Prologue : Une corde et un coquillage | 404factory
La fille du pirate

Prologue : Une corde et un coquillage

Tale s’empêchait de bouger, même si ses petites jambes flageolaient. Du haut de ses quatre ans, elle savait déjà qu’elle n’avait pas le droit à la faiblesse. Sa mère se tenait droite à côté d’elle, et la fillette savait que sa main s’abattrait sur son crâne au moindre faux pas. Alors, Tale restait debout. Elle se mordillait l’intérieur des joues dans une vaine tentative de réveiller ses membres endoloris, mais elle tenait bon. Elle s’enivrait des restes d’odeur de la marée montante, de l’iode des embruns. Une odeur qu’elle associait à un ventre plein, quand elle trouvait des crevettes et des crabes à marée basse. Elle comptait le nombre de respirations dans sa tête jusqu’à en perdre le fil, et recommençait, encore et encore. Elle attendait la montée des flots, elle attendait que l’on remonte l’ancre du voilier au loin pour qu’il puisse rejoindre les docks. Elle attendait que Papa la prenne dans ses bras et la fasse virevolter à toute vitesse. Elle attendait de pouvoir rire à nouveau.

Tale glissa sa petite main dans sa besace et caressa de son pouce le coquillage qui s’y trouvait et le sentiment qui naquit de ce contact s’épanouit dans tout son être, jusqu’à lui faire esquisser un sourire. Elle avait travaillé dur pour préparer ce cadeau. Elle profitait des jours où sa mère l’enfermait dehors pour rôder le long de la plage et y ramasser ce que les flots y déposaient. Un soir, alors que le soleil se couchait et que les deux lunes brillaient fort, la lumière des chaînes de cristal de la lune entravée se refléta sur quelque chose qui dépassait du sable. Tale avait alors déterré le plus beau coquillage qu’elle n’avait jamais vu. Elle l’avait ensuite nettoyé et poli du mieux qu’elle pût, et avait demandé à Aghiles, le seul garçon qui voulait bien lui parler, de l’aider à faire un petit trou dedans. Elle y avait ensuite accroché un bout de corde, et son travail fut achevé. Elle était si fière, elle s’imaginait la réaction de Papa. Il serait au moins aussi content qu’elle quand il lui ramenait un pot de confiture de fraises de Porte-Bois !

Une vive douleur piqua la nuque de Tale.

« Arrête de sourire bêtement, ou on va croire que tu es niaise ».

Le ton de sa mère ne laissait pas de place à la contestation, ni même à n’importe quelle autre réaction. Le sourire de Tale s’effaça et elle se concentra de toute ses forces pour ne pas pleurer.

Plus que quelques vagues… Plus que 15… ? Je dois juste tenir encore un petit peu et tout ira bien. Une vague après l’autre. Je dois juste attendre la prochaine vague, et après je recommence. C’est facile, juste une vague. Et puis une autre. Et une autre.

De très nombreuses vagues plus tard, le navire reprit sa course jusqu’au ponton où des hommes s’affairaient déjà à aider à l’accostage. Tout le village s’était réuni au port pour assister au retour des hommes partis en mer, Tale n’avait encore jamais autant de gens rassemblés au même endroit : elle n’avait même pas assez de doigts pour tous les compter. La petite foule s’anima d’excitation et la fillette sentit son propre coeur battre la chamade. Et lorsqu’elle l’aperçut, elle ne put se contenir davantage.

« Papa !!

- Mais ne crie pas ! Tu vois bien qu’il arrive ! »

Les reproches de sa mère s’accompagnèrent d’un pincement dans le gras du bras, mais Tale n’y prêta pas attention. Papa l’avait entendue et lui souriait de toutes ses dents. Il agita la main pour la saluer. La gorge de Tale se noua et ses yeux s’embrumèrent.

