les routes quand on sait lire la forêt et le ciel pour se diriger, à part conduire nos ennemis à nos portes ? Les véritables elfes trouveront toujours notre cité. Les autres, qu'ils restent où ils sont. »

Je me tus devant cette réplique qui ressemblait à une tirade de Boregar et regardai la plateforme approcher. Les "véritables elfes"... est-ce qu'elle parlait des demi-humains ou des "autres", les elfes blancs et les elfes noirs ? S'ils avaient si peur d'une invasion ils feraient mieux de commencer par affermir leur surveillance au lieu de se priver de routes qui pourraient promouvoir le commerce! Djalil aurait fulminé s'il avait trouvé l'un de ses hommes en train de cuisiner à son poste et pour une fois j'aurais plutôt été d'accord avec lui. Mais je n'avais pas envie d'argumenter. Mon cerveau était trop abruti de fatigue pour se lancer dans une bataille dialectique.

Je suivis mon escorte sur la plateforme et me laissai emporter vers la cité suspendue. La pièce dans laquelle nous arrivâmes était vierge de tout meubles et objets mis à part le système de poulies et de roues qui actionnait l'élévateur et elle ne contenait aucune sortie visible. L'homme de garde ouvrit une petite trappe dans le plafond, descendit l'échelle qui menait à l'étage supérieur et honora Boregar d'un salut militaire qui ne lui fut pas rendu.

« Vous voulez que je m'occupe de l'étranger, lieutenant ?

- Berem va s'en charger. Reste à ton poste. »

Un deuxième salut et le garde nous ouvrit la porte. Nous empruntâmes un pont qui se balança mollement sous nos pas jusqu'à atteindre une petite place construite autour de plusieurs arbres.

« On se retrouve ici demain au levé du jour. »

Tous acquiescèrent et partirent de leur côté, Boregar vers les étages supérieurs, Frem sur un pont qui menait à un quartier de maisons légèrement en contrebat et Berem et moi le long d'une avancée étroite qui menait directement à une autre place. Je n'avais pas le vertige mais la langueur de mon corps me fit redouter la chute et je me raidis lorsque le vent s'engouffra dans mes vêtements, me figeant un instant alors que mon cœur accélérait.

Ce n'est pas le moment de paniquer Ieven, ça ne te ressemble pas !

J'avalai ma salive et me forçai à reprendre la marche, une soudaine pensée pour Hélène, la fille du boulanger que j'avais laissé derrière moi. Elle aussi s'était figée au milieu du tronc lorsque nous traversions la rivière en direction des mines.

La place était beaucoup plus grande que celle que nous venions de quitter et les arbres qui la soutenaient portaient chacun un escalier qui menait directement à des bâtiments distincts, à leur tour reliés par des ponts qui formaient un cercle presque parfait. Berem me fit signe de le suivre et nous gravîmes celui dont les décorations représentaient des scènes de chasse et de batailles jusqu'au balcon où nous attendait une vieille elfe accoudée à la rambarde, en train de fumer une pipe. Sa chevelure d'argent nattée autour de sa tête contrastait fortement avec sa peau vineuse et ses yeux d'onyx nous scrutèrent tout au long de notre ascension.

« Je vois que tu me ramènes un locataire Berem, fit sa voix chevrotante.

- Ce ne sera que pour une nuit, Nani.

- Oh de toute façon ce n'est pas la place qui manque! Avec tous ces jeunes qui s'en vont en ville il y a moins de bêtises et donc moins d'invités chez la vieille Nani. Qu'est ce que tu as fait toi, mh ? Tu as volé des bottes à ton voisin ? Tu aurais au moins pu choisir des chaussures à la bonne taille !

- Je suis un réfugié, répondis-je en pensant très fort "je suis un prisonnier".

- Oh oui oh oui, un réfugié. J'en ai entendu parler. Allez suis-moi, on va te trouver une jolie cellule. »

Nous entrâmes dans la prison qui était en fait une tour au centre de laquelle se dressait le tronc de l'arbre entouré d'une rampe en pente douce qui menait aux différents étages de cellules. La plupart étaient vides mais certaines étaient habitées par des elfes plus ou moins âgés qui nous regardèrent passer avec curiosité, lâchant parfois des commentaires ironiques sur mes chaussures ou réclamant de l'eau et de la nourriture.

« Ah ! Voila ! Qu'est-ce que tu dis de celle là ? me demanda Nani en ouvrant la porte d'une geôle au troisième étage. La paillasse a été refaite cet été, on peut encore sentir la bonne odeur des feuilles séchées et j'ai rajouté un peu de romarin, c'est plus agréable. Il y a un seau dans le coin avec un couvercle pour les odeurs et une petite table si tu veux manger ou écrire. En plus tu n'as pas de voisin, comme ça tu pourras dormir tranquille.

- Ce sera très bien, m'entendis-je répondre comme si on venait de me proposer une chambre dans une auberge de luxe.

- Parfait! Alors elle est à toi. Berem, enlève-lui donc cette vilaine corde au lieu de rester planté là ! Tu vas voir mon garçon, il n'y a pas de plus grand plaisir que de pouvoir étendre ses jambes à volonté ! »

Le guerrier s'exécuta sous le regard de la vieille femme qui tira une bouffée de sa pipe et hocha la tête lorsqu'elle fut satisfaite.

« Met-toi à l'aise mon grand, commanda-t-elle après avoir fermé la porte derrière moi. Je vais revenir avec un bon repas bien chaud.

