Euryclée | 404factory
La Pénélopée

Euryclée

Depuis qu’elle avait ouvert les yeux, Euryclée n’arrivait pas à se concentrer. Elle ne savait même pas comment elle avait pu s’endormir en premier lieu et elle ne s’était sans doute reposée qu’une heure ou deux, réveillée par les autres servantes avant l’aurore. Son cœur battait à tout rompre, et il lui arrivait de lâcher tout ce qu’elle avait dans les mains pour suffoquer. Il fallait dire qu’en plus du stress, le jour s’annonçait chaud : l’été était aujourd’hui en avance sur la petite planète poussiéreuse qu’était Ithaque. 

-Reprenez vos esprits, aboya Eurynomé.

-Oui Madame, s’exclama Euryclée en ramassant la corbeille de pain qu’elle avait faite tomber. 

-Pas de faux pas aujourd’hui, je vous préviens, Euryclée, rajouta l’intendante en levant froidement les sourcils. Il est hors de question que vous provoquiez une catastrophe à cause de votre maladresse, l’enjeu est trop important. 

Euryclée n’avait pas le cœur à répondre quoique ce soit. L’angoisse se refermait sur sa gorge comme un entonnoir. Alors qu’elle se relevait, tenant contre sa chemise le plateau de pain frais, les premiers rayons du soleil émergèrent à l’horizon. L’intendante et la nourrice furent éblouies par cette lumière orangée filtrant à travers les vitres du hall de pierre et de briques sèches. La blancheur des moulures en stuc se mit à scintiller ; l’épais lustre en cuivre étincela comme si on l’avait allumé. 

Le soleil se levait sur la petite Ithaque, planète-ville reculée dans le Far West de la galaxie, et c’était comme si toute la vie qui l’habitait se réveillait. La terre aride se para de ses belles couleurs ocres, la brise du petit matin apporta avec elle dans le hall de la mairie ses odeurs d’herbes sèches et de cuir tanné, ainsi que les hennissements impatients des chevaux. Euryclée prit conscience de la beauté de cet instant, de sa terre natale qui l’avait vue grandir, et qu’il s’agissait peut-être de son dernier jour pour la contempler. Ses yeux se remplirent de larmes à l’idée que ce paradis - leur paradis, qu’ils partageaient tous - puisse lui être retiré. 

Eurynomé, la gouvernante, remarqua les larmes dans les yeux de la nourrice. Elle poussa un soupir agacé, que Euryclée ne remarqua pas, absorbée par cet instant banal qui lui apparaissait comme un moment de grâce. 

-Donnez-moi ça, s’exclama l’intendante en lui arrachant le plateau des mains. Et allez réveiller notre Maîtresse : le jour se lève, elle doit être prête. 

Euryclée acquiesça et se retourna pour monter d’un pas vif les escaliers. L’intendante l’observa, se demandant comment la nourrice pouvait être encore aussi innocente à son âge, avant de retourner à la préparation de la réception. 

La nourrice arriva au troisième étage et se dirigea vers la plus grande porte ; si ses mouvements fluides témoignaient de son habitude, ses yeux, eux, dévoilaient sa tendresse. Les rideaux de la grande chambre étaient ouverts et sans surprise, sa maîtresse était déjà réveillée. Elle se tourna vers sa nourrice, embêtée par ses longs cheveux lâchés et sa chemise de nuit. Ça ne l’empêcha pas de lui lancer un sourire qui était peut-être encore plus rayonnant que la lumière du soleil. Euryclée, qui avait tant angoissé depuis son réveil, sentit ses épaules se détendre et son souffle se relâcher.

Comment avait-elle pu douter de sa maîtresse ? 

-Avez-vous bien dormi, Madame ? s’enquit la nourrice qui ouvrit la fenêtre pour renouveler l’air de la pièce, et entreprit de déshabiller sa maîtresse. 

-Comme un bébé, répondit Pénélope. Est-ce qu’Antinoos est déjà venu faire son rapport ? 

-Non, pas encore, même si j’ai cru entendre son cheval. 

-Des nouvelles d’Ulysse ? demanda-t-elle plus sombrement. 

-Non Madame, pas à ma connaissance. Que voulez-vous porter, aujourd’hui ?

-Une tenue confortable, je compte faire un tour de la ville et m’assurer que tout est en ordre pour l’élection. Un jean, une chemise légère et mon manteau en cuir. 

-Madame, si je puis me permettre, commença Euryclée qui n’avait pas peur de contredire sa maîtresse, porter un jean pour aller aux champs est une chose. Aujourd’hui, ce sont les élections ! Une robe conviendrait peut-être mieux…

-Si les habitants d’Ithaque votent pour moi, ce sera pour ma contribution à l’économie de la planète, ma victoire contre Nestor et mon plan de développement urbain - tout cela, je l’ai accompli en jean, Euryclée. 

-Bien sûr. Toutes mes excuses. 

Alors qu’Euryclée portait la chemise de nuit de Pénélope pour la ranger, elle observa quelques instants le dos nu de sa maîtresse. Ce dos d’une belle peau, d’une couleur exotique rappelant le safran, mais barré par une cicatrice aux reflets aujourd’hui à peine visibles. Euryclée fit tomber la chemise de nuit avec maladresse et s’excusa en la ramassant. Ce dos, elle se souvenait du jour où elle avait dû le soigner. Ulysse avait laissé plus d’une blessure à sa maîtresse, d’autres visibles - comme cette cicatrice - et d’autres plus vicieuses. 


>*<


Euryclée n’avait jamais été destinée à devenir une servante dans une famille aussi respectable que celle de Laërte. En fait, elle n’était pas destinée à grand chose. Sa famille avait toujours habité à Ithaque, première parmi les pionniers ayant foulé cette planète trois cents ans plus tôt… mais pas riche pour autant. Son père et ses frères étaient tous ouvriers agricoles, des journaliers appelés ponctuellement en renfort pour travailler dans les champs de blé, de maïs ou les plantations de citronniers que les propriétaires terriens essayaient désespérément de faire pousser à Ithaque. Son destin avait été tout tracé : afin d’espérer un mariage correct, son éducation consistait à prendre soin de la maison de ses parents. Euryclée ne savait même pas que d’autres chemins pouvaient s’offrir à elle : de nature calme et obéissante, elle ne remettait pas les attentes de ses parents en question, et s’en accommodait même plutôt bien.

