Prologue | 404factory

Prologue

Le soleil disparaissait lentement à l'horizon, plongeant les fenêtres des immeubles dans un incendie de rouge et de jaune qui le fit plisser les yeux. Bientôt, la nuit serait là, tout comme sa nouvelle vie. Il déposa encore deux ou trois t-shirts dans le fond de son sac, des chaussettes épaisses et une paire de gants toute neuve avant de le refermer. Le soupesant, il jugea qu'il était suffisamment lourd. Dehors, le monde continuait de tourner, de s'agiter dans tous les sens en un chaos de bruits et de lumières, mais, dans cette chambre, celle qui fut la sienne, celle qu'il s'apprêtait à abandonner pour un temps indéterminé, peut-être pour toujours, tout était calme. Immobile. Silencieux. Non. Pas dans la chambre. Dans sa tête. Son esprit s'était tu, un instant. Un bref moment suspendu au-dessus de l'abysse éternel. Il ferma les yeux, savoura et étira ces maigres secondes de répit. Il sentit chacun de ses muscles se détendre un à un, son dos se fit moins douloureux, ses épaules s'affaissèrent légèrement, ses mains se décrispèrent et le sang jaillit dans ses veines. L'impression que son corps était plus lourd, comme rempli de plomb qui l'attirait inévitablement vers le lit. L'envie de dormir, pour les dix prochaines années au moins. Le besoin d'oublier. Tout. N'être plus qu'un corps sans conscience. N'être plus que du vide.

— Tony ?

Le voile se leva et le temps se remit à s'écouler sous son crâne. Il rouvrit les yeux. Seuls les derniers rayons du soleil étaient encore visibles entre les tours de verre. Un frisson remonta sur son échine, mais il l'ignora et se tourna vers son invité, un sourire de façade dessiné sur ses lèvres gercées.

— Thor. Un problème ?

Ce dernier s'avança, le front suffisamment plissé pour faire comprendre à Tony qu'une conversation déplaisante s'annonçait. Il se retint de soupirer et de s'enfuir par la porte laissée ouverte qui semblait lui tendre les bras. Il avait déjà repoussé ce moment depuis trop longtemps, il était évident qu'il ne pourrait plus y échapper maintenant. Au fond, il aimait bien le dieu. Toujours le premier pour le suivre dans ses délires et certainement pas le dernier pour l'aider à descendre une bouteille. C'était un bon gars. Parfois un peu trop en décalage avec le monde, mais ce n'était pas le sien après tout, difficile de lui en vouloir.

— Je venais voir comment tu t'en sortais. Si tu avais besoin d'aide.

De l'aide, il en avait plus que sûrement besoin. Mais il préférerait s'étouffer plutôt que de l'avouer à quiconque. Il haussa les épaules, l'air nonchalant qu'il maîtrisait si bien.

— Tout va bien. J'ai fini mon sac et je suis même en avance. Qui l'aurait cru, hein ?

Sa voix sonnait si creux qu'il crut un instant qu'il allait s'effondrer en larmes sur le sol pour ne jamais se relever. Non. Il n'allait pas baisser les bras, pas maintenant, pas si près du but. Encore quelques heures, un jour tout au plus, et il pourrait tout laisser tomber, abandonner. S'abandonner. Pour le moment, il fallait encore tenir, serrer les dents et sourire. Être sarcastique, comme il savait si bien le faire. Être parfait, comme d'habitude.

— Prêt pour l'aventure, lança-t-il, plein de fausse allégresse.

Le visage de Thor se fendit d'un large sourire, tandis qu'il baissait les yeux sur ses mains. Tony se sentait sur le qui-vive, incapable de déchiffrer l'attitude de son vis-à-vis. Il paraissait abattu, triste, pourtant son sourire était sincère, le coin de ses yeux se couvrait de minuscules ridules et ses pupilles étincelaient. Son sang se mit à frémir d'appréhension sous sa peau.

— L'aventure.

Il ne répondit pas, attendant la suite avec crainte. Toute la pièce était baignée d'orange flamboyant, comme si des flammes gigantesques dansaient juste derrière les fenêtres, prêtes à s'insinuer pour venir les dévorer.

— Après une vie de super-héros, difficile d'imaginer qu'il existe encore des aventures à découvrir.

