Chapitre 1 : Une monture sans cavalier | 404factory
Le cœur de la montagne

Chapitre 1 : Une monture sans cavalier

Ce fut Clothilde qui aperçut le cheval la première.

La jeune fille était en train de courir aussi vite qu'elle pouvait pour échapper à Ronan, son poursuivant attitré. Ce dernier lui laissait volontairement une petite avance, afin de rendre la chasse plus amusante et sa victoire finale plus éclatante. Avec les risques que cela entraînait. S'il parvenait à la rattraper, il aurait droit à son baiser. Si Clothilde atteignait la lisière de la forêt, elle aurait la satisfaction de lui avoir échappé.

Le jeu était très populaire chez les garçons et les filles du village de Coilhaven, et une dizaine d'enfants et adolescents s'égayaient dans l'herbe de la petite clairière. Les plus jeunes y prenaient part de façon tout à fait innocente, courant avec abandon dans le seul but de se dépenser, prenant pour cible leur camarade la plus proche. Les plus âgés, de leur côté, prenaient cela comme un rituel de séduction. Chacun avait un but précis en tête, et certaines parties se terminaient parfois dans des étreintes un peu plus poussées, à l'abri des regards.

Leurs parents les laissaient agir avec une complaisance amusée, faisant mine de ne voir que des jeux sans conséquences et des plaisirs inoffensifs dans ces courses poursuites. Eux-mêmes y avaient bien souvent pris part dans leur jeunesse, et certains des participants actuels avaient vu le jour quelques mois après. Il était admis, sans que jamais personne ne le reconnaisse à voix haute, que chaque génération garde le silence sur l'ancienneté de cette pratique, laissant croire à leurs enfants qu'ils en étaient eux-même les inventeurs. C'est ainsi que s'étaient formés bien des couples dans le village.

Clothilde était la cible privilégiée de Ronan. À  13 ans, le jeune garçon commençait à se découvrir un intérêt bien plus poussé pour ces jeux, et à entrevoir les possibilités qu'elles offraient par la suite. Il n'avait encore jamais osé pousser les choses plus loin qu'un chaste baiser. Mais son corps réagissait de plus en plus à ce simple échange, et il se trouvait de plus en plus frustré lorsqu'il ne parvenait pas à rattraper sa proie favorite. Ces derniers temps, il s'était même mis à en rêver. Il lui arrivait alors de se réveiller avec dans les narines le fantôme du parfum de la fleur de lys dont elle se paraît, ou le souvenir fugace de ses boucles blondes qui s'enroulaient autour de ses doigts.

Clothilde, de son côté, voyait clair dans le jeu de son poursuivant. Elle devait reconnaître qu'elle n'était pas insensible à l'attention qu'il lui portait. Elle avait observé avec intérêt le jeune garçon se transformer durant l'été alors qu'il subissait une poussée de croissance aussi brusque que soudaine. Il faisait désormais une bonne tête de plus qu'elle et elle pouvait voir avec satisfaction sa peau bronzée par le travail dans les champs se tendre sur une musculature de plus en plus prononcée.

Malgré tout, elle ne pouvait pas non plus se laisser faire sans offrir un minimum de résistance. Où était le plaisir dans le fait de s'abandonner ainsi ? S'il voulait l'avoir, il faudrait qu'il la mérite. Elle ressentait toujours une certaine fierté à chaque fois qu'elle parvenait à lui échapper, même si cette sensation se teintait parfois d'amertume et de regret.

La poursuite du jour était sur le point de se terminer par une nouvelle victoire de la jeune fille, lorsque cette dernière ralentit soudain sa course et s'arrêta à quelques mètres de l'ombre des arbres, son attention fixée sur un point devant elle. Ronan, l'esprit tout entier centré sur son objectif, lui attrapa le bras avec un cri de joie avant d'apercevoir à son tour ce qui avait ainsi attiré le regard de sa partenaire.

À quelques mètres d'eux, au milieu d'un bosquet, se tenait un cheval. Immobile, il observait les enfants qui jouaient sans broncher. Il semblait attendre quelque chose, un mot, un ordre, une raison de bouger à nouveau. Il n'avait pas non plus l'air d'avoir peur. Simplement il restait là, dissimulé à la vue par les arbres autour de lui. Seule sa robe blanche se détachait au milieu du vert et brun de la forêt.

Intrigués par le calme et l'immobilité soudaine des deux joueurs, d'autres participants vinrent se rendre compte de ce qui se tramait, et une dizaine d'adolescents se retrouvèrent bien vite massés le long de la limite invisible qui séparait la clairière de la forêt. Les commentaires et les interrogations sur la présence du mystérieux animal fusaient ; certains s'extasiaient sur la pureté de sa robe, d'autres se demandaient de quel enclos il avait bien pu s'échapper. Personne ne prit le risque de s'avancer dans l'ombre pour l'observer de plus près.

– Il n'est pas sauvage, fit remarquer Ronan. Il a une selle sur le dos. Il devait avoir un cavalier.

