Chapitre 1 : Le Secteur Trois | 404factory

Chapitre 1 : Le Secteur Trois


La planque de Kass se trouvait au cœur de la décharge du Secteur Trois, perdue dans les amoncellements de déchets électroniques huileux qui se déversaient en continu depuis le plafond. Elle s’y était aménagé un atelier où elle améliorait son super-ordinateur directement avec les pièces qu’elle récupérait dans les ordures de la Ville Haute. Elle l’utilisait ensuite pour se projeter sur la Toile et se gaver d’informations sur la politique des dirigeants d’Hellas, ainsi que sur les convois de ressources qui transitaient entre les  "fermes" et les différents secteurs de la ville. Elle vendait ensuite ces informations à Hec et à ses brigands en échange de composants informatiques, ainsi que de sa protection, nécessaire pour espérer vivre convenablement dans le Secteur Trois.

La situation de Kass n’était pas mauvaise, contrairement à celle de la plupart des miséreux qui vivaient en mendiant quelques doses de superprot. Son talent pour explorer la Toile lui permettait de gagner suffisamment bien sa vie pour manger de la vraie nourriture et elle s’était faite une petite réputation dans la communauté des hackers. Cela lui avait permis de rencontrer Délien, un cadre de la puissante société de cyber-sécurité Apollon Sécurité. Ce dernier avait commencé à lui donner des cours de hacking, lui permettant de parfaire ses talents et il lui promettait régulièrement de lui trouver une bonne place dans son entreprise.

L’avenir semblait radieux pour la jeune fille, depuis quelques mois. La perspective d’enfin quitter le Secteur Trois et son brouillard toxique pour rejoindre la Ville Haute l’enchantait, même si elle tenait beaucoup au quartier dans lequel elle avait grandi. Mais avoir accès aux meilleurs équipements existants pour vivre de sa passion était un rêve pour lequel elle était prête à quitter sa planque confortable. Elle y songeait en travaillant, un sourire sur les lèvres, quand une voix l’interrompit dans ses pensées.  


– Ohé ! Kass ! T’es là ? Kass !  


La jeune fille retira ses lunettes de réalité virtuelle et passa une main dans ses cheveux blancs et courts pour en chasser la sueur, les faisant se dresser sur sa tête. Il faisait extrêmement chaud dans le Secteur Trois à cause de la proximité des noyaux d’énergie géothermique qui alimentaient tout Hellas. De plus, son ordinateur crachait un souffle brulant, rendant la température de sa planque difficile à supporter pour quiconque n’y était pas habitué. Elle enfila une salopette tachée d’huile par-dessus son T-shirt trop grand et sortit voir qui osait la déranger.  


– Hé beauté ! Comment ça va ?  


Devant elle se tenait son frère, Pars, accompagné d’une jeune femme que Kass ne connaissait pas. Elle venait manifestement de la ville haute, au vu de sa belle tunique bleue cousue de fils d’or qu’un grand imperméable gris tentait de dissimuler. Elle n’avait pas l’aura de crasse, ni l’odeur d’huile des gens du Secteur Trois et sa façon de se tenir, droite et fière, ne convenait pas aux habitantes d’en bas. Normalement, une personne de ce genre ne serait jamais venue dans la décharge, mais celle-ci ne semblait pas dérangée par la saleté l’environnant. Elle regardait autour d’elle avec un regard aussi ingénu et émerveillé que si Pars l’avait emmené dans une forêt sauvage ou dans une galerie d’art. Il a encore fait son beau gosse et va encore s’attirer des ennuis, pensa Kass. Il faut dire que son frère était charismatique, avec son visage carré, sa grande taille, sa crête colorée et ses habits de cuir garnis de pointes. Il était à l’image même du mauvais garçon qu’on pouvait voir dans les séries de la Ville Moyenne. Ce n’était pas la première fois que Kass le voyait accompagné d’une fille de beaucoup trop haute extraction pour lui.  