Ce fut Laërte qui personnellement la choisit pour devenir la servante de sa future bru. Euryclée avait dix-sept ans, et ne comprenait pas ce qui avait motivé ce choix. Elle n’était ni la plus travailleuse des habitants d’Ithaque, ni la plus intelligente ; on se moquait souvent de sa maladresse et il arrivait qu’elle divague sans raison, facilement distraite. Ces défauts la suivaient encore alors qu’elle avait aujourd’hui une quarantaine d’années - mais là n’est pas le sujet. Car que ce soit à dix-sept ou quarante ans, Euryclée n’avait pas conscience que la douceur de son caractère transparaissait sur son visage dodu. Choisir une personne aussi tendre qu’Euryclée pour un rôle si haut placé était une décision que peu de personnes pouvaient comprendre, à part Laërte - et bientôt, Euryclée elle-même. Car le père d’Ulysse savait pertinemment ce qui attendait sa future belle-fille, et un peu de douceur serait l’élément clef pour lui permettre de supporter ce mariage.

“Laërte est à la tête d’une des plus grandes familles d’Ithaque”, répétait la mère d’Euryclée avant de la laisser entre les mains de Laërte. “C’est ta chance de t’illustrer, ma fille. Et puis tu y seras plus en sécurité que jamais.”


La sécurité. C’était ce à quoi pensait Euryclée la première fois qu’elle rencontra Pénélope. Le Far West était une étendue dangereuse ; plusieurs planètes fraîchement colonisées, qui attendaient encore d’être découvertes. Un territoire éloigné de la galaxie, régi par la loi du plus fort. Dans une famille comme celle de Laërte, elle n’aurait plus à avoir peur, et ne manquerait jamais de rien. Euryclée réajusta sa chemise dans ses jupons et glissa une mèche de ses cheveux blonds derrière son oreille. La navette qui avait conduit Pénélope de l’énorme planète Sparte à la petite Ithaque atterrit sur la terre sèche, soulevant autour d’elle des tourbillons de poussière. Difficile, songea Euryclée, de croire qu’un si petit vaisseau ait pu couvrir une si grande distance dans l’espace. La porte en métal s’ouvrit, une rampe fut installée, et Pénélope apparut, enveloppée dans son voile brodé de jeune mariée. 

Ce qui marqua Euryclée, ce ne fut pas sa belle peau bien plus bronzée que les habitants d’Ithaque, ni son riche maquillage qu’aucune femme de cette planète reculée ne connaissait et qui faisait ressortir ses yeux verts. Non, ce fut sa jeunesse. La petite princesse spartiate n’avait même pas quatorze ans lorsqu’elle foula le sol d’Ithaque pour la première fois. Aussitôt, la suivante - que Pénélope baptisa plus tard affectueusement sa nourrice, bien que trois ans seulement les séparent - se posta dans son dos et lui proposa son aide. Ce dos, ce petit et fragile dos, dont prendre soin était aussi sa mission. Pénélope lui répondit avec un sourire discret, impressionnée par l’affection qu’elle lisait déjà dans les yeux de cette étrangère. 

Aucun doute lorsqu’Ulysse vint chercher son épouse : ils étaient faits pour être ensemble. Éblouie par les richesses de ce monde qu’elle découvrait, Euryclée ne pouvait s’empêcher d’être émerveillée par tout ce qu’elle voyait. Si Pénélope ressemblait à ses yeux à une princesse exotique, Ulysse avait tout d’un héros de conte. Il était à peine plus âgé que Pénélope, mais Ulysse était déjà connu dans la galaxie grecque pour quelques faits d’armes, et il avait fait toute sa formation militaire entre l’énorme Sparte et la célèbre Athènes. Il accueillit son épouse avec une réception grandiose à la mairie d’Ithaque, dont Laërte était à l’époque gouverneur, habillé en uniforme militaire complet. Pantalon sombre, bottes montantes en cuir épais, chemise en coton rehaussée d’un coatee bleu marine ; il avait même accompagné son habit d’une cape en peau de griffon aux superbes plumes dorées, qui pendait élégamment sur l’une de ses épaules. 

Ce fut un mariage grandiose, tout Ithaque était en fête : Euryclée ne reconnaissait presque pas sa terre natale, et se laissa gagner par l’euphorie du moment, toute souriante aux côtés de sa nouvelle maîtresse. Les compagnons d’armes d’Ulysse trônaient autour de lui, tous dans leurs superbes uniformes étincelants ; les soldats, les magistrats, les notables d’Ithaque étaient tous présents, ainsi que des gouverneurs de planètes voisines. Des fanions étaient tendus dans toutes les rues, sous lesquels se pressaient jupons et hauts-de-forme. Les maisons en bois qui formaient la rue principale avaient été recouvertes de tentures d’or. Que ce soit dans les hautes sphères de la société, ou dans les bas-fonds des saloons, tout le monde se réjouissait de l’événement. Des courses de chevaux furent organisées en l’honneur de ce mariage grandiose et un opéra se tint même pour la toute première fois sur cette petite planète reculée.

Et au milieu de ce faste, Ulysse et Pénélope. Ils étaient jeunes, beaux et pleins de promesses: les nouveaux visages de la petite Ithaque, l’assurance d’un avenir fertile et prospère. 

Mais ce bonheur, proche du rêve, tourna vite court pour Euryclée. Le lendemain matin, elle entra dans la chambre de ses maîtres pour s’occuper de sa maîtresse. Ulysse était parti aux aurores, sans un mot à la suivante de sa nouvelle épouse. Euryclée avait entendu ses rires lorsqu’il avait rejoint ses compagnons pour une inspection des champs - une excuse, comme toujours, pour traîner dans les plaines arides du Grand Canyon, qu’on appelait le Nérite. Euryclée ne s’était pas posé plus de questions, un peu stressée à l’idée d’habiller cette belle princesse pour la première fois. Cependant, tous ses doutes s’envolèrent lorsqu’elle posa les yeux sur la jeune Pénélope.

Elle était assise au bord du lit, l’air hagard. Euryclée s’avança en se présentant, mais sa maîtresse ne répondit pas. La suivante ouvrit les rideaux, interpellée et se demandant déjà s’il s’agissait d’une coutume à Sparte, effrayée de faire une entorse à un protocole étranger. Mais lorsque la lumière baigna la chambre, elle illumina les bleus violacés qui couvraient les poignets, les bras et le dos de la princesse. 