« Papa !! »

Elle hurla de re-chef, mais avec tellement de trémolos dans la voix qu’elle n’était pas sur qu’il la comprit. Mais il l’avait bien entendue : il se dépêcha de descendre. Il remonta la foule à contre courant et attrapa sa fille alors qu’elle se jetait sur lui. Il la fit virevolter des ses bras puissants, et Tale sentit ses pieds se cogner contre les gens, mais n’en avait cure. Et bien vite, ses pleurs se changèrent en rire.

« Vous avez vraiment besoin de vous donner en spectacle comme ça ?

- Allons ma belle, j’ai bien le droit de prendre ma fille dans mes bras non ? Et j’ai même le droit de faire ça aussi. »

Papa gardait précieusement Tale dans le creux d’un bras, et de l’autre, il attira sa femme pour plaquer ses lèvres contre les siennes. Elle se laissa aller le temps de deux souffles avant de repousser son époux, son visage flamboya du même rouge qu’une étoile de mer récemment ramassée.

« Pas ici, tout le monde nous regarde.

- Tu sais bien qu’ils aiment se rincer l’oeil ici.

- Tu sais très bien de quoi je parle, allez, on rentre à la maison. »

Tale renifla l’odeur de son père et se sentit en sécurité. Elle se blottit contre lui et regarda plus en détail les gens autour d’elle. Ce n’était pas la première fois que sa mère parlait du regard des autres. Les mêmes regards qui se posaient presque toujours sur elle. Des regards que sa mère lui apprit à fuir. Mais dans les bras de Papa, elle pouvait relever la tête. Les gens se détournaient à sa vue. Ils chuchotaient entre eux. Des enfants de son âge qui ne voulaient jamais lui parler la montraient du doigt et riaient ensuite avec leurs parents. Tale ne savait pas pourquoi, mais ça l’embêtait. Elle sentait ses joues chauffer et des vagues de froid s’attaquer à son ventre. Sa mère lui avait dit que c’était à cause de la couleur de sa peau. Dans le village, on en voyait des gens à la peau noire, comme son père, ou des gens à la peau blanche, comme sa mère. Mais des petites filles à la peau entre deux, une métisse, ça, ça ne courrait pas les rues.

« Je dois encore aider à décharger et prendre ma part.

- Mais nous t’avons attendu tout l’après-midi !

- Et comme à chaque fois, c’est très gentil, mais mon travail n’est pas encore terminé. Mais je suis content de vous avoir vu. »

Dès que ses pieds touchèrent le sol, Tale convoqua tout son courage. Elle plaque ses lèvres l’une contre l’autre et gonfla ses joues.

Est-ce que j’attends ? Ou tout de suite ? Il n’ a pas de vagues à la maison pour attendre… Non, tout de suite !

Elle acquiesça d’un geste fort de la tête, et plongea sa main dans sa besace et présenta à son Papa le pendentif dans le creux de ses mains.

« Papa ! C’est pour toi. Je l’ai fait presque toute seule ! »

Son père attrapa le bijou par la corde et le souleva jusqu’à pouvoir observer le coquillage sous tous ses angles. Tale se pinça les lèvres et se trifouilla les doigts derrière son dos.

Il est content ? Il aime pas ? C’est le plus joli des coquillages, mais peut être qu’il aime pas les coquillages ? Peut-être que j’aurais du trouver autre chose ? Le papa de Aghiles c’est une dent de requin qu’il a autour du coup. C’est ça que j’aurais du trouver !

« C’est vraiment toi qui l’a fait, Tale ? »

La petite releva la tête et plongea ses yeux dans ceux de son père.

Pourquoi les yeux de Papa brillent comme ça ? Il aime pas ? Ça le rend triste tellement c’est moche ?

« C’est… Aghiles m’a aidé, mais juste un petit peu ! C’est à cause de moi si…

- C’est magnifique ma petite louve ! »

Il dénoua le corde et l’enroula autour de son cou. Tale bondit de joie et se blottit contre la jambe de son père.