En revanche, il n’en avait jamais amené une jusqu’à la planque de Kass. Cette dernière l’observa de près. Elle est vraiment belle, pensa-t-elle. Mais son visage me dit quelque chose… Je l’ai déjà vue… Aux infos ? Sur un blog politique ?  


– Je vais bien Pars. Et c’est qui, elle ?

– C’est Hélène. Ma meuf !

– Salut Kass ! Pars m’a beaucoup parlé de toi ! Il parait que tu es une super hackeuse ?

– Hélène… J’ai déjà vu ta tête quelque part. Hélène de Sparte ?

– Oui, c’est bien ça !  


Kass fit la moue et attrapa son frère par l’oreille. Elle le tira dans la planque en disant à Hélène :  


– Attends dehors. Faut que je parle à mon frangin.

– Aie ! Arrête sœurette ! Tu me fais mal !  


Une fois qu’ils furent à l’intérieur, la porte fermée, Kass lâcha l’oreille de Pars.  


– Tu peux me dire ce que tu fous, Pars ?

– Ben quoi ? On est amoureux. Tu sais, ce truc que font les gens normaux au lieu de rester enfermés dans une grotte.

– Et tu penses vraiment que c’est une bonne idée d’être « amoureux » avec la fille du dirigeant d’une des plus grosses entreprises de la ville ? Tu es au courant qu’elle est fiancée avec Ménélas Atrides ? Celui qui est pressentit comme futur président du conseil ? C’est un véritable requin !

– Mais je m’en fous de ça. Tu devrais savoir que l’amour, ça dépasse les classes sociales ! Et si ça peut faire chier des politicards et des richards de la haute, ça me fait plaisir !

– Tu vas surtout finir par te faire tuer, Pars…

– Oh, tout de suite les grands mots. Et puis toi aussi, tu dragues des gens de la haute. Je t’ai vue avec ton cadre d’Apollon Sécurité…

– Je ne drague pas Délien. Il me donne des cours. Et ce n’est pas quelqu’un d’aussi important que ton Hélène ! Je suis sérieuse, Pars…

– Quelle rabat-joie. T’es bien une meuf ! Allez, je me barre ! j’ai des trucs de prévu avec Hélène moi !

– Pars ! Attends !  


Mais son frère partit sans plus l’écouter. Elle entendit la voix d’Hélène, dehors :  


– Ta sœur n’a pas l’air de beaucoup m’aimer…

– Mais non. Ne t’inquiète pas, elle est toujours grincheuse ! Allez viens on va s’amuser !  


Kass grogna. Pars ne l’avait jamais écoutée et il en avait à chaque fois payé le prix, se retrouvant dans les pires embrouilles possibles et ne s’en sortant que grâce à son amitié avec Hec, le cyborg chef de gang. Tant pis pour lui, je m’en lave les mains, se dit Kass. Au cours de sa vie, elle avait pris l’habitude d’être décrédibilisée : elle n’était qu’une femme sans le moindre membre cybernétisé et sa prévoyance était vue comme une faiblesse, dans ce monde où la force était plus valorisée que l’intelligence. Mais maintenant qu’elle avait acquis une bonne réputation, des gens étaient prêt à payer pour l’entendre parler. Si son propre frère n’était pas capable de réaliser qu’elle avait raison, elle s’en fichait : d’autres personnes le feraient.

Elle se remit en petite culotte et recommença à trifouiller les entrailles de son ordinateur, essayant d’installer correctement une nouvelle carte-mère Gaïa. Au bout d’une heure, sa puce neurale lui signala que son rendez-vous hebdomadaire avec Délien approchait et elle alla prendre une douche. Elle s’habilla ensuite d’un pantalon trop grand, d’un débardeur noir et d’un manteau en cuir et s’aspergea d’un déodorant spécial pour se débarrasser de l’odeur collante de la décharge. Elle devait rejoindre son professeur au Temple, un bar et cyber-centre du Secteur Deux et la température y était beaucoup plus fraiche que dans le Secteur Trois, à cause de la proximité des immenses conduits à azote qui servaient à refroidir les noyaux thermiques.