Euryclée comprit ce qui avait dû se passer et rougit. Une nuit de noces ne devait normalement pas laisser de telles marques. La suivante ne sut comment se positionner ni quelle était sa place - après tout, c’était peut-être un accident. Sa maîtresse avait l’air d’avoir une constitution fragile, et son maître était un soldat fraîchement revenu du front. Elle habilla sa maîtresse qui se laissa faire en silence, et ne parla pas de cet incident qui n’était que ça : un incident, oui, rien de plus.


Ce fut ce que se répéta Euryclée les jours qui suivirent, puis les mois. Les bleus avec lesquels elle retrouvait Pénélope n’étaient que des accidents. Et puis, le fait qu’Ulysse interdise à son épouse de quitter sa demeure était peut-être normal chez les personnes de leurs rangs. La servante était préoccupée par la situation, mais ce qui la troublait le plus, c’était que Pénélope ne se plaignait jamais. C’était ce détail qui lui faisait dire que peut-être, cette situation était normale. Sa maîtresse était silencieuse, s’exprimait peu et n’avait pas de loisirs à part la lecture : jamais elle ne laissait transpirer une quelconque émotion sur son joli visage triangulaire. Cela faisait redoubler Euryclée de tendresse et de bonne humeur, comme si elle devait compenser d’une manière ou d’une autre le comportement de sa maîtresse.

Pénélope échangeait particulièrement avec sa suivante le matin, lorsqu’elle venait l’habiller : à ce moment-là, la jeune fille lui posait quelques questions sur Ithaque, et se montrait curieuse de cette nouvelle planète qui était la sienne. Mais Euryclée avait du mal à lui répondre normalement, occupée avec effroi à dissimuler ses blessures. Elles se promenaient ensuite dans la maison du maître, et passaient beaucoup de temps dans la véranda. La maison d’Ulysse, comme celle de son père, était l’une des seules de la planète à être construite en briques : la plupart des habitations et commerces étaient en bois. Euryclée s’extasiait sur les parquets cirés à la main, les grands portraits d’illustres ancêtres, la beauté de l'orfèvrerie ou des boiseries. Mais à ce moment-là déjà de la journée, Pénélope devenait indifférente. Et plus le jour avançait, plus son humeur se faisait mélancolique. Lorsqu’Euryclée laissait sa maîtresse dans sa chambre, c’était à ce moment-là où Pénélope laissait échapper une émotion: l’effroi. 


Les bleus devinrent des entailles. Les entailles, des brimades. Au petit matin, dans le hall de la maison, Euryclée entendait son maître se moquer ouvertement de son épouse, et ses compagnons riaient à gorge déployée. Euryclée ne savait pas bien comment réagir face à cette situation : elle n’avait jamais été confrontée à une telle violence, acceptée, banalisée. Le Far West était pourtant connu pour ses nombreux hors-la-loi ; plusieurs mercenaires terrorisaient les villages autour de la ville. Euryclée avait une fois été confrontée à plusieurs d’entre eux, et s’en était sortie de peu. Mais les mercenaires avaient une manière d’étaler leur violence au grand jour, de l’assumer et de la faire publique ; ce qui se passait dans la maison de ses maîtres était une violence beaucoup plus secrète, sournoise - et beaucoup plus brutale. 

Un jour, Pénélope et Euryclée étaient ensemble sur une terrasse élevée de la maison. Le soleil déclinait doucement dans le ciel, et bientôt viendrait l’heure du souper - et du coucher tant redouté. Pourtant, Pénélope retrouvait dans ces moments une joie propre aux enfants. Ses beaux yeux s’illuminaient alors qu’elle pointait des formes à l’horizon. 

-Là-bas, c’est le Grand Canyon, c’est ça ?

-Le Nérite, reformula Euryclée avec patience. Tout à fait. Des étendues sauvages où vivent quelques aborigènes, qui vivaient sur cette planète avant que les Grecs ne la colonisent. 

-Ils sont dangereux ? A quoi ressemblent-ils ? s’enthousiasma Pénélope.

-Ce sont des créatures hostiles, assoiffées de sang. Ils ne sont pas éduqués et vivent comme des animaux, expliqua la nourrice qui n’en avait pourtant jamais vus. Ils ont l'apparence d’hommes laids, avec des oreilles aussi longues que celles de chevaux, et une queue de rat…

-C’est incroyable, s’exclama Pénélope. A Sparte, toutes ces créatures ont disparu. Je n’en ai jamais vues, à part dans les livres…

Sa maîtresse était attirée par l’inconnu, sans aucun doute, et sa suivante était fière que la curiosité fasse partie de son caractère. Euryclée aurait voulu lui montrer sa nouvelle planète, elle qui y était née ; lui faire découvrir sa beauté brute en chevauchant dans les plaines sèches avec sa maîtresse, dégustant du rôti de chèvre au miel ou participant aux jeux lors des fêtes de l’Iphigénie. Mais son maître ne laissait pas son épouse sortir. Malgré la frustration, l’isolement et la solitude, Pénélope maintenait tout de même dans cette maison une forme d’équilibre mental. Euryclée se donnait corps et âme pour soulager sa maîtresse de ses douleurs. Malheureusement, cette paix - car il s’agissait bien d’une forme de paix, comparée à ce qui allait suivre - fut brisée peu après leurs trois ans de mariage. 


Ulysse atteignit ses dix-huit ans l’année même où les élections du gouverneur se tinrent, et ce fut cet événement qui vint bouleverser le quotidien fragile de Pénélope. Tous les dix ans, les habitants d’Ithaque étaient appelés à élire leur nouveau chef, qui possédait un pouvoir constitutionnel, législatif, exécutif et possédait également le titre de chef des armées. Cette année-là, trois personnes furent candidates au poste de gouverneur d’Ithaque, et toute la planète était en effervescence.

Laërte, le candidat sortant, avait cumulé quatre mandats consécutifs. Gouverneur, fils de gouverneur et petit-fils de gouverneur, il avait régné sur Ithaque non sans une certaine sagesse. Avec la vieillesse, comme c’est parfois le cas, il avait commencé à se replier sur ses principes et les traditions d’Ithaque plutôt qu’à diriger son peuple vers l’avenir. Il était apprécié, mais on disait qu’il était fatigué et souhaitait se reposer humblement dans sa demeure. D’autant plus que la galaxie était sous tension ; les habitants d’Ithaque n’en avaient pas encore conscience, mais une guerre à l’échelle de l’ensemble des planètes de la Grèce était sur le point d’éclater. Un gouverneur comme Laërte n’était plus assez en forme pour faire face à une telle crise. 