- Tâche de te reposer, rajouta Berem. Je reviendrai te chercher demain matin. »

Les deux elfes s'en allèrent et je m'assis sur ma paillasse, appréciant malgré moi le calme de la cellule et le bonheur de pouvoir relâcher mes muscles. Si je m'étais écouté, je me serais couché et endormi sur le champ mais l'attrait du dîner chaud me fit résister encore un moment et j'entrepris de délacer mes bottes par gestes lents. J'enlevai mon manteau, détachai mes sacoches et m'appuyai contre le mur avant de fermer les yeux avec une longue respiration.

Pas une pensée, pas une réflexion. Mon esprit était aussi vide que le néant qui séparait les oreilles du lieutenant. Je commençais à dériver vers un beau ciel bleu et de grands espaces montagneux lorsque le cliquetis de la clef dans la serrure me rappela au présent.

« Bon appétit ! » fit la voix enjouée du jeune homme qui posait un plateau fumant sur la table basse.

Ses yeux opalins tombèrent dans les miens quand il se redressa et il m'offrit un sourire gêné, une de ses mains venant ébouriffer ses cheveux blonds en un tic nerveux.

« Tu me reconnais pas hein ? »

L'utilisation de la langue commune autant que le teint diaphane de sa peau me surprirent et je restai un moment à l'observer, cherchant où est-ce que j'aurais bien pu le rencontrer. Ses traits étaient doux, son nez long, ses pommettes hautes et ses lèvres charnues comme celles d'une fille.

Ça aurait pu être n'importe où.

« La taverne du Filet Perdu, Aadyn » dit-il sans me quitter des yeux.

Le vague souvenir d'un elfe blond en train de tailler une pipe à un client assis sur une chaise dans la taverne mal éclairée refit alors surface et je me redressai lentement, hésitant.

Bon sang, il avait à peine 17 ans !

« Ça y est, tu t'souviens ? Je t'avais repéré tout de suite assis à la table du fond avec ta bouteille de blanc et ton livre, mais la grosse Rosa m'est passée devant. Elle me piquait toujours les bons plans celle là !

- ... Tu es aussi un réfugié ? demandai-je en évitant de penser à Rosa ou aux "bons plans".

- Moi ? Non ! Ça faisait deux ans que j'étais en infiltration mais j'ai été rappelé après ce qu'il t'est arrivé. C'est vrai que c'était moche... mais mange avant que ça refroidisse ! »

Je m'assis en tailleur devant la petite table et observai ce que l'ancien prostitué m'avait apporté. Le plateau contenait une grande tasse de tisane, un bol de soupe, une assiette de viande et de légumes bouillis dans leur jus et un drôle de gâteau aux haricots.

« Je t'ai mis une fourchette parce que je savais pas si tu savais manger avec des baguettes.

- J'ai eu le temps d'apprendre pendant ma convalescence.

- Ah oui... tant mieux parce que tu vas en avoir besoin ici. J'imagine que ça doit pas être facile tous les changements... ça m'a fait pareil quand j'ai commencé à vivre dans les Bas-Fonds. Le pire c'était de pas pouvoir parler de mon passé pour pas me trahir.

- Oui, je comprends.

Qu'est ce qu'il me voulait ? Est-ce qu'il essayait de me faire parler ?

- Des fois j'avais juste envie de rentrer à la maison.

- Et pourquoi tu l'as pas fait ?

- Parce que... ça aurait été trop la honte. Oui je sais, c'est naze comme excuse, toi tu pourras jamais rentrer chez toi mais c'est rare d'être envoyé chez les Humains alors j'aurais eu l'air de quoi si j'étais rentré la queue entre les jambes ?

- Vous êtes beaucoup de l'autre côté ?

- Je sais pas exactement... et puis de toute façon j'aurais pas le droit de te le dire. Tu vois c'est ça le truc. J'ai rien le droit de dire à personne. C'est usant à la longue.

- Tu devais bien le savoir avant de partir, ils t'ont bien formé non ?

- Oui oui c'est vrai, mais une fois que t'es tout seul là bas... je sais pas, c'est pas pareil. Il entoura ses bras autour de ses jambes regroupées, assis en face de moi. Même ici, ce sera plus pareil. Ça va être chouette de retrouver ma famille, mes amis tout ça, mais je pourrais rien leur dire alors que parfois, j'ai vraiment envie d'en parler... et pas juste exposer ce que j'ai vu ou entendu comme à mes supérieurs. Ça fait deux semaines qu'ils arrêtent pas de me poser des questions, ça m'énerve.

Des questions sur Aadyn ? Sur moi ? En partie, probablement. Mais pourquoi est-ce qu'il me racontait tout ça... ?

- C'est pour ça que tu n'es pas encore rentré chez toi ?

- Mh oui. Je suis obligé de rester ici tant qu'ils ont pas fini d'éplucher mon compte-rendu et tout... mais j'arrête pas de parler de moi, alors que c'est toi que je suis venu voir! Je suis content de te voir debout! Quand j'ai vu ce qu'ils t'avaient fait, ça m'a foutu les boules.

- Tu as vu? fis-je en arrêtant de manger.

- Oui, enfin pas QUAND ils l'ont fait mais après, au poste d'Elven. C'est la capitaine qui a prévenu Tyriel de ce qu'il s'était passé.

- Tyriel ?

- Son mari, et mon maître aussi. C'est un ancien infiltré. Du coup après mon extraction on est passé la voir, normal.

- Je vois... murmurai-je en reprenant mon dîner, les images de la nuit passée avec la capitaine envahissant soudain mon esprit.

- Quand j'ai vu ton dos, j'ai franchement cru que j'allais pleurer. C'est stupide mais j'ai pas arrêté de me demander si ça aurait changé quelque chose si je t'avais eu à la place de Rosa. Non pas que j'aurais réussi à t'emmener dans la chambre hein, c'est pas ce que je veux dire! Mais je t'aurai pas envoyé des voleurs au cul en tout cas. Et ça aurait peut être changé quelque chose. »

Alors c'était ça... ils étaient de mèche avec cette pute ! Effectivement, ça aurait pu changer quelque chose. Quoi que. Qui sait ce qu'il se serait passé alors ?