Elle se regarda dans son miroir brisé. L’air mignon que lui donnait son visage étroit et basané était contrebalancé par les nombreux piercings plantés dans ses arcades, son nez, ses lèvres et ses oreilles. Elle était suffisamment belle et à la mode pour être regardée avec admiration quand elle se baladait, tout en gardant une apparence plus passe-partout que celle de Pars. Les habits qu’elle avait choisis étaient également beaucoup plus convenables que ceux qu’elle portait d’habitude. Elle sentait que la tolérance de Délien avait des limites et qu’il risquait de lui faire des remarques si elle ressemblait trop à une miséreuse du Secteur Trois. Ce n’était pas le genre de personne qu’elle pourrait un jour amener à sa planque, même s’il prétendait être ouvert à toutes les excentricités. Elle n’en avait de toute façon pas l’intention. Si elle admirait le talent de hacker de l’homme, c’était bien la seule chose qu’elle ressentait pour lui, quoi qu’en dise Pars.  

Kass se mit en chemin, quittant la décharge en empruntant les sentiers invisibles qu’elle connaissait si bien, évitant sans difficultés les flaques d’acide et les fumées toxiques. Autour d’elle, les grandes presses à ordures faisaient retentir le vacarme de leurs marteaux géants. Pour beaucoup, ce bruit était insupportable, mais pour Kass, c’était celui de la maison. Elle se sentait chez elle au milieu de la puanteur mazoutée et du fatras électrique qui se déversait sans interruption depuis de gigantesques tuyaux, au plafond de la décharge.  

Malgré la joie qui l’envahissait à l’idée de bientôt réaliser son rêve de quitter la Ville Basse – rêve qu’elle partageait avec chaque habitant du Secteur Trois – elle ressentait un pincement au cœur à l’idée de quitter ce paysage familier. Ce sentiment s’amplifia quand elle sortit dans les ruelles sombres et humides du Secteur Trois et que des mendiants cybernétisés avec de la ferraille la saluèrent, lui demandant des nouvelles de la politique d’Hellas. Elle les connaissait tous depuis l’enfance. Elle les avait beaucoup fréquentés, à l’époque où elle vivait encore avec celui que tout le monde appelait « Le Père » et qui s’occupait avec ferveur et compassion des plus pauvres et des enfants abandonnés.

Elle rejoignit ensuite les immenses rues de l’entre-secteur, juste au-dessus duquel les voitures à vol magnétique circulaient, emmenant rapidement leurs passagers d’un bout à l’autre d’Hellas, par les airs. Seuls les habitants de la Ville Moyenne et de la Ville Haute étaient autorisés à conduire des voitures volantes et elles étaient nécessaires pour changer de niveau. Aussi, on trouvait très rarement des habitants des secteurs inférieurs dans ceux d’au-dessus – ils y étaient illégaux, de toute façon. C’était également pourquoi Délien venait la retrouver au Secteur Deux plutôt que de l’inviter dans son luxueux appartement, au deux centre quatre-vingtième étage d’une tour de la Ville Haute.

La séparation entre les trois villes d’Hellas était en place depuis si longtemps qu’elle semblait naturelle à ses habitants. Les pauvres, les inutiles, les fous, les parias étaient relégués tout en bas et survivaient sur les déchets de ceux d’en-haut. Leur existence n’était pas reconnue légalement, mais cela leur offrait une certaine liberté. Leur destin n’était pas tout tracés, ils avaient la possibilité de se faire une place dans la jungle de métal rouillé, de tuyauterie et de néons. À contrario, les habitants de la Ville Moyenne semblaient vivre dans un paradis utopique, mais leurs vies étaient mornes, vouées uniquement au travail qui leur permettait de ne pas être envoyés dans les profondeurs. La liberté de pensée y était fortement limitée, pour éviter que la classe laborieuse ne décide de se rebeller contre les décideurs. Ces derniers trônaient au sommet d’Hellas, dans la Ville Haute. On y trouvait également le siège des grandes entreprises qui faisaient la politique de la cité, arrangeant les lois pour que rien n’entrave leur croissance infinie. Ceux qui y habitaient, comme Délien, étaient vus presque comme des dieux par les habitants de la Ville Moyenne.  