Eurymaque était le second prétendant au titre de gouverneur. Shérif depuis sept ans, il détenait le pouvoir judiciaire ; homme rigoureux, il avait gagné le respect des habitants grâce à sa poigne ferme et la manière dont il gérait les outcasts, et particulièrement les mercenaires qui mettaient la pagaille à Ithaque. Malgré tout, il manquait de charisme ; et ce n’était pas sa campagne active et agressive qui lui permettrait d’atteindre le siège tant convoité. Il était déjà plus ou moins décidé qu’il serait choisi comme gouverneur adjoint, ce qui n’était pas si mal considérant le fait qu’il n’avait ni richesse ni faits d’armes à son actif. 

Car Ulysse était évidemment le troisième candidat, et personne ne pouvait lui tenir tête. Il brillait d’audace, de fougue, d’intelligence ; il était surnommé “La fierté d’Ithaque” et considéré par tous comme un fils et un frère. Euryclée avait déjà observé son maître lorsqu’il se pavanait dans la rue principale de la ville ; Ulysse connaissait chacun par leur prénom, et il mettait un point d’honneur à se souvenir de détails concernant les vies des petites gens. Un sourire, une attention ou un mot gentil faisaient merveille pour gagner en popularité. Euryclée se disait souvent froidement qu’il savait faire avec des inconnus ce dont il était incapable avec sa propre femme. Il serait élu, sans aucun doute, et Eurymaque serait son second. Ce schéma convenait à tout le monde et ces deux personnalités allaient s’équilibrer ; Ulysse aurait la bravoure et la hardiesse de guider le peuple, et Eurymaque la sagesse de le freiner quand il le faudrait. 

Et évidemment, Ulysse fut élu. Exceptionnellement, Pénélope eut l’autorisation de sortir pour accompagner son époux à la mairie. Euryclée eut l’ordre de l’habiller plus richement que d’habitude. La suivante sentit passer sous ses doigts des tissus précieux, aussi fluides que de l’eau ; la soie et la dentelle épousaient les formes de la jeune fille, dévoilant la délicatesse frêle de ses épaules et de ses bras. Elle était belle et fragile, comme une fleur parée de ses plus beaux pétales, mais Euryclée ne pouvait s’extasier honnêtement sur les atouts de sa maîtresse. En serrant son corset, elle avait pu gagner deux crans supplémentaires. Sa maîtresse était maigre… si maigre. 

La fête battait son plein. Le hall de la mairie était bruyant et ça braillait, criait et riait dans tous les sens. Des tables avaient été aménagées, et les compagnons d’Ulysse étaient même allés chercher des filles de joie au saloon pour apporter “un peu d’ambiance”, comme ils disaient. La mairie, décorée de briques et de stuc, n’avait sans doute jamais assisté à une telle débauche. Pénélope était silencieuse aux côtés de son époux, qui n’avait pas un regard pour elle ; elle fixait son assiette encore pleine et sa suivante savait qu’elle ne toucherait pas à la nourriture. 

Euryclée était en train d’observer les escaliers de la mairie - après tout, ils allaient y emménager pour la durée du mandat, en tant que servante elle devrait en connaître le moindre recoin - quand Ulysse fit délicatement tinter son verre avec son couteau. Il était temps de porter un toast, et il se leva, faisant taire l’assemblée par sa simple aura. Il arrivait souvent à Euryclée d’admirer son maître, le charisme que ce jeune homme dégageait dans son costume noir, sa redingote cintrée et son foulard de soie nouée élégamment autour de son cou. Et soudain, comme souvent, elle visualisa les bleus sur les bras délicats de sa maîtresse. Euryclée se renfrogna et ne put dissimuler son hostilité.

-Mesdames et Messieurs, je tenais à tous vous remercier pour cette éclatante victoire. Je serai digne du poste de gouverneur et je saurais partager avec vous ma vision d’une Ithaque prospère : je ferai entrer notre planète dans la modernité ! 

La foule applaudit jusqu’à l’extérieur de la mairie, car la voix du maître des lieux portait même dans la rue. Ulysse provoquait toujours ce genre d’engouement, et Euryclée le constatait avec dépit. 

-Je ne vais pas y aller par quatre chemins : je sais que vous attendez tous que je nomme mon adjoint. C’est un rôle qui n’est pas négligeable, car c’est la personne avec laquelle je construirai ma vision d’Ithaque, qui me secondera dans toutes mes démarches et qui saura m’épauler et me conseiller lorsque j’en aurai besoin. Et qui d’autre pour m’épauler que celle avec laquelle je partage déjà ma vie, à savoir Pénélope de Sparte, fille d’Icare ? C’est donc elle que je nomme comme adjointe gouverneur !

Sous les applaudissements de ses hommes, Ulysse attrapa Pénélope par la taille et la souleva de son siège. 

-C’est un SCANDALE ! cria Eurymaque. 

La foule se tut et Ulysse agrandit son sourire éclatant. Euryclée n’avait d’yeux que pour sa maîtresse, qui semblait terrifiée. Enfin, il n’y avait que sa suivante qui pouvait le deviner, car comme souvent Pénélope feignait une indifférence à toute épreuve. Le shérif la pointa du doigt.

-C’est une FEMME ! s’exclama-t-il.

Le shérif porta la main à son revolver, mais les hommes d’Ulysse furent les plus rapides et dégainèrent les leurs en premier. Euryclée, paniquée, voulut protéger sa maîtresse, mais Ulysse la tenait trop fermement. Les filles de joie hurlèrent et la suivante jeta un coup d'œil à Laërte, qui avait simplement croisé les bras. 

-Quoi, Eurymaque, tu vas me dire qu’en plus de manquer d’intelligence, tu es misogyne ? s’exclama Ulysse. Il n’est noté nulle part dans la Constitution qu’une femme n’a pas le droit d’occuper ce poste. 

-Mais enfin ! s’écria le shérif alors que ses doigts frôlaient son arme. Elles n’ont même pas le droit de vote, et tu veux faire d’une de ces créatures un adjoint ? C’est RIDICULE ! 

-Je viens juste de le faire. Si cette décision t'incommode, libre à toi de retourner décuver dans tes bureaux. Je peux encore mettre ton effronterie sur le compte de l’alcool et nous pouvons nous retrouver demain matin en bons termes, Monsieur le Shérif.