« Tu ne pouvais pas deviner, murmurai-je pour l'apaiser. La sincérité que j'avais perçu dans sa voix m'avait touché.

- Mh, oui... en tout cas c'est cool que tu ailles mieux.

- Je crois que tu es le seul à être aussi enjoué, dis-je en souriant légèrement.

- Ah bon, pourquoi tu dis ça ?

- Disons que mon escorte n'est pas aussi enthousiaste. J'ai l'impression de les agresser à chaque fois que je leur adresse la parole.

- Ah! C'est parce qu'ils font partie des Puristes! Enfin sauf Berem, je crois. C'est un espèce de groupe politique à la mode chez les elfes rouges. Ils disent qu'on est en train de perdre nos valeurs d'origine, ce qui fait de nous des Elfes, parce qu'on vit plus en harmonie avec la nature, qu'on a absorbé trop de valeurs étrangères je sais pas trop quoi... En ce moment ils sont assez sur les nerfs parce que le Roi a voulu changer de Magistère, en prétextant qu'il était trop vieux. Et le Magistère c'est un peu leur maître de pensée quoi. Leur représentant politique. Du coup ils sautent sur tout ce qui bouge.

- Et surtout les demi-hommes.

- Oui c'est vrai que ça aide ptet pas.

- Non, expirai-je, reposant mes baguettes sur le plateau.

- Vous repartez demain ?

- C'est ce qui est prévu.

- D'accord... je vais peut être te laisser alors. Tu dois être fatigué.

- Merci pour le repas, acquiesçai-je.

- De rien. J'espère que ça va bien se passer à Yaen'del... Si tu y es encore quand je rentrerai, on pourra ptet se voir.

- Pourquoi pas, m'entendis-je répondre.

- Cool! A une prochaine fois alors ! »

Il commença à faire demi-tour avec le plateau mais se retourna brusquement.

« En fait, on m'appelait Maxime, ou Maxou de l'autre côté. Mais mon vrai nom c'est Loryan !

- Moi c'est Ieven.

- Comme la légende!

- Oui, c'est ça, souris-je un peu.

- Classe. Dors bien Ieven ! »

Et cette fois il partit pour de bon.

Je m'étendis sur la paillasse, me couvris de mon manteau et fermai les yeux dans le silence retrouvé. Ce jeune homme était plein d'énergie, parler avec lui m'avait étrangement détendu. Peut être parce que sa fraîcheur et son naturel donnaient envie de lui faire confiance... ce qui faisait de lui un espion des plus redoutables. Il faudrait que je m'en souvienne. Mais peut être aussi n'était il qu'un garçon qui avait vécu trop de choses trop jeune et qui cherchait un compagnon d'infortunes avec qui parler, partager, se confier. Peut-être que d'une certaine façon il s'identifiait à moi. C'est ce que j'avais envie de croire, ce que j'avais besoin de croire. Je voulais qu'il existe un rayon de lumière dans ce futur qui restait trop sombre pour pouvoir s'y projeter, une source de chaleur, si infime soit-elle.

Un espoir d'amitié.


Boregar n'avait pas menti quand il avait dit que nous partirions à l'aube. Les rayons du soleil filtraient à peine à travers les branchages tandis que nous nous éloignions de Gwinbel vers l'ouest, longeant de nouveau une rivière qui se frayait un chemin parmi les rochers couverts de mousse et la végétation toujours plus luxuriante. J'avançai avec les autres en silence, douloureusement conscient de mon corps et de ses faiblesses.

Le réveil avait été dur ce matin. Je m'étais levé pétri de courbatures, incapable de bouger sans ressentir chacun de mes muscles hurler leur mécontentement. Chaque mouvement était une épreuve. Je m'étais habillé par geste lent, comme l'aurait fait un homme dont la vieillesse avait réclamé sa souplesse et sa vigueur d'antan, et avais marché lentement à la suite de Nani pour prendre le petit déjeuner en sa compagnie. Le plus gros de la douleur avait disparu maintenant mais mon esprit restait focalisé sur cette peine toujours présente, sur cette fatigue qui s'accumulait et que je devais combattre constamment pour continuer à aller de l'avant, en avant, toujours en avant. Mon dos me tiraillait. J'avais l'impression que les croûtes se fendaient et que du pus suintait des anciennes plaies.

Mais il fallait que j'aille de l'avant.

Un chemin de rondins surélevés nous permis de traverser une zone marécageuse où les joncs et les roseaux se mêlaient aux plantes aquatiques et aux arbres à moitié immergés. Nous passâmes un cour d'eau aux reflets émeraudes sur lequel se bataillaient des aigrettes blanches pour la prise d'un poisson qui finit par leur échapper. Ma tête était lourde. J'avais envie de m'arrêter et de m’asseoir, de faire une sieste, de m'échapper un moment de ce corps qui n'était pas le mien, de me réveiller et de découvrir que ce n'était qu'un cauchemar. Mais il fallait que j'aille de l'avant.

La forêt se referma de nouveau sur nous, rouge et or, avec ses fougères, son tapis de feuille, ses arbres recouverts de mousse, ses ruisseaux transparents et ses racines envahissantes. Les insectes bourdonnaient à mes oreilles, la brise jouait avec mes cheveux, l'odeur de sous-bois envahissait mes narines. Je mis un pied dans une flaque. L'eau pénétra les couches de mes bandages. Je commençais à avoir froid, j'étais fatigué. Quand est-ce que nous allions nous arrêter ? Quand est-ce que cette fichue forêt allait prendre fin?! Quand est-ce que j'allais enfin pouvoir me reposer ?!!

