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Prologue

Longtemps, il avait cru tout savoir et tout connaître. Il était intimement persuadé que plus rien ne pourrait ni le surprendre, ni le déstabiliser. Pourtant, la longue déambulation dans Cargast Hill qu’il avait entamée depuis de longues minutes le faisait renouer avec un sentiment dont il n’avait plus goûté la teneur depuis fort longtemps. La peur. Viscérale et profonde, celle qui glace le sang, rend les mains moites et entraîne le cœur dans une épouvantable cavalcade.

Cargast Hill était un quartier misérable de la banlieue ouest londonienne, vivotant sur l’activité de son bassin houiller qui déclinait à mesure que le marché du pétrole explosait. S’il n’avait jamais connu d’âge d’or, cet obscur faubourg anglais avait joui de périodes bien plus prospères que celle qu’il vivait à cette époque. Les habitants y étaient parqués dans des grands immeubles en barres et tours rivalisant de hauteur. Les forces de l’ordre avaient déserté les lieux, ce qui avait favorisé l’émergence d’une économie souterraine.

Les rares passants que l’homme croisait lui jetaient de sombres regards comme pour lui rappeler qu’il n’était pas le bienvenu. Pour beaucoup, l’extérieur est l’étranger, l’étranger est l’inconnu et l’inconnu est une menace qu’il est préférable d’éviter. Les hautes cheminées des usines charbonnières, entassées les unes sur les autres le long des larges avenues du quartier, vomissaient des serpents de fumée qui venaient lécher son ample manteau noir. Les maisons, les routes, les trottoirs, les lampadaires, les bancs publics et les cabines téléphoniques étaient maculés de suie. Un épais et tenace nuage de poussière persistait dans le ciel comme le signe d’un funeste présage. Et l’église demeurait introuvable.

L’homme au manteau noir était particulièrement voûté, non pas comme un vieillard écrasé par le douloureux poids des années mais comme un homme qui protégeait entre ses bras quelque chose de précieux qui lui tenait à cœur. Cela ne manqua pas d’attiser la méfiance des badauds qu’il rencontrait car ce qu’il cachait dans les replis de son manteau et portait avec une rare prudence suscitait la curiosité et la convoitise.

Quand il arriva au croisement de Col Road et Hope Street, l’homme en noir aperçut enfin l’édifice religieux qu’il recherchait. Son clocher se dressait fièrement dans le ciel tandis que le parvis empiétait largement sur le carrefour. La façade de l’église était richement décorée avec ses niches, ses frontons et ses pilastres comme autant de rides qui montraient qu’elle avait traversé les siècles sans sourciller. Même la suie, qui se glissait dans chaque recoin, ne parvenait pas à l’enlaidir aux yeux de l’homme en noir.

Plus il avançait vers le porche, plus il était effrayé par les sculptures qui jalonnaient la façade, craignant qu’elles ne se meuvent pour l’enserrer et le piéger à tout jamais dans leurs bras de pierre. À mi-hauteur de l’église, des gargouilles fixaient le parvis de leurs regards perçants, têtes en bas, prêtes à fondre sur l’imprudent voyageur qui avançait vers elles comme des aigles sur leurs proies. 

En ces terres, il dut bien admettre son ignorance des us et coutumes de ce quartier. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il ouvrit les portes de l’église et y entendit les voix harmonieuses d’une chorale d’enfants célébrant la naissance d’un enfant divin. Quelques fidèles se retournèrent pour lui faire remarquer son retard et le pressèrent du regard de fermer les portes et de prendre place en s’asseyant sur un banc. Il s’exécuta non sans estimer mériter une meilleure considération qu’un vulgaire troubadour. Mais, après tout, qui aurait pu le connaître ici ? Il jeta un bref coup d’œil à ce qu’il tenait, lové dans ses bras. Un tendre sourire éclaircit son visage et il releva la tête pour observer le spectacle d’une religion dont il ignorait à peu près tout.

Les chants se succédèrent, entrecoupés de lentes processions d’hommes en blanc. Des volutes de fumée s’échappaient de l’encensoir du prêtre, qu’il balançait de gauche à droite comme un pendule mécanique. L’érudition de l’homme en noir était telle qu’il connaissait la langue des mortels mais les mots que le prêtre bafouillait parfois lui étaient tout à fait étrangers. Cela ne manqua pas de l’agacer car son savoir dépassait celui de tous les autres et les lacunes qu’il mettait à jour dans ce monde lui fit prendre conscience que l’Univers recelait encore bien des mystères et que la connaissance est un puits sans fond. Il est vain de prétendre à l’exhaustivité.