De l’autre côté de l’entre-secteur se trouvait la Place de Titane, une immense zone dégagée où les jeunes des niveaux inférieurs se retrouvaient pour faire de l’overboard, prendre des pilules de rêve et jouer de la musique. Kass repéra plusieurs membres du gang d’Hec, bruyants et patibulaires, leurs membres cybernétiques modifiés crachant une épaisse fumée noire nauséabonde. Personne ne s’approchait d’eux. Des trois secteurs de la Ville Basse, le gang d’Hec était le plus dangereux de tous les groupes de malfaiteurs. Même les terroristes des  "Frères du Répliquant" évitaient de leur chercher des noises.

La jeune fille se rendit vers le centre de la place, pulvérisant au passage un drone pickpocket qui tentait de lui faire les poches. Elle descendit un escalier d’une dizaine de mètres, qui s’enfonçait dans le métal pour arriver devant une porte blindée sur laquelle un néon indiquait : Le Temple. Elle frappa trois coups et une caméra s’activa en face d’elle.  


– Tiens tiens ! Mais c’est la petite Kass ! Comment ça va, ma belle ?

– Salut Janus ! Tu m’ouvres la porte ?

– C’est Janus 9000. Un peu de respect !

– Ouais, ouais. Ouvre-moi, Janus 9000.  


Dans un claquement sonore, la porte se déverrouilla.  


– Ton rendez-vous est déjà là. Il t’attend dans la salle du bas.

– Ok. Merci Janus !  


Kass s’engouffra dans le couloir en laissant l’intelligence artificielle rouspéter. Elle entra dans une salle de bar aux grandes tables rondes métalliques. De la musique électronique trop forte retentissait agréablement à ses oreilles. Une foule alcoolisée se massait sur la piste de danse, se tortillant et s’embrassant dans la pénombre constellée de néons fluos. Ce n’était que la fin de la matinée, mais le Temple n’était jamais vide. Dans les secteurs inférieurs, il n’y avait pas d’heure pour faire la fête et oublier le quotidien morose. Kass sourit : elle aimait le Temple.

Elle salua la barmaid, qui lui répondit d’un geste rapide d’un de ses quatre bras robotiques, tout en servant une horde de clients. Elle descendit ensuite l’escalier en colimaçon qui se trouvait au fond à gauche de la pièce, pour arriver dans une salle plus calme, pleine de tours d’ordinateurs. La plupart étaient utilisées par des cyber-junkies, qui s’envoyaient directement dans le cerveau des images et des sensations, se maintenant ainsi dans une extase permanente. Devant l’une d’elle se trouvait Délien, assis sur un coussin, ses lunettes de réalité virtuelle sur les yeux. Les petits tressautements de sa main posée sur son genou montraient qu’il était en train de surfer sur le flux de données de la Toile. Kass s’approcha de lui.  


– Hey ! Je suis là !  


L’informaticien retira ses lunettes, dévoilant un visage beau et anguleux. Une petite mèche se détachait de ses cheveux noirs gominés pour tomber sur son front, dans une tentative vaine d’avoir l’air encore plus séduisant qu’il ne l’était. Il sourit à Kass tout en lissant sa chemise blanche, que la saleté des zones inférieures avait échoué à tacher. L’homme aurait été charmant si quelque chose de profondément prédateur, d’égocentrique, n’avait suinté de lui, comme une odeur sous-jacente de pourriture.  


– Kass ! Te voilà !

– Tu ne m’as pas attendue trop longtemps ?

– Non, ne t’inquiète pas ! Viens, assieds-toi !  