Une vague de murmures accueillit la remarque, cette fois-ci teintée d'inquiétude. Personne, dans le village, ne possédait de cheval blanc. Son propriétaire, où qu'il fut, était donc un étranger. Mais que lui était-il arrivé ? Pourquoi n'était-il pas sur sa selle ?

Le bourdonnement de questions s'interrompit soudain lorsque, rompant les rangs, Emy se dirigea vers l'animal. Personne ne l'avait vue s'approcher. Elle n'avait pas participé à la discussion jusqu'alors, restant silencieusement dans son coin.

Emy était la sœur aînée de Ronan, bien que sa petite taille la fit paraître plus jeune. Les deux partageaient les mêmes traits fins, accentués par un nez étroit et des pommettes saillantes. Mais leur ressemblances'arrêtait à leur apparence. Là où Ronan rayonnait par son charisme au milieu de ses camarades, Emy était d'un naturel discret et effacé. Elle parlait peu, depuis son plus jeune âge, et semblait vivre dans un monde à part. Ses yeux vert foncé paraissaient toujours fixés sur quelque chose qu'elle seule pouvait voir et son visage affichait généralement une expression rêveuse. Ses longs cheveux noirs étaient souvent emmêlés et envahis par les brindilles et les feuilles mortes. Elle préférait la compagnie des plantes et des animaux à celle des humains. 

Aujourd'hui encore, pendant que les autres adolescents de son âge s'égaillaient dans la clairière, elle était restée à l'écart, à l'ombre d'un pin, son attention fixée sur les insectes qui grouillaient parmi ses racines. Ses vêtements étaient encore tachés de résine, dont l'odeur l'enveloppait comme une armure végétale. Certains de ses camarades avaient bien essayé de la faire participer à leurs jeux, mais elle n'avait jamais manifesté d'intérêt et ils avaient bien vite abandonné. Tous la considéraient comme étrange et étaient secrètement soulagés de la voir rester ainsi de son côté.

La jeune fille se rapprocha doucement du cheval, une main tendue devant elle, les yeux rivés dans ceux de l'animal. Elle murmurait des paroles réconfortantes à mi-voix, dans un effort pour ne pas lui faire peur. Elle posa la main sur son flanc, délicatement, et lui flatta l'encolure. Il s'ébroua doucement en poussant un petit soupir. Emy continua à le caresser, sans prêter attention au petit groupe qui s'avançait à son tour et s'agglutinait à distance respectueuse, comme hypnotisé par le spectacle.

– Il est magnifique, murmura Emy.

– Il est blessé, s'écria soudain Clothilde en désignant la croupe de l'animal.

En effet, une trace rouge vif se détachait sur le pelage immaculé, juste derrière la selle, et le zébrait jusqu'à son poitrail.

– Ce n'est pas son sang, annonça Ronan.

Le jeune garçons'était approché à son tour et inspectait désormais le cheval. Il passa la main le long de la marque pourpre et inspecta ses doigts. Ils étaient à présent poisseux et teintés de rouge.

– Ce doit être celui de son cavalier. Il est encore frais.

Un silence s'abattit soudain sur le petit groupe tandis que chacun pesait les implications de cette découverte. Ronan se pencha sur la selle, l'examinant sous toutes les coutures. De son côté, Emy continuait à caresser la tête du cheval, sans prêter la moindre attention à l'agitation autour d'elle.

– Je me demande où il peut bien être. S'il a tenté de traverser la forêt tout seul...

Le jeune homme ne compléta pas sa phrase. Tous savaient où il voulait en venir. La forêt s'étendait sur des centaines de kilomètres à la ronde. Le village de Coilhaven en marquait la frontière. Au-delà, se trouvaient le territoire des peuples libres de Coilarmaicht, des tribus d'hommes et de femmes qui vivaient encore à l'état sauvage et avaient fait de la forêt leur domaine.

Ceux-ci voyaient généralement d'un très mauvais œil toute tentative d'incursion sur leur territoire, comme les habitants du village et de ses environs en avaient fait l'expérience à maintes reprises par le passé. De génération en génération, des histoires sur le sort réservé à ceux qui osaient pénétrer trop loin dans la forêt se répétaient autour du feu, et la peur de ces terrains inexplorés était transmise très tôt aux enfants de Coilhaven.

Si le mystérieux cavalier avait tenté de la traverser, le doute sur son sort n'était pas permis. Imperceptiblement, sans même sembler s'en rendre compte, les adolescents se mirent à reculer, retournant vers la lumière et la sécurité de la clairière.

Suivant le mouvement, Ronan se saisit des rênes du cheval et commença à se diriger vers le village. Mais l'animal refusa de bouger et resta planté sur place, ses sabots ancrés dans le sol comme des racines. Le jeune garçon tenta de tirer d'un coup sec, auquel l'animal répondit en tournant brusquement la tête vers l'intérieur de la forêt.

– Ne tire pas comme ça, s'écria Emy, tu vas lui faire mal !

Sans laisser à son frère l'occasion de protester, elle s'empara des rênes et laissa du mou.

Immédiatement, le cheval se tourna et commença à marcher dans la direction opposée, s'enfonçant dans les bois.