Toutefois, les rares versets en langue commune lus par le prêtre à partir d’un épais livre noir lui firent comprendre que les fidèles rassemblés célébraient la naissance du Prince de la Paix qui avait apporté la Lumière pour mettre fin au règne des Ténèbres. L’amateur éclairé des Lettres qu’il était apprécia la poésie des mots prononcés, reconnaissant à cette histoire un indéniable pouvoir d’attraction.

À la fin de la cérémonie, le prêtre souleva une statuette de plâtre, figurant l’enfant divin loué par les chants, et l’apporta jusqu’à un décor de ferme aménagé pour l’occasion. Il l’installa dans un nid de paille, aux côtés de nombreux personnages et animaux parmi lesquels un âne, un bœuf et des moutons. Peu à peu, les croyants quittèrent l’église sans se précipiter. L’homme en noir fut étonné par la sérénité qui se dégageait de l’endroit et en conclut que tous les hommes n’étaient pas d’affreuses créatures impatientes et pressées. Il y avait encore une place pour le recueillement et la prière.

Une fois l’église vidée de ses ouailles, le prêtre remarqua enfin la présence de l’étranger. 

« Que faites-vous encore ici mon enfant ?, dit-il d’une voix grave et solennelle de celle qu’il avait utilisée pour mener la messe.

- Êtes-vous le père Grégory ?, s’enquit l’homme en noir.

- C’est moi même. Que puis-je pour vous ?

- Je cherche un asile pour une âme innocente et faible, mon père.

- L’innocence est un idéal vers lequel tendre mais personne ne peut se targuer de l’être, répondit le père Grégory.

- L’âme que je veux vous confier est pure et innocente, mon père. Je peux vous l’assurer ».

L’homme en noir se débarrassa de son manteau et dévoila au prêtre ce qu’il tenait dans ses bras. Le père Grégory écarquilla les yeux et ouvrit instinctivement la bouche. Un nourrisson dormait paisiblement, la tête appuyée sur l’avant-bras de l’étranger. Un drap en soie blanche était enroulé soigneusement autour de son corps dénudé. Sa peau rosée signalait une rare vitalité. Son petit nez pointu et ses lèvres fines semblaient avoir été taillés par le plus habile des sculpteurs. Quand il ouvrit les yeux, le bleu de cobalt de ses iris pétrifia le prêtre, arrêté par la noblesse dégagée par l’enfant. « Mon père, ce nourrisson court un grave danger. Il a besoin de votre protection et celle de ce lieu. Je n’ai que peu de temps mais j’ai toute confiance en vous. Promettez-moi d’assurer sa garde et un jour viendra où vous serez libéré de ce fardeau » affirma l’homme qui remit son manteau noir en tendant le nourrisson au prêtre. Réticent mais heureux de sauver l’enfant des mains de cet étrange homme qu’il considérait comme peu recommandable, il s’empara du nourrisson. L’étranger lui remit un médaillon et fit jurer au prêtre de le conserver en lieu sûr et de le remettre à l’enfant à l’âge qu’il jugerait opportun. Le père Grégory se retira dans les ténèbres de l’église et, pour longtemps, déroba l’enfant à la vue de tous.

L’homme en noir quitta l’église et se dirigea vers le pub Lazy Crook dans lequel il devait retrouver un vieil ami. Dans la nuit noire dans laquelle le clair de lune ne parvenait pas à percer la brume de Cargast Hill, les quelques bars du boulevard étaient comme des foyers d’incendie embrasant l’atmosphère. Un vent léger, soufflant de l’Ouest, rendait la nuit froide sans parvenir à chasser la fumée stagnante.

Quand il poussa les portes du pub, l’homme en noir sentit son cœur se réchauffer. Certes, il n’avait pas pour l’alcool une passion particulière mais l’endroit partageait avec les tavernes qu’il connaissait de nombreuses analogies, rétablissant l’assurance qu’il avait perdue depuis qu’il avait foulé le sol de Cargast Hill. Quatre hommes jouaient au poker sur la droite, de nombreuses chopes de bière, pleines et vides, les accompagnant dans leur jeu. Derrière eux, une jeune serveuse blonde au short vert plus court que la moyenne détaillait à deux clients les spécialités locales avec le même entrain qu’une vendeuse de charmes. Sans doute espérait-elle séduire un jour un touriste fortuné qui l’extirperait de ce trou perdu qu’était Cargast Hill pour l’emmener dans les plus beaux palais européens.