Il s’écarta légèrement, lui faisant une place à côté de lui.  


– Alors, que veux-tu qu’on fasse, cette fois-ci ? Je ne pense plus avoir grand-chose à t’apprendre ! Si ça continue, tu pourrais même me dépasser ! ajouta-t-il avec un petit rire.

– Que dirais-tu d’essayer d’infiltrer les boites mails de politicards ? Au hasard, Ménélas Atrides ?  


Délien fit la moue.  


– Ce n’est pas une bonne idée. C’est mon entreprise qui sécurise les données des dirigeants. Je pourrais me faire virer si ça s’apprend. Et toi, tu n’aurais plus aucune chance d’y entrer.

– Alors faisons comme d’habitude… soupira Kass. Attaquons-nous à des ennemis du gouvernement…

– Voilà qui est mieux ! Je te propose d’aller vérifier quelles sont les preuves que possèdent ceux qui accusent le patron de Zeus Industrie de viol. On fait d’une pierre deux coups, tu t’entraines et on se fait bien voir d’un grand ponte.  


Kass cacha son manque d’enthousiasme. Ce n’était pas pour faire ce genre de choses qu’elle était devenue hackeuse. C’était même le contraire. Mais elle avait encore un petit peu besoin de Délien. Ensuite, elle pourrait se consacrer à ses propres activités tranquillement.

Ils passèrent près de deux heures à s’assurer que le dirigeant de Zeus Industrie ne risquait pas de perdre son procès, puis la faim commença à se faire sentir. Comme à leur habitude, Délien invita Kass à manger de délicieuses brochettes de porc laqué à un petit stand de rue qui se trouvait en bordure de la Place de Titane.

Pendant qu’ils se régalaient, assis sur des petites marches, Délien lui proposa :  


– Après manger, serais-tu tentée par une petite descente dans les souterrains, avec moi ?

– Pourquoi faire ? demanda Kass, suspicieuse.

– J’ai un contact qui me doit un service. Je peux nous avoir un rêve partagé gratuitement !

– Je…  

– Ne t’inquiète pas, la coupa-t-il. C’est complètement sécurisé et tu n’auras certainement pas d’autres chances de vivre une telle expérience !  


Kass hésita. Les rêves partagés à deux étaient extrêmement intenses et se faisaient généralement entre personnes intimes. Entre amants. Elle préféra décliner poliment l’invitation.  


– Je suis désolé, Délien. J’ai des choses de prévues. Et je ne suis pas vraiment intéressée par ce genre de trucs. Tu me connais, je n’aime pas trop altérer mon esprit. Pour moi, les ordinateurs servent à obtenir de la connaissance.


– Ah… Tant pis, fit Délien, déçu.


Il continua de manger en silence pendant une bonne minute, puis il se leva, comme pris d’une impulsion.  


– Kass, il y a quelque chose que j’aimerais te dire depuis longtemps…  


Et merde… pensa Kass.  


– Tu es très belle. Très intelligente aussi ! Tu n’es pas comme les autres filles…

– Elles sont moches et stupides, les autres filles ? ironisa Kass.

– Les filles des secteurs supérieures sont coincées, expliqua-t-il sans percevoir le sarcasme. Toi, tu as quelque chose de sauvage, de libre ! J’ai toujours préféré les filles d’en bas et toi, tu en es la quintessence.  


Kass eut presque la nausée. Elle savait déjà que Délien n’était pas vraiment un mec en or, mais elle se sentit profondément dégoutée de le voir dénigrer les autres femmes et la fétichiser en pensant la complimenter.  


– Toi, par contre, tu es vraiment comme les autres mecs…

– Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?  

– Ça veut dire ce que ça veut dire. Désolée, Délien, mais je ne suis pas du tout intéressée. 

 

Elle se leva et commença à s’éloigner, mais il la suivit et l’attrapa par le bras.  


– Attends ! s’exclama-t-il. Tu ne peux pas partir comme ça !