La main d’Eurymaque trembla un peu plus. L’espace d’un instant, Euryclée crut qu’il allait dégainer, et que ce festin se transformerait en massacre. A la place, il poussa un cri, tourna les talons et quitta la mairie. 

Pourquoi Pénélope? Le cœur d’Euryclée battait à la chamade. Pourquoi faire de sa frêle maîtresse son adjointe? La nourrice savait qu’elle n’avait aucune importance aux yeux de son époux! Qu’il la méprisait! Euryclée apprit cependant la vérité en même temps que Pénélope. Le soir même, Ulysse prit possession de la mairie et demanda à ce qu’on prépare la chambre principale. Mais la bâtisse était ancienne, les murs plus fins que dans leur ancienne demeure, et Euryclée perçut toute la conversation - et la scène d’horreur - qui se joua dans la chambre de ses maîtres.

-Je ne veux pas être adjointe ! pleurait Pénélope sous les coups de son mari. 

-Tu n’as pas à avoir d’avis sur la question ! riait Ulysse. Tu n’as qu’à m’obéir ! Je ne voulais pas d’adjoint, ce shérif m’insupporte, et je sais que t’avoir comme adjointe, c’est comme ne pas en avoir ! Tu es faible et jamais tu ne pourras t’opposer à moi… Quel plaisir de voir la fierté d’une Spartiate mourir sous mes coups, s’enthousiasma-t-il, et en faire la clef de mon pouvoir total ! 

Pénélope hurla plus fort. Et Euryclée se boucha les oreilles. 

Dès qu’elle entendit son maître quitter la chambre au petit matin, Euryclée se précipita au chevet de sa maîtresse. Et ce qu’elle découvrit la remplit d’horreur. 


Ulysse était à présent gouverneur. En faisant de Pénélope son adjointe, il s’accordait une forme de tranquillité - à condition que Pénélope lui obéisse. Et il s’assurait tous les soirs de son obéissance. Dès que le temps se chargeait de soigner les blessures de Pénélope, Ulysse se chargeait d’en créer d’autres. Toujours sur des endroits couverts par des vêtements, évidemment, pour que le peuple d’Ithaque n’ai aucune idée de ce qui se passait. Pénélope avait de plus en plus de mal à s’alimenter, et les nouvelles domestiques de la maison se moquaient d’elle, suivant l’exemple des compagnons de leur maître. Elle était traitée de faiblarde, d’infertile, et pire : d’étrangère. Cette dernière insulte avait le don de faire sortir Euryclée de ses gonds. 

-Madame est l’épouse de notre Gouverneur, Adjointe elle-même. Son origine importe peu, et vous savez quoi ? Elle lui procure même plus de sagesse ! 

Mais les servantes la tournaient en ridicule, suivant l’exemple de la chef de chambre, Eurynomé, destinée à devenir intendante. Euryclée voulait protéger sa maîtresse, de toutes ses forces ; elle commença même à dormir avec un revolver qu’elle avait acheté avec sa solde, en se disant qu’un jour, elle aurait peut-être la force d’intervenir lors de ces violences conjugales. Mais lorsque les tortures reprenaient au milieu de la nuit - les coups, les insultes - elle finissait paralysée dans son lit, serrant le revolver contre elle. 

Elle devait, elle voulait protéger sa maîtresse… Mais elle n’était pas capable de s’élever contre son maître. 


Au bout d’une année - une longue, fatigante année - l’inévitable se produisit. La nouvelle se répandit dans tout Ithaque comme une onde de joie : Pénélope attendait son premier enfant. On se félicitait déjà de cette naissance, tant attendue par le peuple, qui signait la poursuite de la brillante lignée de Laërte. Mais lorsqu’Euryclée rentra dans la chambre de sa maîtresse, après l’annonce de ce diagnostic, elle trouva Pénélope au bord de son lit, l’air hagard. Comme au lendemain de sa nuit de noces. Le corps abîmé, si maigre qu’on en devinait les os. Euryclée avança dans la pièce et ne put se contenir, pas cette fois. La nourrice explosa en sanglots et s’effondra aux pieds de sa maîtresse. Euryclée pleurait à chaudes larmes, pleurait pour deux : pour sa maîtresse, et ce petit être qui n’était pas désiré, grandirait en elle et lui volerait sa force. 

La grossesse fut compliquée. L’accouchement, encore plus dur, et Pénélope faillit y perdre la vie. Ce fut un petit garçon, qu’Ulysse nomma Télémaque. Un nourrisson sage, qui ne pleurait pas - comme sa mère, pensait Euryclée qui s’occupait de cet enfant. Si au début, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir du ressentiment pour ce nouveau-né, le produit de l’union violente dont il était issu, elle comprit bien vite qu’elle devait reprendre ses esprits. Car Pénélope refusait de le prendre dans ses bras ; un jour, elle posa même les yeux sur lui, et fut prise de vomissements. Les autres servantes pressaient Pénélope pour qu’elle s’occupe de lui mais l’adjointe ne ressentait que de l’horreur pour son fils, et le regarder, c’était pour elle voir défiler ces années de souffrance. 

-Je ne vais pas pouvoir m’occuper de lui, gémit un jour Pénélope, prostrée dans un coin de sa chambre. Je ne peux pas. Je ne peux pas, répétait-elle en fixant le berceau.

Euryclée prit une inspiration. Elle ne pouvait pas protéger sa maîtresse de son époux ; mais elle pouvait la protéger des souffrances causées par son fils. Alors, la suivante s’avança dans la pièce et prit le nourrisson dans ses bras. Télémaque lui fit un sourire et tendit ses petits bras vers elle avec insistance. Lorsque Euryclée le dévisagea pour la première fois, elle ne vit qu’un beau bébé en bonne santé, au regard vif. 

-Je vais m’en occuper, Madame. Le jeune maître dormira avec moi le temps que vous vous fassiez à l’idée de son existence. Ne vous inquiétez pas, je m’en charge. Reposez-vous sur moi.

Pénélope était tremblante, balbutiante. Et Euryclée décida d’abandonner la colère qu’elle ressentait, qui n’était de toute manière pas de son tempérament. Elle coucha sa maîtresse et transféra le berceau dans sa chambre, décidée à prendre soin de ce petit être qui était autant un produit de l’infâme Ulysse que de la douce Pénélope. 