Au fond du pub, perché sur une petite estrade en bois, un chanteur noir entonnait un blues devant l’indifférence d’à peu près toute l’audience. Seul l’homme en noir fut happé par la musique, attiré par des notes, des sons et des mélodies qu’il n’avait jamais entendus.

La voix de l’homme noir, qui avait sans doute beaucoup vécu, semblait avoir été trempée dans un fût d’Irish Whiskey des Highlands du Nord. Éraillée, caverneuse et emplie de caractère, elle avait admirablement bien séchée et vieillie. Son annulaire gauche était amputé. Un pacte avec le diable était sans doute à l’origine de ce malheureux handicap. En échange, il y avait gagné une technique irréprochable et il n’est guère certain qu’il aurait mieux joué s’il avait joui de l’intégralité de ses doigts. Ces derniers couraient sur le manche de la guitare d’avant en arrière comme de furieux chevaux frappant de leurs sabots la terre blanchâtre d’un vaste champ de coton. Naissant des entrailles de son âme, les mots qu’il déclamait maudissaient les souffrances du passé et celles du présent. Il tapait rythmiquement le plancher avec son pied droit, donnant à sa performance une aura que l’homme au manteau noir n’oubliât pas de sitôt.

Il s’accouda au bar et commanda au gérant un whiskey. Son ami n’était pas encore arrivé et cela l’inquiéta car il n’avait pas pour habitude d’être en retard. Ses craintes s’évanouirent aussi vite qu’elles étaient apparues lorsqu’un adolescent d’une quinzaine d’années fit une entrée remarquée dans le Lazy Crook. « Et une tequila pour moi, mon cher ami » vociféra le garçon, sous le regard amusé de l’homme en noir.

Le gérant et propriétaire du pub, un certain M. Abercrombie, apprécia modérément l’insolence du jouvenceau et lui fit remarquer son jeune âge pour refuser de le servir. L’adolescent avait l’assurance d’un loup chassant de détestables rongeurs et son bagout fit fulminer M. Abercrombie comme un taureau face à son bourreau. Les cicatrices qui striaient son visage bourru interpellèrent l’homme en noir qui considéra que le patron du Lazy Crook n’était pas homme à contredire. « Ce jeune homme prendra un lait frais. Point la peine de se disputer pour pareille bagatelle » affirma-t-il en apaisant les deux querelleurs. L’adolescent vint alors s’asseoir à côté de son ami et M. Abercrombie lui servit le verre de lait avec un rictus de colère et un grognement animal dans la voix.

« Ainsi, c’est toi qui a été missionné par Bealdor le Grand pour assurer la protection du Prince en ce monde ?, questionna l’homme en noir pour lancer la conversation car la réponse était évidente.

- Absolument, même si l’incarnation humaine qui m’a été offerte n’est pas pour me faciliter la tâche. Mais je dois bien avouer qu’à mon âge, retrouver un corps de cette fraîcheur n’est pas des plus désagréables.

- Penses-tu pouvoir rester assez longtemps ici ? Il faudra bien des années pour que le Prince accomplisse ses miracles.

- Je crois que tu mésestimes les pouvoirs de Bealdor. Il est le garant de mon esprit dans la forêt des Songes et j’ai toute confiance en lui.

- Crois-tu que tu pourras tenir secrètes tes origines si longuement ?

- J’espère établir rapidement une relation de confiance avec le Prince pour lui expliquer le rôle qui est le sien. Le Prince ne sera pas un roi comme les autres. Son intelligence devra être plus développée, sa clairvoyance moins étroite et son courage plus précoce.

- Le père Grégory te sera un précieux allié dans ta mission. Et le Mal n’est pas prêt de trouver le Prince. Le Mal s’empare des terres fleuries et maltraite les gens heureux. Aucune rose n’a poussé à Cargast Hill depuis l’Âge des dieux » conclut l’homme en noir.

Il enlaça longuement son ami, persuadé de ne pas le revoir avant longtemps. Il quitta le pub et, dans la moiteur des ruelles de Cargast Hill, sombra dans l’espace et dans le temps pour retourner chez lui. Il considéra sa mission comme achevée. Le Prince était entre de bonnes mains.

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Portrait de Anonyme
Portrait de L'HistoireACôté
Ce début est très prometteur ! L'écriture est vraiment maîtrisée et l'intrigue est... Intriguante. J'ai hâte de lire la suite.
Portrait de Mavis
Cette histoire m’intrigue ! J’ai hâte de savoir la suite ... et de savoir comment grandit le Prince ^^