– Et pourquoi donc ? répondit-elle.

– Après tout ce que j’ai fait pour toi, c’est comme ça que tu me remercies ?

– Je devrais accepter tes avances pour te remercier ?! cracha Kass sur un ton méprisant. C’est vraiment ce que tu veux ? Lâche-moi !

– Si tu me laisses tu n’entreras jamais à Apollon Sécurité !

– Mais j’en ai rien à foutre ! Laisse-moi tranquille ! Si tout ce que tu as fait pour moi n’était que dans le but de me baiser, je ne veux plus rien avoir à faire avec toi !  


Mais Délien refusa de la lâcher. Il commença à l’attirer vers une ruelle en insistant pour qu’ils discutent. Kass commençait à paniquer, quand un groupe de voyous appartenant à la bande d’Hec les interpella :  


– Hey ! Kass, t’as des ennuis avec ce type ? lança un immense cyborg de ferraille, garni de pointes, un canon scié fixé sur le bras droit.

– Il a l’air plutôt en bon état, ses organes doivent valoir cher… ajouta un autre, presque entièrement organique.

– Nan ! C’est bon, tout va bien, fit Kass. Tu ferais mieux de te tirer rapidement, ajouta-t-elle à l’intention de Délien.

– Je n’en resterai pas là ! lâcha-il avant de s’enfuir.  


Kass soupira de soulagement et fit un signe de la main aux vauriens, avant de s’éloigner rapidement. Une fois remise du choc, elle sentit la colère monter. Ses projets avaient été anéantis à cause de la lubricité d’un homme qui n’avait pas l’habitude qu’on lui dise non. Qu’importe ! pensa-t-elle rageusement. J’ai mon réseau. Je vais pirater jusqu’à avoir une telle réputation que toutes les portes s’ouvriront devant moi ! Et je vais commencer par aller chercher les petits secrets de Ménélas Atrides, histoire de protéger cet idiot de Pars.

D’un pas rageur, elle retourna à la décharge, adressant un doigt d’honneur à la caméra estampillée Apollon Sécurité qui en surveillait l’entrée, à l’intérieur. Une fois devant sa tour d’ordinateur, elle se déshabilla, enfila ses lunettes et se plongea dans la Toile. Une myriade de chiffres se mit à défiler devant ses yeux, immédiatement interprétés par sa puce neurale en lettres et en images. Elle se mit à tapoter des doigts sur ses genoux, son clavier virtuel écrivant à toute vitesse des lignes de code.

Il ne lui fallut pas longtemps avant de réussir à briser les pitoyables défenses d’Apollon Sécurité, pour entrer dans le système de la tour Atrides, au sommet de la ville. Elle regarda d’abord les mails de Ménélas Atrides et fut à la fois déçue et rassurée de ne rien trouver de plus que les manigances habituelles qu’on pouvait attendre de la part d’un politicien. Aucune mention d’Hélène ou de Pars. Maintenant qu’elle était certaine que son frère était en sécurité, Kass regarda par les caméras de la tour, sans trop d’espoir de trouver quoi que ce soit d’intéressant. Elle fit défiler les images, en affichant simultanément autant qu’elle pouvait en analyser d’un regard, jusqu’à tomber sur celle du bureau de Ménélas. Ce dernier discutait avec un autre homme. Elle pouffa de rire. Mais quel idiot met une caméra dans son propre bureau ? Il a vraiment autant confiance en Apollon Sécurité ? Ou alors il cherche à se faire espionner…

Le politicien était un homme d’une quarantaine d’années, massif et musclé, les cheveux poivre et sel. Il respirait la puissance et l’autorité, tout l’opposé de la personne avec qui il parlait, qui avait l’air fatiguée et négligée. Kass finit par se rappeler de son visage. Il s’agissait du frère de Ménélas, un dénommé Agamemnon, dont l’entreprise Mycènes Motors était sous le feu des projecteurs pour une affaire de détournement de fond. Elle monta le son pour écouter ce qu’il se disait.  