Tony sourit, sans pouvoir s'en empêcher, parce que, au fond, il avait raison. Iron Man avait été sa plus belle aventure. Et sa plus tragique aussi. Celle qui continuait de saigner en son sein, celle qui ne cicatrisait pas. Qui ne cicatriserait probablement jamais. Celle qui donnait autant qu'elle prenait. Celle qui lui avait fait goûter le bonheur avant de le lui retirer violemment, sans prévenir, sans plus rien pour le soutenir. Celle qui avait réalisé tous ses rêves et lui avait laissé le cœur vide, lacéré, déchiré, broyé. Il en avait sa claque de cette aventure-là. Tout ce qu'il voulait à présent, c'était la paix. Le calme d'un lever de soleil, le chant des oiseaux au premier jour du printemps, le clapotis d'un ruisseau, le bruissement des feuilles. Tout ce qui était impossible ici, en plein cœur de la vie urbaine, dans les entrailles de la ville qui ne dort jamais. La paix, après des décennies de guerre. Même si, il l'avait constaté à ses dépens, le champ de bataille n'était jamais bien loin et se rappelait souvent à lui.

— Toi qui connais plusieurs mondes, tu devrais savoir que l'aventure est partout.

Il attrapa son sac par la anse d'une main et, de l'autre, s'empara des papiers éparpillés sur la couette. Partir. S'enfuir avant de s'engager sur un chemin glissant. La porte n'était plus qu'à deux pas. Deux enjambées et il pourrait traverser le salon et la cuisine jusqu'à la sortie. Sans s'arrêter. Marcher encore et encore pour atteindre son but. Et ne pas se retourner.

— Moi aussi j'ai cru que c'était la meilleure solution.

Mais la voix de Thor en avait décidé autrement. Pour l'instant. Il ferma les yeux une brève seconde, juste le temps de se préparer mentalement à ce qui allait suivre. Parce qu'il le savait pertinemment, il l'avait attendu tout en le redoutant. Il s'était arrangé durant des semaines pour ne pas se retrouver seul à seul avec le dieu. Et il avait réussi. Jusqu'à maintenant. Le sort s'acharnait sur lui, visiblement. Ne méritait-il pas sa tranquillité, après tout ce qu'il avait fait ? Tout ce qu'il avait enduré pour le bien de l'humanité ? Tout ce qu'il avait perdu.

— Moi aussi j'ai voulu partir après sa mort. Parce que j'avais l'impression qu'il ne me restait plus rien, que tout m'avait été enlevé avec lui. Que tout était de ma faute, que je n'avais pas été assez bon pour le sauver. Que plus rien n'avait d'important puisque tout ce qui importait venait de mourir dans mes bras.

— Loki.

Le prénom s'échappa d'entre ses lèvres et partit s'écraser quelque part dans le néant. Il était incapable de se retourner pour faire face à Thor et à son visage qu'il imaginait déformé par la colère. Non, plus de la colère, juste de la tristesse désormais. Il avait été longtemps en colère, les premiers temps, et puis, peu à peu, elle s'était fanée en une jolie rose bleue aux pétales salés. Un jour, la tristesse disparaîtrait aussi et il ne lui resterait que la résignation, et un sourire nostalgique lorsqu'il évoquerait leur enfance ensemble. C'était là la magie de la vie qui continue. D'ailleurs, il n'avait pas besoin de l'imaginer, il l'entendait. Entendait chacune de ses larmes qui affluait entre ses cils, mais qu'il ne laisserait pas couler. Pas devant lui, en tout cas. Entendait son cœur se briser, juste un peu encore. Il ne pouvait pas se retourner parce qu'il ne pouvait pas supporter l'image de ce qu'il serait dans quelques années. C'était trop dur de regarder dans les yeux celui qui avait vu la mort de si près et la portait chaque jour comme un condamné, sa croix. Il en avait assez de la sienne.

— Longtemps, j'ai cru que c'était encore une mauvaise blague de sa part, qu'il allait revenir, me faire une surprise comme il les aimait tant. Il ne pouvait pas être mort. Pas pour de vrai. Il ne faisait jamais rien pour de vrai. J'ai attendu. Et attendu, et attendu, et attendu et il n'est jamais revenu. Mon monde s'écroulait une deuxième fois. Non, en fait, il était tombé en lambeaux petit à petit pendant que je l'attendais, sans que je m'en aperçoive, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien sous mes pieds que le vide dans lequel sa disparition prolongée m'a précipité. Alors, je suis parti. Et j'ai découvert que j'avais beau parcourir les neuf royaumes, traverser les déserts les plus arides ou plonger dans les mers les plus profondes, il n'existait pas un seul endroit où ma peine était moins forte. Tu ne le feras pas revenir, Tony. Crois-moi, j'ai essayé. il n'y a rien qui puisse le ramener. Rien. Ni tes larmes, ni ton sang, ni même ta propre vie.

C'en était trop. Il avait beau serrer la mâchoire, serrer les poings, fermer les yeux très fort, la douleur devenait insupportable sous son crâne. Il lâcha le sac, qui tomba en un bruit sourd, et se retourna vers le dieu, les yeux plus sombres qu'auparavant, son sourire envolé, ses traits impassibles. Inexpressifs. Parce qu'il ne ressentait plus rien depuis bien longtemps. Que cette douleur lancinante qui n'en finissait pas.

