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La Tragédie des Titans

Prologue

La Tragédie des Titans

ACTE I

L’esclave et le coffret

Par C. J. Wolf


Prologue

 

Leurs pattes broyaient les crânes comme on casse des brindilles. 

Hexeron avait connu position plus confortable.

Réunis sur la place du marché en un troupeau de moutons effrayés, les villageois de Blath et lui-même se tenaient aussi immobiles que possible, malgré les tremblements qui secouaient leurs épaules. Disposés en anneau autour d’eux, vingt énormes Loups resserraient leurs rangs. D’au moins trois fois la taille véritable, ils se tenaient sur leurs pattes grosses comme des poutres, leur pelage blanc sali par la poussière et le sable.

Leurs gueules embaumaient l’odeur poisseuse des Enfers.

Cassé en deux, la peau souillée de boue et de sang, Hexeron avait les traits marqués de ceux qui ont vu leur beauté insolente s’effriter dans leurs mensonges.

Un vent léger agitait les fanions sur les toits et remuait les débris de terre au sol. Le mois était chaud : c’était un début d’automne difficile pour les villageois de Blath. La saison n’était guère propice à la culture des céréales, car la terre restait trop ferme et sèche pour y planter l’orge et le blé. Le Mois Rouge avait débuté. À la vue des premières feuilles rousses, la rumeur s’était répandue prématurément parmi les habitants. Face à ces journées raccourcies, les plus sceptiques marmonnaient qu’il s’agissait d’ores et déjà de mauvais présages : les Dieux punissaient les mortels. Et ce jour, les Loups venaient rôder à Blath dans un but bien précis.

Leurs silhouettes anguleuses semblaient taillées dans le bois.

Aujourd’hui, il serait celui qu’on punirait.

— Ce n’est pas une place convenable pour un Stratège.

Au travers de la marée de Loups géants, poils blancs souillés de sang, Hexeron vit se dresser une silhouette grise.

Vêtue d’un long suaire dont le voile cachait le visage, elle s’avançait d’une démarche farouche comme si elle était née louve. Elle ne s’embarrassait pas de paraître, de plaire. Elle ressemblait à ces adolescentes sales des rues, pas à une Impératrice, et tous ses pores, chaque pourtour de son être et tout autour d’elle criait à la vengeance, exultait d’une rage sans pareille, et pourrissait l’atmosphère, la teintait de noir et de ronces. Et en la regardant fouler le sol jonché d’os, Hexeron refusait de croire qu’une âme humaine habitait cet intérieur rongé par le froid et la pourriture. Elle portait son titre de moitié Déesse et moitié Enfer et dirigeait une meute plus féroce que tous les hivers.

Retenu par les lycanthropes, il releva la tête avec une grimace.

— Et ce n’est pas la tienne, non plus, Impératrice, répondit-il en grinçant des dents.

— Tu es chargé de la protection du peuple, reprit l’Impératrice, aussi tes prochaines paroles seront décisives. Je cherche le coffret. Indique-moi où il est caché et nous partirons.

— Tu perds ton temps, Moira, reprit Hexeron qui rassembla tout son courage pour parler à nouveau. Je n’ai…

Les lycanthropes grognèrent dans son dos, indiquant que leur patience était mise à rude épreuve. Ils n’attendaient qu’un geste, un sourcillement de l’Impératrice pour agir et planter leurs crocs de fer. Hexeron déglutit sans pour autant baisser les yeux ; son insolence lui permettait de gagner du temps.

— Je sais que tu en connais les propriétés. Les Harpes Blanches ont dû te le révéler lorsqu’elles te l’ont confié, reprit l’Impératrice, impassible. Ma venue ici n’était pas une surprise, donc je suppose que tu t’en es débarrassé. À qui l’as-tu donné ?

— Je ne … les trahirais pas.

— Alors tu es soit un fou, soit un sot.

Il sut aussitôt qu’il avait franchi une limite quand il sentit une atroce piqûre au bras. Sortant de sous sa robe grise, des ronces s’enroulaient dans l’air et venait lui percer la peau. Hexeron lâcha un râle déchirant, ses genoux se dérobant sous la douleur.

— Mes amis sont pleins de rage et je suis pleine de ronces. Ma patience est à ses limites, Hexeron.

— Qu’importe qui tu impliques dans ta guerre, les Titans ne vaincront jamais.

Cette fois, la ronce lui traversa l’abdomen. Hexeron se tut sous le choc, savourant un dernier souffle de vie avant de s’effondrer dans une mare de sang.

Les villageois, dont certains avaient étouffé des cris dans leurs mains, détournèrent les yeux, les lèvres tremblantes. Ils s’étaient si bien tassés sur eux-mêmes qu’ils paraissaient beaucoup moins nombreux.

La vue du sang avait excité les Loups qui salivaient et s’agitaient, le regard brillant de lueurs folles.

L’Impératrice se pencha vers l’un des siens.

— Shiroh ! Désigne-nous les pécheurs, qu’on en finisse avec ce village.