– …leur arrogance devient intolérable, Agamemnon ! Rend-toi compte ! Ma propre fiancée traine avec un voyou du Secteur Trois ! Il faut que tu m’aides à mobiliser le conseil. Seul, je n’arriverai jamais à les rallier !

– Tu sais bien que je ne peux rien faire, mon frère ! J’ai les poings liés avec mon procès ! Tout le monde s’éloigne de moi…

– Quelle imbécillité de ta part ! s’exclama Ménélas. Si tu avais besoin d’argent, tu n’avais qu’à en demander au lieu de voler ta propre entreprise ! La famille est là pour ça !

– Ne me traite pas d’idiot ! s’offensa Agamemnon. Tu as toujours eu un traitement de faveur de la part de la famille. C’est facile pour toi de me faire des reproches ! La dernière fois que j’ai demandé quelque chose au forum des Achéens, on s’est moqué de moi.

– Je suis désolé, s’excusa Ménélas, cherchant à ménager la susceptibilité de son frère. Mais cette affaire me met hors de moi. Il faut que tu trouves une solution. Demande conseil au vieux Calchas et vient m’aider ! La question d’Hélène doit être réglée avant que je ne sois la risée de toute la Ville Haute ! Imagines-tu ce qu’il se dira ? « La fiancée de Ménélas Atrides lui préfère un punk clochard. Un sans-dents du Secteur Trois ». Je ne saurais le tolérer.

– Ne t’inquiète pas, nous trouverons une solution. Je vais voir ce que je peux faire et nous en reparlerons demain !

– Très bien, je t’attends ici, à la même heure.  


Les deux hommes se quittèrent et Kass enleva ses lunettes, catastrophée. La situation était grave : Pars était en danger. Elle devait lui dire qu’il devait cesser tout contact avec Hélène au plus vite. Pour la troisième fois de la journée, la jeune hackeuse se rhabilla et sortit de sa planque, tout en essayant d’appeler son frère sur sa puce neurale. Comme souvent, le garçon ne répondit pas. Elle retourna donc sur la Place de Titane et entra dans une salle d’arcade qu’elle savait fréquentée par Pars. Elle soupira de soulagement en voyant son frère et ses amis en train d’acclamer Hélène, qui jouait sur l’une des bornes. Elle s’approcha d’eux.  


 – Hé, Pars ! Il faut que je te parle ! l’interpella-t-elle en tirant sur sa veste en cuir clouté.

– Mais si ce n’est pas ma magnifique grande sœur ! répondit-il en se retournant. Tu as enfin décidé de sortir de ton trou pour venir t’amuser ?

– Non. Viens avec moi, j’ai un truc à te dire !

– Ok, ok ! Je reviens, Hélène !  


Il échangea un baiser avec l’intéressée, faisant rire et siffler les autres garçons, puis il suivit Kass à l’extérieur.  


– Alors, qu’est-ce qu’y se passe encore ? demanda-t-il, l’air plus sérieux qu’auparavant.

– Il se passe que comme je te l’avais dit, ça ne plait pas beaucoup à Ménélas Atrides que tu sortes avec sa fiancée. Il prépare quelque chose contre toi…

– Qu’il aille se faire foutre ! s’énerva Pars. Il a vingt ans de plus qu’elle ! Et il ne peut rien contre nous ! Nous sommes le Secteur Trois ! On emmerde le gouvernement ! On emmerde les règles ! Nous sommes libres et personne ne m’empêchera d’aimer Hélène !

– C’est aussi pour son bien, Pars… Tu sous-estimes le pouvoir de Ménélas…

– Ah ouais ? Et qu’est-ce qu’il prévoit de faire ?

– Je ne sais pas encore. Mais je t’en conjure, sois prudent. Fait au moins semblant de ne plus fréquenter Hélène le temps que j’en sache plus !

– Hors de question, sœurette ! J’aurais jamais peur d’un pingouin de là-haut !

– Pars !