Les choses auraient pu se finir ainsi. Suite à sa grossesse, Ulysse rendit de moins en moins visite à Pénélope, et les violences s’espacèrent. Sans doute Ulysse faisait-il partie de ces personnes faisant la différence entre une jeune fille et une mère, sans considérer qu’il s’agit simplement dans les deux cas d’une femme. Sa maîtresse reprit quelques forces et eut même l’autorisation de sortir, afin de donner du crédit à son rôle d’adjointe fantoche. Et Euryclée surveillait l’éducation de Télémaque, en même temps qu’elle accompagnait Pénélope. Ce fut à cet instant qu’elle gagna l’appellation de nourrice, à faire manger Télémaque autant que Pénélope, et elle ne quitta plus jamais ce titre. L’obstacle principal dans leur vie semblait l’opposition constante de la nouvelle intendante, Eurynomé ; mais elle était bien facile à gérer comparé à ce que sa maîtresse avait déjà vécu. 


Malheureusement, c’était loin d’être la fin de l’histoire, mais plutôt le commencement. Car deux émissaires de la galaxie grecque se présentèrent un beau matin à la mairie d’Ithaque : l’un venait de l’énorme Sparte, l’autre de la riche Mycènes. Deux planètes au cœur de la galaxie, à la puissance étendue sur plusieurs satellites, défenseuses de la démocratie. Euryclée n’entendit pas bien les conversations, accaparée par le petit Télémaque, et ce fut Eurynomé qui la renseigna.

-Quoi, vous êtes si idiote que ça, Euryclée ? se moqua-t-elle en plissant ses yeux perçants. Enfin, la Guerre, Troie, vous êtes bien au courant quand même ? 

-Non, j’ai des préoccupations qui accaparent le plus clair de mon temps, se rebiffa Euryclée en serrant Télémaque contre elle. 

-Vous connaissez le système de Troie ? Un riche groupement de planètes, au nord-est de la galaxie ? Eh bien ils ont enlevé la femme du gouverneur de Sparte, et apparemment ça a déclenché une guerre. En tant que chef des armées, notre gouverneur va sans doute nous quitter pour rejoindre le front. Je me demande ce que ça signifiera pour son adjointe…

-Eh bien, elle prendra ses responsabilités, tout simplement, grogna Euryclée en dépassant l’intendante.

-J’ai hâte de voir ça ! lui répondit l’autre en éclatant de rire. 

Euryclée se précipita auprès de sa maîtresse, décidée à rester à ses côtés pour la protéger - mais elle ne savait pas vraiment la protéger de quoi. Elle avait juste un mauvais pressentiment. Elle était à ses côtés lorsqu’elles apprirent qu’en effet, Ulysse partirait au front le lendemain matin. Pénélope ne marqua pas un sursaut d’étonnement, impassible comme à son habitude. Elle resta tout aussi distante et froide le reste de la journée. Sa maîtresse se déplaçait comme un fantôme, et Euryclée craignait le pire. 

-Madame, est-ce que vous vous sentez souffrante ? Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous soulager ?

-Euryclée, tu as toujours été là pour moi, répondit sa maîtresse d’une voix lointaine sans répondre à la question de sa nourrice. Je t’en remercie et je ne sais pas comment j’aurais survécu ici sans toi... S’il m’arrive quelque chose, je te demanderai de prendre soin de Télémaque, si tu l’acceptes. Il n’y qu’à toi que je peux faire confiance pour cette mission. 

Pénélope aussi avait un mauvais pressentiment. Le cœur d’Euryclée se mit à battre plus fort. La nourrice serra Télémaque dans ses bras et s’exclama :

-Madame, pourquoi est-ce que vous me demandez cela ? Vous prendrez soin du jeune maître vous-même !

-J’ai comme la sensation que je n’en aurai pas l’occasion. 

-Je refuse de vous promettre une chose pareille ! Vous n’allez pas mourir, Madame ! 

Sa maîtresse n’allait pas mourir, non. Le soir venu, Euryclée ne se déshabilla pas. Elle garda même ses bottines, son châle et son manteau, prête à partir chercher de l’aide à la moindre urgence. Même si elles ne l’avaient pas exprimé, la maîtresse et sa suivante avaient le même raisonnement : Ulysse ne partirait pas en guerre sans laisser un souvenir à son adjointe. Et Euryclée avait beaucoup trop fermé les yeux sur cette situation : si son maître levait la main sur sa maîtresse, elle agirait, même si elle ne savait pas encore comment.

Ulysse pénétra dans la chambre conjugale. Euryclée perçut ses bottes sur le plancher, la porte qui claque et qui est verrouillée. La nourrice se releva de son lit, prête à bondir. Télémaque dormait profondément, et elle caressa son petit front, entièrement focalisée sur ce qui se passait dans la pièce d’à côté. 

Silence. Aucun bruit. Euryclée déglutit. Et soudain, un cri. 

C’était Pénélope. Mais ce n’était pas un cri habituel. C’était un cri rauque, déchirant, animal. Euryclée bondit sur ses pieds et se précipita dans le couloir ; deux autres servantes arrivèrent, déboussolées.

-AIDEZ-MOI ! cria Euryclée. 

La porte était bloquée. La nourrice paniqua. A l’intérieur de la chambre, Ulysse hurla à son tour.

-Vous les Spartiates, cracha-t-il comme une insulte, il faut vous exterminer de la galaxie ! Pourquoi venir me chercher pour cette guerre ? Vous êtes des serpents, et tu vas payer pour les crimes de ta planète, sale chienne ! 

Euryclée joua le tout pour le tout. Elle donna un premier coup d’épaule dans la porte, puis un deuxième. Au troisième, elle mit toute sa force, et la serrure céda. En entrant dans cette chambre, elle avait déjà vu des scènes d’horreur ; mais jamais de cette ampleur. Pénélope baignait dans une mare de sang et Ulysse la dominait, poignard à la main.

Euryclée réagit d’instinct. Elle hurla à Mélantho, une servante, de cacher Télémaque, alors que Ulysse abattait son poignard sur la troisième servante qui s’effondra dans un cri. Euryclée fusa dans le couloir, descendit les escaliers en trombe et courut vers la porte d’entrée de la mairie sans se retourner. Une fois à l’extérieur, elle sauta sur un cheval et, le cœur battant, fonça vers la seule personne qui avait de l’autorité sur Ulysse. 