– J'ai l'impression qu'il veut nous guider, remarqua Ronan. Il a quelque chose à nous montrer.

– Il veut aller dans la forêt, répliqua Clothilde. Tu sais très bien que nous n'avons pas le droit d'y pénétrer. On ne sait pas qui peut nous y attendre.

– Peut-être qu'il veut nous amener jusqu'à son maître. Peut-être qu'il est seulement blessé.

– C'est trop dangereux.

– Le sang est encore frais, il ne doit pas être loin.

Sans ajouter un mot,il emboîta le pas à leur guide. Emy tenait toujours ce dernier par la bride, lui laissant assez de liberté pour qu'il puisse avancer sans contrainte. Le reste du petit groupe avait déjà regagné la clairière et les observaient à présent s'enfoncer dans l'ombre. Clothilde hésita un instant puis, lâchant au passage un juron sonore, elle se joignit aux deux autres.

– Au moindre danger, je vous préviens, je vous abandonne. Et tu sais que je cours plus vite que toi, ajouta-t-elle en direction de Ronan.

Ce dernier fit semblant de n'avoir rien entendu, son attention concentrée devant lui. Il pouvait distinguer les traces de sabots par endroit, dans la terre encore meuble. Il faisait plus humide ici, les arbres autour d'eux ne laissaient passer la lumière du soleil que par intermittence. Le silence était total, pas un chant d'oiseau, pas un bourdonnement d'insecte, seuls résonnaient le bruit des brindilles qui craquaient et des feuilles qui bruissaient sous leurs pieds à mesure qu'ils s'enfonçaient toujours plus avant dans l'ombre.

Ronan se sentait rapetisser à mesure qu'ils avançaient, la haute stature dont il était si fier réduite à néant comparée à la taille des troncs qui les entouraient. Au-dessus d'eux, la canopée étendait sa couverture de verdure, toujours plus haut, toujours plus loin,toujours plus dense. On aurait dit que la nuit était soudain tombée autour d'eux.

Il regarda par-dessus son épaule. Il ne voyait plus l'entrée de la clairière,désormais. Il commençait à sentir l'angoisse lui nouer les entrailles à mesure que la forêt refermait sa carapace végétale sur le petit groupe.

Il jeta un coup d’œil à sa sœur. Emy regardait également autour d'elle, mais il ne voyait nulle trace d'inquiétude sur son visage. Elle semblait au contraire fascinée par le décor qui les entourait, ses yeux bondissaient d'un point à un autre, buvant le moindre détail. Si cela n'avait tenu qu'à elle, le jeune garçon était sûre qu'elle se serait arrêtée pour inspecter de plus près un champignon ou débusquer une colonie d'araignées. Elle avait toujours été ainsi, à accorder de l'attention à la moindre futilité que la nature mettait sur sa route.

Clothilde, elle,avait l'air de regretter un peu plus à chaque pas sa décision de les suivre. Elle gardait les yeux rivés devant elle, les bras croisés  contre sa poitrine comme pour se protéger d'un danger invisible.

– Je crois qu'on est allés assez loin, décida Ronan au bout de quelques minutes.

Le son de sa voix avait quelque chose d'étrange dans cette atmosphère oppressante. Il avait la désagréable impression qu'elle portait bien plus loin que d'habitude, se répercutant sur les troncs et faisant bruisser les feuilles sur les branches.

Le cheval ignora cette déclaration et poursuivit sa route, toujours mené par Emy,qui semblait se laisser guider sans faire attention au chemin qu'elle empruntait. Elle regardait toujours autour d'elle avec la même expression rêveuse sur ses traits, complètement inconsciente du danger qui les menaçait.

– Il y a quelque chose, là-bas, annonça-t-elle en tendant le doigt devant elle.

Face à eux, à une centaine de mètres, une petite butte montait en pente douce. Ronan plissa les yeux, cherchant à apercevoir ce qui avait attiré l'attention de la jeune fille.

Il distingua une forme blanche sur le sol, mais sans parvenir à savoir ce que cela pouvait être. Lorsqu'ils se furent encore un peu rapprochés, il finit par se rendre compte de ce qui les attendait et sentit son cœur se mettre à battre plus fort dans sa poitrine.

Ils venaient de retrouver le propriétaire du cheval. Celui-ci gisait entre les arbres, immobile. Une hampe de flèche dépassait de son flanc gauche. Il ne respirait plus.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Okamii22
Sympa comme premier chapitre, entre l'innocence des enfants et le mystère du cavalier...
L'ambiance que tu décris nous plonge bien dans ton univers, on s'imagine facilement le petit village bordé par une forêt dangereuse.


PS : Pour avoir le même problème quand je copie/colle sur le site, il y a des espaces qui sautent... Il faudrait bien tout relire pour espacer certaines virgules, certains mots comme "cœurse" dans l'avant-dernier paragraphe.

En tout cas, curieuse de découvrir la suite !
Portrait de Mikael Yung
Merci pour ton retour, j'espère que la suite te plaira aussi :-)

Faut que je relise en détail, effectivement, j'ai refait pas mal d'espaces à la main mais j'ai dû en laisser passer quelques uns...