Je fis un pas en avant et m'effondrai au sol.

« Mais qu'est ce qu'il fout encore! s'exaspéra Boregar.

- Ça va? me demanda Frem, à genoux à ma droite.

- Je ne peux pas me relever, répondis-je en un souffle.

- Ben voyons...

- Attends, je vais t'aider. »

Berem passa un bras sous mes épaules et me traîna jusqu'à l'arbre le plus proche, m'asseyant délicatement contre son tronc. Mes jambes inertes avaient laissé une large trace sur le sol et reposaient maintenant à moitié croisées devant moi.

« C'est une de tes crises ?

- Oui, ça va passer...

- Dans combien de temps ? questionna Boregar.

- J'en sais rien. Deux minutes, une heure, une demi-journée ! Une semaine tiens, rien que pour te faire chier !

- Hey, me parle pas comme ça gade!

- Sinon quoi ?

- Boregar... devança Frem.

- Et merde! lâcha le lieutenant courroucé. Berem, monte le camp, on va rester ici. Frem, sécurise les environs. Moi je vais voir si je peux attraper quelque chose à manger. Et toi, fit-il en me montrant du doigt, repose-toi. Mange, bois, dors, fais ce que tu veux mais je veux que demain tu sois prêt à repartir aux aurores, et sans rechigner. »

Il partit à grandes enjambées et Frem disparut à sa suite.

Je baissai les yeux sur mes jambes, à bout de nerfs. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J'avais envie d'exploser, de hurler, de tout envoyer chier!

J'avais envie de pleurer.

Je décroisai ma jambe droite en la soulevant et me mis à la masser. Les sensations étaient atténuées, comme si mes muscles étaient engourdis et bien que je sache que cela ne servait à rien je continuai. Tout sauf rester inactif. Je ne supportais pas cette impuissance face à mon propre corps, face à mon avenir. J'avais pris la résolution d'aller de l'avant et de ne penser qu'à ce que je pouvais faire et non de me focaliser sur toutes ces choses sur lesquelles je n'avais aucune emprise, mais parfois j'avais juste envie de baisser les bras, de me recroqueviller dans un coin et de ne plus bouger. Je lâchai ma jambe droite et passai à l'autre.

« Tiens, mange-ça, ça va te faire du bien. »

Berem s'était assis à mes côtés et me tendait un gros biscuit aux noisettes et aux noix.

« C'est ma mère qui les a fait. Elle travaille dans un restaurant à Gwinbel. »

Je le remerciai et croquai dedans en silence. Le guerrier en sortit un autre d'un petit sac en toile bleu et se mit également à le manger.

Il ne me posa pas de questions, ne m'obligea pas à parler. Il n'y avait que le chant des oiseaux et les rumeurs de la forêt.

« Je crois que je vais dormir maintenant.

- D'accord. Je te réveillerai quand ce sera l'heure de dîner. »

Le sommeil me prit presque instantanément.

Le ciel était bleu, sans nuages. Les montagnes verdoyantes avec leur chapeau de neige formaient un parfait écrin à la vallée fleurie de pâquerettes, d'iris et de gentianes qui s'étendait sous mes yeux. Le vent faisait danser les hautes herbes et virevolter les aigrettes des pissenlits. Le soleil chauffait agréablement mon dos.

C'était l'heure de chasser.

Je plongeai dans les eaux miroitantes du lac et frissonnai à la différence de températures. Le bassin était profond mais d'une puissante contraction de mes muscles j'atteignis le fond et restai immobile, laissant les particules de sable et autres sédiments que j'avais soulevé dans mon mouvement me recouvrir partiellement. Je pouvais attendre des heures ainsi sans bouger, à guetter ma prochaine proie... mais le frisson des poursuites en haute mer, les plongeons subits pour capturer mes victimes et le plaisir de nager avec les courants me manquaient parfois terriblement.

En venait une, une prochaine prise...

Je restai statique, figé comme de la pierre. C'était un beau brochet. Encore quelques centimètres et...

« Ieven. » Une main qui me secoue l'épaule. « Le repas est prêt. »

Je rouvris les yeux et grimaçai lorsque je redressai la tête, les muscles de mon cou tendus et douloureux. La nuit était tombée maintenant. Un feu de camp brûlait un peu plus loin, projetant des ombres sur les visages sévères de Frem et Boregar, et une dizaine de petits poissons entourés de feuilles avaient été mis à griller sur des braises séparées du foyer.

« Tu as besoin d'aide pour te lever ? »

Je commandai à mes pieds et à mes jambes de bouger, anxieux du résultat, mais bientôt soulagé de les sentir me répondre.

« Non c'est bon, ça va aller. »

La chair des poissons était tendre et leur chaleur bienvenue. J'en mangeai trois avant de me sentir repu, les décortiquant avec patience pour ne pas avaler d'arrêtes malgré les protestations de mon estomac qui semblait souffrir d'une faim insatiable. Et d'une étrange envie de brochet. J'avais dormi toute la fin d'après midi et une partie de la soirée et pourtant je sentais mes paupières lourdes et ma concentration se dissiper. Mes yeux se levèrent vers le ciel et après quelques instants de flottement j'aperçu la lune sortir de derrière une flopée de nuages.

Gaël. J'avais fait la promesse de penser à lui, à chaque fois que je la voyais.

Et bah dis-donc, ça n'a pas l'air d'être la grande forme, fit-sa voix gaillarde dans ma tête.

Pas vraiment non.

Et après on dit que c'est moi qui se met toujours dans la merde... !