Lorsque Laërte lui ouvrit sa porte, il ne parut pas surpris. Ses yeux étaient las, et fatigués. Il ordonna qu’on envoie un médecin à la mairie et retourna sur les lieux avec Euryclée. Ulysse les attendait, assis dans le hall. 

Le médecin courut dans la chambre conjugale. Euryclée lui emboîta le pas, et eut à peine le temps d’entendre Laërte. Plutôt que de parler de Pénélope, ils échangeaient à propos de la guerre à venir.

-Je comprends que tu ne veuilles pas t’y rendre, mon fils, murmurait Laërte. Mais il n’y a que toi qui as la force et le charisme de guider nos troupes. Tu sais que l’enlèvement de la femme de Ménélas n’est qu’une excuse pour attaquer Troie, ce système regorge de richesses et c’est là une excellente opportunité pour toi…

Le cœur d’Euryclée était révolté.


Ulysse quitta Ithaque au petit matin. Il emporta avec lui ses compagnons violents, des jeunes recrues volontaires et quelques filles de joie. La petite planète tomba dans le silence, mais aucun endroit n’était aussi silencieux que la chambre de Pénélope. 

La petite Autonoé, la servante frappée par Ulysse, était morte sur le coup. Pénélope, elle, avait une plaie béante dans le dos. Afin de se venger des Spartiates, qui entraînaient les Grecs dans cette guerre, Ulysse avait surpris Pénélope pendant son sommeil en la frappant de son poignard. Une chance qu’elle ait survécu, même si elle avait perdu beaucoup de sang. 

-La vie à Sparte n’était pas tendre, murmura Pénélope à sa nourrice. 

-Reposez-vous, Madame, soupira Euryclée en posant un linge frais sur son front. Vous êtes fiévreuse.

-J’étais si heureuse d’échapper à la violence, et d’écouler des jours paisibles sur une planète reculée, continua-t-elle sans écouter sa suivante.

-Ces jours paisibles arrivent, Madame. Monsieur est parti, il ne reviendra pas avant un bon moment. Profitez-en pour vous en remettre.  

-Euryclée, je te dois la vie.

-Vous ne me devez rien Madame. Je vous aime et je veux prendre soin de vous.

La main de Pénélope se resserra sur celle de sa suivante. Plus que jamais, Pénélope était si fragile qu’elle semblait sur le point de se briser. 


Cependant, une première épreuve attendait l’adjointe Pénélope. Quelques jours après le départ d’Ulysse, le Shérif, qui couvait contre la maîtresse des lieux une rancœur démesurée, pénétra dans la mairie. Il se montra moqueur, clama qu’il voulait voir “Madame l’Adjointe”. Il poussa une servante, frappa une autre au visage en s’exclamant qu’il ne sortirait pas avant que Pénélope n’abdique son titre. 

-Que faire s’il prend votre poste ? gémit Mélantho qui assistait Euryclée.

-Que craignez-vous ? murmura Pénélope dont la fièvre était tombée. Qu’est-ce qui pourrait arriver de pire ?

-Madame, vous ne semblez pas comprendre, s’exclama Euryclée. Monsieur le Shérif a déjà frappé deux servantes, et il va continuer. S’il met la main sur vous, seuls les dieux savent ce qu’il compte vous faire… S’il vous plait, il faut nous enfuir le temps de retrouver vos forces. 

-Non. 

Pénélope se redressa dans son lit et fit pour se lever. Euryclée protesta mais sa maîtresse lui lança un regard noir.

-Euryclée, tu m’as suffisamment protégée. C’est à mon tour de te montrer ce dont je suis capable. Apportez moi une tenue blanche et mes plus beaux bijoux. Allez chercher d’autres servantes et habillez-les de la même manière. Oh, et où est Télémaque ?

-Bien Madame. Télémaque est endormi dans ma chambre, répondit Euryclée.

-Dépêchez-vous. 

Euryclée ne comprenait pas ce qui était en train de se passer. Elle obéit promptement à sa maîtresse, qui ne lui avait jamais donné d’ordre jusqu’à présent. Elle habilla quatre servantes de longues robes blanches fluides, serrées sous la poitrine, et s’habilla elle-même de cette manière. Elles avaient l’air de jeunes prêtresses divines sur le chemin du sacrifice. Lorsque Pénélope apparut, elle était habillée de manière similaire : mais elle avait relevé ses cheveux sur sa nuque et portait des bijoux en or, qui la faisaient rayonner. 

-Vous deux, portez des amphores de vin. Vous, des fruits. 

Elles s’exécutèrent. Pendant ce temps-là, Euryclée partit chercher Télémaque. Pénélope tendit les bras, et prit pour la première fois le bébé. Télémaque sourit, mais Pénélope pâlit, avant de reprendre de la contenance. L’adjointe fit tomber une bretelle de sa robe, dévoilant son sein, et Télémaque se mit instinctivement à téter. 

-Madame, je…

-La mise en scène, Euryclée, sera la seule chose qui nous permettra d’avoir l’ascendant sur Eurymaque. 

Pénélope, accompagnée de ses servantes, descendit les marches de l’escalier principal. Le Shérif était là, patientant dans le hall de bois et briques ; il tourna le visage et aperçut la procession. Six femmes, toutes parées des signes de la sagesse, de la fertilité et du divin. Le soleil choisit de se joindre à cette scène en illuminant l’escalier de ses rayons dorés. Au milieu d’elles, Pénélope ressemblait à la déesse Déméter, parée de ses plus beaux atouts, son fils accroché à son sein. Elle en avait l’attitude et la noblesse : personne ne pouvait soupçonner la plaie béante qui scindait son dos en deux. 

-Je… balbutia Eurymaque.

-Vous souhaitiez me voir, Monsieur le Shérif ? Je vous informe qu’il faut prendre rendez-vous, comme tout le monde. Votre rang ne vous permet pas de déroger au protocole. 

Euryclée observa sa maîtresse avec surprise. Elle croyait tout connaître d’elle, et pourtant elle ne reconnaissait pas sa voix. 

-Je suis venue pour prendre votre place, s’exclama le shérif en essayant de retrouver son aplomb. Votre poste m’appartient, et ce n’est pas une étrangère comme vous qui pourra s’opposer à moi.

-Aux dernières nouvelles, j’ai été nommée Adjointe par notre Gouverneur, et je compte le rester pour les huits années que vont encore durer son mandat. A moins que vous soyiez suffisamment perfide pour contester son autorité - et donc, la décision des habitants d’Ithaque - au lendemain même de son départ ? Quelle est donc l’importance que vous accordez au mot “démocratie”, Monsieur ? 