La silhouette d’un jeune homme se détacha du groupe de Loups. C’était un lycanthrope, un homme-loup, à en juger par son visage gris et dur comme du marbre, un masque sur lequel brillaient deux iris d’un rouge ardent, deux flammes sur un visage inanimé. Son odeur était celle de la mort en décomposition, de la chair putréfiée. Elle évoquait à quiconque la respirait des cadavres abandonnés à la terre, des femmes et des hommes aux ventres déchirés dans lesquels grouillaient des nids d’asticots.

Et tandis que Shiroh s’avançait vers la grande Louve noire, la foule fut prise d’un frisson d’effroi.

— Je les sens, répondit-il comme s’il se parlait à lui-même et ses narines remuèrent frénétiquement.

L’odeur qu’il reniflait semblait avoir une consistance solide que lui seul pouvait discerner. Ses yeux la suivaient comme un filin invisible émergeant du sol.

Le jeune lycanthrope aux yeux de braise s’avança parmi la foule qui s’écarta aussitôt, dévorée par la peur. Il passa son doigt sur plusieurs villageois, et aussitôt, d’autres hommes-loups comme lui se saisirent des pécheurs pour les séparer du gros de la foule. Contrairement aux esclaves, certains tentèrent de résister. Tout en se débattant des prises à leurs bras, ils gesticulaient avec force pour s’enfuir. Mais ses vaines et maigres tentatives furent vite étouffées, étranglées par la maîtrise que les lycanthropes avaient sur eux.

Les pécheurs furent alignés. Il y avait des femmes et des hommes, et même un vieillard au dos cassé. Shiroh les observa, le visage fermé.

— Luxure, dit-il doucement en pointant la première femme du doigt et elle poussa un long sanglot déchirant. Colère, mensonge, ajouta-t-il alors qu’il désignait deux jeunes hommes. Avarice, gourmandise, violence, hérésie, encore le mensonge …et traîtrise.

L’Impératrice renifla d’un air dédaigneux.

— Bien, ils sont à vous, dit-elle d’un ton glacial.

Aussitôt, des cris d’horreur et de détresse s’élevèrent à travers la foule de pécheurs.

— Aie pitié, grande Impératrice !

Comme réponse, l’Impératrice leur adressa un regard dénué d’intérêt.

—  Vos âmes de pécheurs sont offertes aux Enfers car c’est là-bas que vous appartenez désormais.

Tout alla très vite.

Les pécheurs voulurent forcer le barrage de canidés, mais ils furent repoussés avec une aisance déconcertante. Les Loups se jetèrent sur eux et firent danser leurs crocs dans la chair tendre. Une traînée de sang aspergea le sol sablonneux qui se transforma très vite en une boue marron.

Des hurlements retentissaient alors que les griffes tailladaient la peau, ouvraient les ventres et perçaient les cœurs. Il régnait un tel déchaînement de folie qu’il était impossible de saisir si les cris venaient des femmes, des hommes, ou de tous à la fois.

L’Impératrice s’avança parmi la foule, ses pas étouffés par le sable boueux. Les corps tremblants s’échouaient à ses pieds, lui agrippaient les plis de sa robe, mais sans jamais la faire baisser les yeux, même lorsqu’elle écrasait les os.

—  C’est terminé, déclara-t-elle aux villageois. Vous êtes libres de rentrer chez vous. En silence.

Tremblant comme s’ils avaient la fièvre et retenant des spasmes de dégoût, les gens s’éparpillèrent à travers les rues du village.

— Où allons-nous, maintenant ?

L’Impératrice se retourna sur Shiroh dont les yeux rouges brûlaient. Cette flamme n’exprimait ni la colère ni la vengeance, seulement une satisfaction jouissive. Il lécha ses lèvres bordées de sang, découvrant de petits crocs pointus comme des flèches. Il était essoufflé, mais s’efforçait de retenir ses soupirs devant sa cheffe.

—  Je dois poursuivre seule, dit l’Impératrice en regardant l’horizon. Retrouver le coffret à tout prix. Et je crois savoir où il va se trouver. Mais c’est un chemin que vous ne pourrez emprunter.

— Et si quelqu’un l’ouvrait ?

L’Impératrice prit une grande inspiration.

— Nos chances de victoire seraient compromises, dans ce cas. Toutefois, il n’y a qu’un véritable Titan qui serait capable de l’ouvrir et d’y survivre. (elle se tourna vers Shiroh pour lui serrer l’épaule) Prends soin de toi en mon absence, mon ami.

Puis, elle se débarrassa du voile sur son visage et prit la route vers le Nord.

Shiroh garda le nez levé dans sa direction tandis que les Loups se réunissaient, laissant derrière eux un village dévasté par le chagrin et la peur.



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Portrait de Anonyme
Portrait de May Morgenstern
Ton style est super poétique, presque musical ! Curieuse de lire la suite :)
Portrait de C. J. Wolf
Merci pour ton commentaire :) j'espère que ça te plaira