Oui ben peut être que tu m'as refilé ta poisse en mourant! Ça te ressemblerait bien ça, de me jeter une malédiction!

Quoi, MOUA ?! Nooon, jamais !

C'est ça oui, me dit pas que tu n'as jamais essayé.

Peut-être une fois ou deux, mais c'était sans arrière pensée !

Je souris tout seul à la lune, hanté par les souvenirs de mon ami. Il était si facile de l'invoquer à mes pensées, de le faire revivre à mes côtés, ne serait-ce qu'un instant.

« Tu ferais mieux d'aller te coucher au lieu de rêvasser » commanda Boregar.

Je posai mon regard sur lui et me levai sans me faire prier, parce que pour une fois il avait raison. La toile de tente m'isola de leur discussion, me plongeant presque dans le silence, et je tombai de nouveau rapidement dans un sommeil profond.

La nuit était noire, sans étoiles. La mer de nuages arrivée du sud avait englouti toute lumière et recouvert les sommets des monts enneigés, me privant de leur beauté opaline. Des chevreuils et des bouquetins venaient s'abreuver de temps à autres sur les bords du lac, parfois des lynx, se déplaçant sans bruits et sur le qui-vive, leurs sens alertés par mon odeur et ma présence.

Mais ce n'était plus l'heure de chasser.

Je tournai un moment sur moi-même et me couchai en boule, ma queue soigneusement entourée autour de mon corps, ma tête posée sur mes pattes avant. La vallée était calme. Le vent soufflait doucement dans les hautes herbes. Le parfum de la terre était apaisante.

Je commençai à flotter, suspendu agréablement dans le vide, entre deux mondes, puis fut brutalement aspiré par le songe.

La mer était déchaînée. Les courants changeaient sans cesse de direction, rendant la navigation quasiment impossible, mais je me frayai tout de même un chemin dans la direction de la cache secrète des Gn'af. J'avais conscience que tout ceci n'était qu'un souvenir, que tout ça était loin maintenant, mais je ne pouvais m'empêcher d'avoir peur de la suite, de vouloir la changer à tout prix. Cette mission était une mauvaise idée, depuis le début. Je leur avais dit que c'était de la pure folie. Mais on était en guerre, et parfois la guerre requérait des mesures exceptionnelles.


Nous sortîmes de la forêt le lendemain en fin de matinée. Malgré mes heures de sommeil, la fatigue était toujours présente et je marchais dans un état de semi-conscience, mes jambes fonctionnant de façon mécanique, mon esprit coincé dans une indolence léthargique. Aller de l'avant, toujours de l'avant, il n'y avait que ça. Comme une obsession.

Des montagnes se dressaient maintenant devant nous, majestueuses avec leur coiffure enneigée et nous ne tardâmes pas à atteindre un premier village constitué d'une quinzaine de maisons aussi grandes que des tavernes. Leurs toits pentus étaient recouverts de chaume et laissaient apparaître l'extrémité des poutres de la charpente parfois jonchées d'herbes folles ou de nids d'oiseaux. Leurs tailles imposantes devaient permettre à plusieurs générations de vivre ensemble, voir à plusieurs familles, et je me demandai un instant combien de personnes résidaient dans ce village... mais cette pensée ne subsista pas longtemps, chassée par la torpeur qui m'avait envahi. De nombreux enfants montrèrent le bout de leur nez à notre passage, curieux de voir ce que des étrangers venaient faire ici, et j'en vis plusieurs se défier de venir me parler. L'un d'eux finit par prendre son courage à deux mains et avança, le torse gonflé, le menton levé et les poings serrés.

« C'est mon père à qui parle le garde là-bas, fit-il en désignant Boregar en pleine discussion avec un elfe rouge long et maigre. Il fait du commerce avec les elfes noirs dans les montagnes! La carrure que prirent alors les épaules de l'enfant m'apprit que cette information aurait dû m'impressionner.

- C'est bien, répondis-je laconiquement.

- Tu me fais pas peur d'abord! Les autres disent que t'es un meurtrier ou un braconnier... mais moi j'ai pas peur de parler aux méchants !

- C'est bien, répétai-je encore.

- ... t'es bizarre... pourquoi tu parles pas plus que ça ?

- Je ne sais pas...

- T'es malade ?

- Peut être...

- T'as de la fièvre ?

- Peut être...

- T'as fait quoi alors, t'as tué des gens ?

- Non...

- Alors t'as fait quoi, t'as volé des choses ?

- Non, je n'ai rien fait.

- ... je peux t'écraser le pied, juste pour montrer aux copains? Pas très fort, promis.

- Vas-y. »

Le petit garçon aplatit son pied sur le mien sans méchanceté et courut retrouver ses amis pour jouir de sa gloire bien méritée. Boregar arriva sur ces entrefaites, tirant derrière lui quatre bouquetins dont la taille dépassait largement celle de ceux que j'avais déjà vu. Les animaux devaient bien faire 1 mètre 50 au garrot et le haut de leurs cornes courbes atteignait le mètre quatre-vingt-dix.

« Impossible de trouver des chevaux ici, il n'y avait que ça. Berem, viens les tenir deux minutes et toi l'humain, amène-toi. »

Je m'approchai et il s'agenouilla pour défaire les liens qui enserraient mes chevilles. A la place il m'attacha les poignets l'un contre l'autre et tendit le reste de corde à Frem.

« On reprend la route, tu nous as fait perdre assez de temps comme ça.»