Eurymaque balbutia de nouveau. Pénélope se redressa, comme auréolée par le soleil. La nourrice sentit son amour pour sa maîtresse se décupler, nourri par la fierté qu’elle ressentait. Euryclée voulait suivre cette femme, au bout du monde s’il le fallait. 

Le Shérif quitta la mairie en vociférant. Lorsqu’il fut hors de vue, Mélantho reprit Télémaque et Pénélope s’effondra.

-Vous avez été exceptionnelle, Madame, sourit Euryclée qui soutint sa maîtresse pour la raccompagner dans ses appartements. 

-Tu as pris soin de moi, maintenant c’est à mon tour, sourit Pénélope. Je veux vous protéger, toutes. Il ne vous arrivera rien tant que je serai là. Tu peux te reposer, Euryclée. 


>*<


Il ne restait de ces événements qu’une infime cicatrice sur le dos de Pénélope. C’était vingt ans plus tôt, et elle avait tenu promesse : Euryclée avait pu se reposer sur sa maîtresse, et plus aucune servante n’avait trouvé la mort dans sa maison. 

-Je continue à penser qu’une robe conviendrait mieux, commenta la nourrice en nouant un foulard en coton autour du cou de sa maîtresse. 

-Je sais que tu aimes me voir en robe, Euryclée, rit Pénélope. Mais aujourd’hui, la mise en scène est importante, tu comprends ? Je veux recevoir mon époux en tant que cheffe de guerre. 

Pénélope était prête. Jean sombre rentré dans des bottes en cuir, chemise blanche sans col, foulard en coton rouge et redingote légère et cintrée. La maîtresse et sa nourrice se firent face quelques instants, puis Pénélope la prit dans ses bras avec un soupir.

-Tu n’as pas à avoir peur du retour d’Ulysse. Tout va bien se passer. 

-Oui Madame. Je vous fais confiance.

Pénélope relâcha sa précieuse servante avec un sourire. Euryclée n’aurait jamais dû douter d’elle. Ensemble, elles avaient accompli des miracles lors de ses deux mandats. Le rang importait peu : elles savaient qu’elles étaient comme des sœurs, partageant un lien secret que personne ne pouvait comprendre. Elles avaient mis, très tôt dans leur existence, leur vie dans les mains de l’autre. 

-Allez, ne perdons pas de temps, s’exclama Pénélope. Une longue journée nous attend. Euryclée, essaie de savoir où se trouve Antinoos, que j’aille le chercher. Ensuite, assiste Eurynomé pour la préparation du festin de tout à l’heure. 

-Oui Madame. 

-Tout ce que j’espère, c’est que Télémaque ne fera pas des siennes. J’aurais dû tuer ce garçon quand j’en avais l’occasion. 

-Madame, vous ne pensez pas ce que vous dites j’espère. 

Pénélope marqua un temps de pause, jeta un coup d'œil à sa nourrice. Finalement, elle attrapa son chapeau de feutre pourpre et quitta la chambre. 

-Je compte sur toi ! sourit Pénélope en s’éloignant dans le couloir.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Pica pica
Olala. Bravo. En un chapitre, tu dépeins parfaitement le caractère de Penelope et Euryclée. On est triste de les quitter. Leurs interactions sont crédibles et touchantes ! Hâte de poursuivre ma lecture !
Portrait de Woody
Merci beaucoup Pica Pica ! C'était un vrai challenge de rendre leur relation crédible en si peu de page, je suis contente si tu les as trouvées touchantes ! Hâte de connaître ton avis sur la suite !
Portrait de Cleox
Premier chapitre riche qui donne envie d’en savoir plus ! C’est super intéressant de redécouvrir cette histoire mais plus moderne et avec de vaisseaux spatials :)
Portrait de Woody
Merci beaucoup ! Oui c'était l'idée, à la base je suis une grosse fan de Firefly et des Gardiens de la Galaxie, je ne sais pas si ça a joué !
Portrait de James.P
Un demarrage sur les chapeaux de roues, pour cette version moderne du mythe !
Portrait de Woody
Merci beaucoup pour votre commentaire ! J'espère que vous trouverez la suite toute aussi pertinente !
Portrait de BcpClaire
Un super premier chapitre qui annonce les suivants très pertinents. Hâte de lire la suite !
Portrait de Woody
Je vous remercie pour votre commentaire ! Le chapitre 3 est en ligne, bonne lecture !
Portrait de l&#039;éclair
Un Premier chapitre génial, une écriture audacieuse et très contemporaine de ce mythe ! Hâte de lire la suite !
Portrait de Woody
Merci beaucoup pour votre retour ! Je ne sais que répondre à ces compliments !
Portrait de WW
J'aime bien le personnage de Euryclée, je suis sûr qu'elle cache son jeu ;)
Portrait de Katrina Franklyn
Sympa ^^ ça donne envie d'attendre la suite...j'espère qu'Ulysse se sera pris quelques taloches bien saignantes durant ces 20 ans ;)
Portrait de Woody
Merci beaucoup pour votre commentaire, Katrina ! Comptez sur moi pour lui rendre la monnaie de sa pièce ;-) le chapitre 2 arrive ce soir, n'hésitez pas à rester connectée !
Portrait de Velvet59
Un début d’histoire alléchant. Ça c’est du classique revisité ! La suite ?
Portrait de LestatZero
Oui vivement la suite !!!
Portrait de Buzz
Super premier chapitre! On a envie d'en savoir plus, c'est bien joué ;) On sent qu'on part vers un récit plus subtil que ce à quoi on pourrait s'attendre avec des cowboys de l'espace...!
Portrait de Woody
Eheheh merci beaucoup ! C'était l'objectif, n'hésitez pas à me donner votre avis sur les chapitres qui suivront !
Portrait de LestatZero
Belle entrée en scène ! vite la suite !!
Portrait de Woody
Je vous remercie pour votre enthousiasme !! La suite arrivera incessamment sous peu, n'hésitez pas à checker régulièrement ou à vous abonner à mon profil !
Portrait de Loulouchvxdefeu
Un premier chapitre captivant ! Hâte d'avoir la suite !
Portrait de Woody
Merci beaucoup pour votre retour, je suis heureuse que ça vous ait plu ! Si vous avez des suggestions, n'hésitez pas !