« Et bien, je vois que ce sont toujours les mêmes qui ont le droit aux jolis cadeaux… »

Sa mère lui lança un regard froid, mais Tale fit mine de ne pas le voir et se cacha derrière le genou de son père.

« Cesse tes reproches ridicules, et aide moi à le nouer. »

Elle souffla d’exaspération et s’exécuta avec empressement. Tale leva les bras et son père l’attrapa pour l’embrasser, et la fourra ensuite dans les bras de sa mère. Un vieil homme fendit la foule, et manqua de les bousculer toutes les deux. Il ne chercha pas à s’excuser, et se contenta de se planter aux côtés de Papa dans relatif silence. Tale s’amusa de voir les trois cheveux qui persistaient à rester sur la tête de l’inconnu se balancer au gré du vent. Le vieil homme se racla la gorge.

« Je dois retourner au travail ! Déclara Papa.

- Le travail, toujours le travail ! répondit Mère. » Elle lança un regard noir au vieillard, et le détailla de pied en cap avant de se retourner à nouveau vers Papa. «  Et nous ? Quand est-ce que tu diras que tu dois retourner auprès de ta famille. De ta femme ? Hein ?

- Bientôt ma belle, bientôt ! »

Le sourire furtif qui passa sur les lèvres de son père interpella Tale, mais elle n’eu pas le temps de s’y attarder car sa mère la laissa presque tomber au sol. Quand elle retrouva son équilibre, la fillette agita sa main pour dire au revoir à son père, mais il discutait déjà avec le vieil homme à bâtons rompus. La brise marine souffla la cape du vieillard et révéla la plus somptueuse broderie que Tale n’avait jamais vu : un scorpion au fil d’or recouvrait tout le dos de sa chemise en soie verte.

Pourquoi moi, je n’ai pas droit à des jolis dessins sur mes habits ?

Mère tira sur le bras de Tale et la rouspéta pour des raisons qui lui échappaient, mais elle n’écoutait pas ses reproches. Elle la suivait en silence. Elle pensait déjà au repas du soir. Au délicieux ragout que sa mère préparait toujours au retour de son père, et aux merveilleuses histoires qu’il raconterait. Elle s’empêcha de sourire, mais son coeur, lui, en était déjà béat.

Mais ce soir là, il ne rentra pas. Papa ne rentra jamais.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Kalypso Caldin
Hoooonon cets trop triste 😞et c'est magnifique, tu as une très belle écriture 😍
Portrait de Jeremy Brandt
Merci :)
Portrait de Marine Gautier
Hello :)
Concernant le fond, je te conseille une petite relecture, j'ai vu quelques fautes et répétitions par ci par là. Sur le fond, j'ai bien aimé l'introduction via cette petite fille, sa mère est détestable à souhait ! Je reviendrai pour la suite .
Portrait de Jeremy Brandt
Merci pour ton retour. En effet, le tout aura besoin d'une relecture. Je m'y attellerai dès que j'en aurait fini avec le premier jet. J'espère que d'ici là, le fond suffira à te donner envie de poursuivre la lecture !
Portrait de Oli Brb
J'adore, très prenant. J'aime comme tu maintiens le suspens sur le pourquoi on ne les aime pas
Portrait de Jeremy Brandt
(◍•ᴗ•◍)❤
Portrait de Charlotte Macaron
Un début prometteur !
J'aime beaucoup la vision d'enfant de Tale, pleine d'innocence et de questions, à travers laquelle on devine des problématiques plus adultes, la vie de couple à distance, le racisme, le regard des autres. Ces thèmes, pas faciles, sont abordés avec tact et pudeur, sans tomber dans le drama, c'est bien joué. Je suis curieuse de lire la suite.
Et je suis particulièrement fan du prénom de Tale <3
Portrait de Jeremy Brandt
Merci beaucoup pour ton retour :)