— Alors qu'est-ce que je fais ? Hein ? J'attends ici bien gentiment ? Je continue de sauver le monde ? Pour quoi ? Pour qui ? Je lui ai déjà trop donné, au monde. Je n'ai plus rien. Rien ! Je pourrais bien lui donner ma vie, mais personne n'en voudrait, pas même l'être le plus désespéré. Moi-même je n'en veux pas. Je n'en veux plus. C'est terminé. Il n'y a plus d'Avengers, il n'y en aura plus jamais. Pas sans lui. Si les gens veulent sauver le monde, qu'ils le fassent, mais ça sera sans moi.

Il se sentait profondément las, épuisé de tous ces efforts vains, de tout ce temps perdu qu'il ne pourrait jamais retrouver. De toute cette vie gâchée qui ne lui serait jamais rendue. Qu'on lui donne au moins ce qu'il méritait.

— Je ne cherche pas à le faire revenir, continua-t-il malgré tout, malgré la fatigue qui rendait son débit lent et épais, malgré le soleil qui avait disparu et malgré l'heure qui approchait. Je veux juste partir d'ici.

— Ici ou ailleurs, tes souvenirs te suivent où que tu ailles.

— Qu'est-ce que je pourrais faire d'autre ? Dis-moi. Je t'écoute.

— Rester. Avec nous. Tous ensemble, comme avant.

Tony eut un rire amer, qui lui fit mal à la gorge et qui déclencha un frisson sur l'échine du dieu.

— Comme avant, répéta-t-il, incrustant les mots sur sa langue, les goûtant comme on goûte un poison.

Il fit quelques pas dans la pièce, s'approchant de son vis-à-vis, suffisamment près pour le toucher s'il tendait le bras.

— Rien n'est plus comme avant, Thor. Rien ne le sera plus jamais. Steve Rogers s'est sacrifié pour sauver l'humanité, voilà la seule chose qui existe encore et ne cessera jamais d'exister ; son absence chaque jour. Le rappel quotidien qu'on n'a rien pu faire pour l'en empêcher.

— C'était son choix, sa décision. Rien n'aurait pu l'arrêter, tu le sais aussi bien que moi.

Il perdait patience, il le sentait. L'agacement lui pinçait le cœur et échauffait son sang.

— Bien sûr que si, on aurait pu l'arrêter ! Il y a toujours un moyen. Tout le monde le sait, mais tout le monde détourne les yeux, personne n'ose le dire parce qu'on a tous été trop lâches pour le faire !

Thor aussi perdait patience. Tony pouvait déjà entrevoir le tournant que prenait la conversation, les éclairs qui grondaient sous ses cils.

— Quoi ? Qu'est-ce que tu suggères ? Prendre sa place ? C'est ça, ton idée de génie ? Qu'est-ce que ça aurait changé, au juste ?

— Il serait vivant ! hurla-t-il, impuissant face à la colère qui déferlait dans ses veines.

— Et l'un d'entre nous ne le serait plus ! répondit Thor sur le même ton.

Ils restèrent tous deux silencieux un long moment, se regardant en chiens de faïence, le souffle court, les mâchoires serrées. L'incendie qui colorait les murs s'était éteint, il faisait sombre désormais, mais leurs yeux brillaient d'un feu intarissable. Ce fut finalement Thor qui rompit le silence après de longues minutes.

— Je sais très bien ce que tu penses. Mais personne ne te demandait de prendre sa place.

— C'est pourtant ce que j'aurais dû faire.

Sa voix sonnait comme un couperet dans l'air, intransigeante, glaciale. Sans appel.

— Alors c'est lui qui aurait été face à moi en cet instant, regrettant ta mort et priant pour prendre ta place. C'est le serpent qui se mord la queue, Tony. Tu ne penses pas qu'il faudrait passer à autre chose ?

— Ce que je pense n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est les faits. Il est mort, pas moi, ça, c'est un fait.

— Un fait contre lequel tu ne peux plus rien !

Il perdait patience de nouveau devant l'entêtement du mortel.

— À quoi bon te flageller ? C'est trop tard, maintenant ! Accepte-le. Personne ne peut plus rien pour lui, pas même le grand Tony Stark ! Tu as beau être un génie, tu n'es pas en mesure de ramener les morts à la vie. Alors pourquoi continuer à remuer le couteau dans la plaie ?

Tony soupira, fit volte-face pour ramasser son sac et, après un ultime regard vers les tours de verre, murmura :

— Parce qu'il ne me reste que ça.



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