Et effectivement, nous empruntâmes une route. C'était la première que je voyais depuis que j'avais pénétré le Royaume de Windfel. Elle s'étendait devant nous comme un fin tapis de sable blanc, traversant les prairies et les collines, connectant les villages et s'enfonçant jusque dans les montagnes au loin, symbole d'une domestication de la nature par l'homme. Nous grimpâmes sur nos montures et nous mîmes en avant. Le rythme cadencé de leurs longues foulées finit bientôt par me bercer et je somnolai ainsi le reste du trajet et les jours suivants, ne revenant à moi que lorsque je devais mettre pied à terre pour manger, me soulager ou aller dormir. Les paysages défilèrent sans que je n'y porte guère d'attention pourtant des images s'imprimèrent malgré tout sur ma rétine et je me souviens d'avoir bifurqué vers le nord alors que nous atteignions un carrefour au pied des montagnes. Les rivières et cours d'eau que nous croisions alimentaient des moulins et des scieries ou étaient détournées pour irriguer les champs et les bassins des teintureries et des élevages de poissons. Des vieux elfes gardaient leurs troupeaux de moutons et de chèvres tout en jouant de la flûte ou en fabriquant des chapeaux pointus en paille tandis que des plus jeunes travaillaient dans les cultures en terrasse ou voyageaient sur la route à nos côtés, parfois armés. Le Royaume me semblait soudain populeux après le désert de la forêt et les elfes blancs devinrent plus nombreux, surpassant largement les elfes rouges en nombre et les elfes noirs firent également leur apparition, plus discrets. Leur peau était aussi sombre que la suie contrairement à leurs yeux aux tons pastels si difficiles à soutenir. Je me souviens également d'une odeur de maïs grillé, ou d'un autre céréale je ne sais pas exactement, du rire des enfants qui couraient après les passants, de la morsure du vent sur mes joues, mes oreilles et mes mains, de la peur qui me rongeait le ventre alors qu'un guerrier Gn'af avait réussi à envoyer un dernier message avant que je ne détruise complètement leur centre de communication ainsi que d'images improbables de combats sous-marins. Ces sensations étranges me visitaient généralement la nuit alors que ma conscience s'échappait définitivement de mon corps et que le monde des rêves m'ouvrait grand ses portes mais je n'en gardais que de vagues impressions à mon réveil, comme si ces images ne m'appartenaient pas. Sur le moment pourtant, elles étaient aussi réelles que le monde qui m'entourait.

Les Hommes-poissons m'encerclaient. La patrouille la plus proche avait accouru après avoir reçu le message de détresse de leur compagnon et d'autres étaient sûrement en chemin mais elle arrivait trop tard pour sauver la base secrète et le précieux moyen de communication qu'elle protégeait. Je pouvais lire la haine sur les visages squameux des guerriers qui m'entouraient et je sus qu'ils préféreraient mourir plutôt que de me laisser partir impuni. La bataille s'engagea brusquement. Je ne voulais pas la revivre mais j'étais incapable de me débattre contre ce souvenir et je battis violemment des ailes pour envoyer valser mes opposants tout en me propulsant en avant, profitant des courants pour me déplacer le plus rapidement possible. Mes mâchoires se refermèrent sur un premier adversaire et je le déchirai en deux tandis que ma queue balayait les Gn'af qui essayaient de se rapprocher. Je plongeai de nouveau, lançai un cri strident qui les étourdi tous un moment et en profitai pour fondre sur leurs corps sans défense, les lacérant de mes griffes et de mes dents, ne leur laissant aucune chance. La deuxième patrouille était arrivée maintenant mais ils ne faisaient pas plus le poids contre moi que les autres. Leur dépouille retrouva bientôt celle de leurs compagnons dans les fonds marins. J'étais hors de danger.

Non! Derrière toi, regarde derrière toi !

Trop tard. La douleur inonda mon aile droite qui commença à se consumer cellule après cellule et je partis un moment en vrille avant de me stabiliser.

La glace, utilise la glace, maintenant... !

Mes réserves étaient presque vides mais j'utilisai le peu qui me restait pour geler la plaie grandissante de mon aile en un souffle glacé. Une arme de moins que je pourrais utiliser contre mes adversaires. Une autre sphère de magie effleura ma crête et j'hurlai de rage. La troupe des hommes-pieuvres virevoltait parmi les courants, tous armés d'arquebuses et de fusils harpons, et leurs projectiles filaient en ma direction de toute part.

Va-t-en, ne reste pas là, ça ne sert à rien! Fuis tant que tu le peux encore !

Mais comme ce jour là, je continuai le combat.

« Réveille-toi ! Hé, réveille toi !

- Qu'est ce qu'il y a... ? marmonnai-je à moitié endormi.

- Tu t'agitais dans ton sommeil, on aurait dit que tu faisais un cauchemar » murmura Berem.

Je me redressai avec un long soupir et me frottai un peu le visage, la tête encore lourde. La nuit était noire et Boregar dormait profondément à mes côtés, Frem de garde à l'extérieur de la tente.

« Je ne m'en rappelle pas. Enfin si... vaguement.

- Je pensais que tu revoyais peut être ce qu'il t'était arrivé, ce jour là...

- Non... je fais des rêves bizarres en ce moment. Je pense que j'ai de la fièvre.

- Fais voir. »

Il se rapprocha de moi et posa une main sur mon front.

« Peut-être un peu, effectivement. Enlève ton haut, je vais vérifier que tes plaies ne s'infectent pas. »

Le froid de l'air me donna instantanément la chair de poule mais je le laissai m'examiner sans rechigner.

« Les croûtes se sont en partie déchirées et les plaies ont un peu suinté mais ce n'est rien. Il n'y a pas de marques d'inflammation. Ce doit être la fatigue du voyage. Il faut que tu tiennes encore un peu, on est bientôt arrivé.

- Combien de temps ?

- Deux jours je dirais. »

J'acquiesçai en silence et repassai mes vêtements.

« Je peux te poser une question ? demanda le guerrier qui m'observait.