– C’est mon dernier mot ! Maintenant, si tu veux bien m’excuser, ça va être à mon tour de jouer.  


Il la laissa seule et frustrée, au bord de la place de Titane. Elle resta là, sans savoir ce qu’elle devait faire, quand Hélène sortit la rejoindre.  


– Hé Kass, salut !

– Salut…

– Pars m’a raconté ce qu’il se passe. Je pense que tu t’inquiètes trop. Je connais Ménélas. C’est un homme répugnant, mais il est pragmatique. Il ne fait rien si ça ne lui rapporte pas d’argent ou de pouvoir. Il s’en fiche royalement de ce que je fais de ma vie… et si je peux être le plus loin de lui possible, ça me convient parfaitement.

– Hélène… Je suis désolée, mais il a vraiment l’intention d’agir. Je l’ai vu…

– Alors j’en parlerai aussi à Pars et nous essayerons de nous faire discrets, c’est promis !

– Merci !  


Kass repartit un sourire aux lèvres. Hélène lui était sympathique. Elle se sentit joyeuse sur tout le chemin du retour jusqu’à sa planque, malgré l’averse de pluie acide qui l’obligea à se réfugier sous la devanture d’un cyber-médecin pendant quelques minutes.

Durant les jours qui suivirent, elle se consacra presque exclusivement à l’espionnage de Ménélas et Agamemnon, qui se retrouvaient régulièrement pour discuter de leurs manigances. Elle apprit avec horreur qu’on avait conseillé à ce dernier de sacrifier sa propre fille Iphigénie, la forçant à se dénoncer comme coupable du détournement de fonds et le libérant des accusations qui pesaient sur lui.

Kass aurait pu vendre cette information, mais elle était bien trop concentrée sur la menace qui pesait sur son petit frère. De plus, même s’il était en position de faiblesse, elle n’était pas prête à prendre le risque de s’attaquer directement à un homme de l’envergure d’Agamemnon Atrides. Il était fort probable que si elle cherchait à monnayer ses connaissances, son client recevrait une somme encore plus grande pour se taire et la faire assassiner.

Pendant son long espionnage, elle délaissa complètement ses autres réseaux, pillant jour et nuit les données des Atrides, au point d’en savoir plus sur eux qu’ils n’en savaient eux-mêmes. Puis, un jour, elle entendit la conversation fatidique entre les deux frères.  


– Le moment est venu mon frère, entendit-elle dire Ménélas depuis son confortable fauteuil, l’air satisfait. Plusieurs membres importants du conseil ont accepté de venir à notre petite réunion de ce soir. Nous allons purger le Secteur Trois ! Je pourrais récupérer Hélène et nous serons également débarrassés des bandits qui attaquent nos convois depuis des années.

– Es-tu certain que ce soit une bonne idée ? Le terme purge résonne assez mal dans l’opinion publique.

– Nous ne l’emploierons pas. Pour les citoyens qui comptent, ceux des niveaux supérieurs, il s’agira d’une simple descente de police contre les terribles gangs de cyborgs qui se dissimulent dans le Secteur Trois.  

– Tu n’arriveras jamais à cacher cela, mon frère.

– Ne t’inquiète pas. J’ai déjà tout prévu. Apollon Sécurité veillera à ce que toutes les images de la purge disparaissent. As-tu réussi à nous garantir le soutien des Armements Héphaïstos ?

– Oui. Leur directeur viendra ce soir. Il a promis de nous fournir quelques-uns de ses robots pacificateurs.

– C’est parfait. Dans quelques jours le Secteur Trois n’existera plus !  


Ménélas se leva et sortit une bouteille de champagne d’un petit réfrigérateur. Il l’ouvrit et les deux frères burent au succès de leur plan, sous le regard catastrophé de Kass.

Elle enleva ses lunettes et s’habilla à la hâte : elle devait prévenir Pars, ainsi que tous les habitants du Secteur Trois de la terrible menace qui pesait sur eux.



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