- Je t'écoute.

- Pourquoi ils t'ont fait ça ?

- ... parce que j'ai tué un humain. Même si c'est lui qui a essayé de m'assassiner en premier.

- Je vois... j'espère que tu auras plus de chance ici. La vie est pas toujours facile mais si tu travailles dur tu pourras te trouver un toit, et peut être même une femme, avoir des enfants. Tu pourrais être heureux. Le dernier réfugié qu'on a accueilli est devenu apprenti forgeron à Kievh chez les elfes noirs, il réussit plutôt bien sa vie. Il faut pas désespérer, d'accord? Il serra mon épaule amicalement et rajouta: on essaiera de te trouver du gingembre demain pour faire baisser la fièvre. Rendors-toi maintenant. »

Il partit se recoucher et je fis de même.

Le voyage du lendemain ressembla à celui des autres jours, rythmé par le pas des bouquetins et par mes phases d'éveil et de demi-sommeil. Les paysages accidentés firent place aux longues plaines et les cultures en terrasse aux rizières et aux vergers. Les routes s'élargissaient au fur et à mesure que l'on s'approchait de la capitale impériale et les villages se transformèrent en villes grouillantes de vie, toujours plus bruyantes et animées. J'aperçus des vêtements de couleurs vives aux tissus fluides et riches, des femmes aux coiffures élaborées, des soldats qui arboraient un aigle doré aux ailes déployées sur leur tunique blanche, emblème de la famille du Messager Céleste. Berem s'arrêta pour négocier avec un marchand ambulant accompagné d'un grand chien-loup qui tirait une petite charrette et j'eus le droit à plusieurs infusions de gingembre dans la journée. Ma fièvre avait peut-être baissé quand nous nous arrêtâmes pour dormir dans une taverne qui nous loua une chambre pour quatre pourvue de matelas directement posés au sol, mais j'eus tout de même du mal à rassembler la volonté suffisante pour observer avec attention tout ce qui m'entourait et écouter les conversations qui emplissaient le bâtiment. Pourtant il aurait fallu que je me renseigne, que j'en apprenne plus sur ce qu'il se passait à la capitale et si possible à la cour pour préparer mon entretien avec le Grand Conseil. "Soit honnête et tout ira bien" avait dit Elven. Oui... mais Mela m'avait aussi averti de faire attention à la façon dont je parlais des humains. Elle m'avait raconté comment les mages pouvaient plier les esprits à leur volonté et je me demandai soudain s'ils étaient capable de lire dans les pensées, s'ils sauraient déterminer si je mentais ou non.

Je me retournai sur mon matelas et essayai de ne pas y penser. Dormir, il n'y a que ça à faire. Dormir et rassembler mes forces pour faire face au Ten'no et à mon destin. Quoi qu'il arrive, je ne partirai pas sans me battre.

...

La nuit était belle, sans nuages. Les étoiles scintillantes éclairaient doucement une magnifique vallée entourée de montagnes qui se reflétaient dans les eaux pures d'un lac. J'avais l'impression de connaître cet endroit.

Je respirai profondément et m'avançai vers les berges, effrayant au passage des chevreuils venus s'abreuver. L'atmosphère était calme, apaisante. Je me penchai pour caresser la surface de l'eau, attiré par ses miroitements, quand une voix tonitruante sortit de nulle part :

Je savais bien qu'un petit insecte tournait autour de mon esprit ces derniers temps.

Qui a parlé ?

Moi.

Je me retournai vers l'origine de la voix et tombai le cul dans l'eau du lac, mon cœur au bord de la crise cardiaque. Le dragon qui se trouvait derrière moi éloigna sa tête de mon visage et découvrit ses dents aiguisées en ce qui semblait être un sourire amusé, ses naseaux dilatés et ses yeux reptiliens rétrécis  en une simple ligne jaune.

Je fais toujours cet effet là la première fois.

Son corps de la taille de celui d'un grand cheval était noir comme la nuit ainsi que son long cou onduleux et sa queue flexible. Ses ailes repliées semblaient d'un bleu céleste avec des reflets plus foncés mis à part leurs bordures et le passage de ses os fins qui étaient eux aussi d'un noir profond. Son aura plus que sa taille était imposante et mon cœur ne s'était pas tout à fait calmé lorsque je me relevai.

Je suis en train de rêver, murmurai-je plus pour me rassurer qu'autre chose.

Pas tout à fait, non. Tu es dans le monde des esprits, bien plus profond que celui des rêves, même s'ils sont parfois connectés.

Le monde des esprits ?

Dois-je me répéter ? Ne me dit pas qu'en plus d'être inconscient tu es aussi demeuré ?

Comment est-ce que je suis arrivé ici ?

Ah, enfin une bonne question ! Car comme son nom l'indique, seuls les esprits peuvent se déplacer dans ce monde. Donc soit tu es une puissante créature magique, ce qui m'étonnerait, soit tu es mort.

Je suis pas mort.

Pas encore non. Mais ça ne saurait tarder si tu continues à lambiner ici. Ton esprit n'est plus relié à ton corps que par un fin fil de volonté et chaque fois que tu dérives en ces lieux tu le fragilises un peu plus.

Mais je ne fais pas exprès de venir ! Tout ce que je veux, c'est dormir.

Hm... peut-être est-ce en partie ma faute. Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas reçu de visite que j'ai oublié de cloisonner mes pensées et leur puissance a pu t'attirer. Je vais y remédier.

Alors c'est vous que je voyais dans mes rêves ?

Esprit. Tu espionnais mon ESPRIT. Combien de fois vais-je devoir le dire? Et ce sont MES rêves auxquels tu as assisté, MES souvenirs.

... Est-ce que vous êtes mort ?

Si j'avais vraiment été témoin de son passé, il avait sûrement vécu il y a de ça des millénaires, avant la Période Obscure. Cette bataille contre les Gn'af ne pouvait se dérouler qu'au moment de la Grande Guerre après que les Humains aient volé l'orbe magique. Les légendes disaient-elles donc toutes la vérité ?

Le dragon approcha sa tête de mon visage si près que je pus sentir le souffle glacé de ses naseaux s'étaler sur mes joues et mon cœur reprit sa course folle. Il me fixa un long moment, hésitant visiblement entre me tuer sur-le-champ et me répondre calmement, et finit par déclarer :

Non. Je ne suis pas mort. Mais j'y ai échappé de peu, comme tu l'as fait également.

Donc vous existez pour de vrai.

Ha, par tous les vents et marées! J'avais oublié combien vous autres créatures pouviez être lentes ! Oui, j'existe pour de vrai et je réside dans cette vallée que tu peux voir autour de toi, bien qu'il ne s'agisse ici que d'une vulgaire représentation créée par mon esprit.

Je croyais que tous les dragons avaient été décimés.

Comme tu croyais que Windfel avait disparu. Ce qui bien sur, s'est avéré être une vérité absolue...

D'accord, c'est bon, j'ai compris. Je suis un attardé. Mais comment vous savez tout ça sur moi ?

Cette réponse parut lui plaire et il remua nonchalamment le bout de sa queue.

Tu es chez moi ici, tu n'as aucun secret pour moi. Quant aux miens, beaucoup sont morts il est vrai, les autres sont simplement partis.

Partis ? Partis où ça ?

Dans un autre monde, évidemment.

Evidemment...

Pourquoi vous ne les avez pas suivi?

Parce que j'en étais dans l'incapacité. Ce que tu vois est mon image spirituelle, mon corps physique est... en moins bon état. Regarde-toi, tu comprendras.

J'obéis et compris effectivement ce que le dragon voulait dire. Le corps que j'avais sous les yeux était sain, musclé, souple, capable de marcher pendant des heures sans se fatiguer et de se battre contre les meilleurs guerriers. C'était mon corps, c'était moi. Moi comme je me voyais et non moi comme je l'étais, affaibli par le châtiment que l'on m'avait infligé.

Alors vous êtes le dernier des Dragons...

J'en ai bien peur, oui.

Il devait se sentir si seul...

Vous avez dit que les esprits des morts se trouvaient ici.

C'est exact.

Est-ce que vous pouvez dialoguer avec eux ? Est-ce que vous pouvez retrouver vos anciens compagnons ?

Lorsqu'un dragon meurt, son esprit ne reste qu'un court instant dans ce royaume. Il se désintègre ensuite pour ne faire qu'un avec lui, pour devenir lui. C'est notre magie qui maintient cet endroit en état. Il ne reste malheureusement aucun des miens avec qui dialoguer.

Mais les autres esprits, ceux des... mortels, vous pouvez communiquer avec eux ?

En effet, mais si je te trouve déjà limité imagine ce qu'une conversation avec un mort pourrait m'apporter! Les pauvres sont souvent diminués et restes bornés à une pensée unique comme si seulement une facette de leur personnalité avait subsisté. Oh il y en a bien certains qui s'en sortent dignement et qui ont même réussi à éveiller ma curiosité mais...

... est-ce que vous pourriez trouver quelqu'un pour moi et l'amener ici ?

Je le pourrais, mais je n'en ferai rien.

Pourquoi ?

Parce que cela finirait d'affaiblir le fil de volonté dont je t'ai parlé. Celui qui te retient encore à ton corps... et ce n'est pas ce que nous voulons, n'est ce pas ?

Mais est ce que vous pourriez au moins me dire où il est et... s'il va bien ?

Les notions auxquelles tu fais référence n'ont aucun fondement ici. Il n'y a pas de où, ni de quand, ni de sensation de bien être ou de mal être. Les montagnes et la vallée qui nous entourent ne sont que des représentations que j'ai créé afin de donner un cadre à ton esprit qu'il pouvait appréhender. En réalité tu te trouves à la fois partout et à toutes époques confondues, passé, présent ou futur.

Je soupirai et marchai un moment de long en large sur les berges du lac. Partout à la fois et à toutes époques confondues... comment était-ce possible ? Je n'arrivais pas à réaliser, à assimiler ce que le dragon venait de m'apprendre. Mais en même temps, je palabrais avec une créature légendaire. Comment savoir si je n'étais pas tout simplement en train de rêver ? Si tout ceci n'était pas qu'une illusion provoquée par un délire fiévreux ?

Très bien. Comment je fais pour me... "réveiller" et ne plus venir ici ?

Cela je m'en charge. Et comme ta présence en ce monde est en partie ma faute je ne te tiendrai pas rigueur d'avoir espionné mes pensées.

Vous êtes trop aimable...

Ce n'est que simple politesse. Maintenant repose toi bien, Etoile Flamboyante.

Je ne suis pas l'Etoile Flamboyante, je suis juste...

« Ieven» murmurai-je dans mon sommeil.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Céliane Bruneau-Boutet 0
J'ai adoré votre premier livre je l'ai acheter il y a peu et je l'ai dévorer il était excellant vous un super auteur j'en redemande encore vous avez une per imagination je vous remercie pour se bijoux j'ai hâte de voir la suite avec impatience 😇❤️😇
Portrait de Valet2trefle
Merci ! Ça me fait tellement plaisir de lire votre message ! 🤗
Portrait de Eloplume
On sait jamais si je veux être éditée ça peut avoir du poids d'avoir beaucoup de lecteur en ligne
Portrait de Eloplume
https://www.404-factory.fr/story/les-echos-du-temps