Chapitre 1 | 404factory

Chapitre 1

Ding dong !

L’appel de la cloche, impérieux, s’enroula autour des rideaux délavés, ricocha sur la vaisselle sale qui s’entassait dans l’évier puis se perdit dans les limbes de la couette aux motifs asiatiques.

Ding dong !

La seconde sonnerie, agacée, révéla un pied dépassant du lit ainsi qu’une tête embrumée, résignée à quitter les doux bras de Morphée. Une main s’élança, hésitante, tâtonna à la recherche d’un carré de tissu salvateur. Une nuisette fut détectée, soulevée, enfilée.

Ding dong !

—Ouais, ouais, c’est bon, j’arrive !

Julia, yeux bouffis de sommeil et coiffure d’ouragan, se lança hardiment à travers son studio à l’assaut de la porte d’entrée, qu’elle ouvrit avec la grâce d’un pingouin atrophié.

—Quoi ?!?

Pris de court, le charmant cadre dynamique qui s’apprêtait à sonner une quatrième fois la fixa tel un hibou capturé dans les phares d’un poids lourd. Il cligna des yeux, tenta de formuler un bonjour élégant, renonça. Julia, saisie d’un doute mordant, baissa les yeux sur sa tenue. Nuisette d’organza moiré et rubans de satin noir. Celle des grands soirs.

Et merde.

—Je peux vous aider ?

Cette fois, l’intonation glaciale de Julia gifla le jeune homme, qui retrouva ses esprits.

—Oui, je… Pardon, ma voiture vient de me lâcher et la batterie de mon téléphone est à plat. Est-ce que je pourrais le brancher chez vous, juste cinq minutes ?

Avant de répondre, Julia prit le temps de le jauger. Costume anthracite sur mesure, chaussures italiennes immaculées, teint bronzé, dents blanches et coiffure étudiée, le mec sorti tout droit d’un magazine ou d’un fantasme de quadra. Les cernes dessinés sous ses yeux et les légers plis de son pantalon, assortis à la marque de l’oreiller encore visible sur sa joue gauche, empêchèrent pourtant la jeune femme de le jeter dehors. Solidarité entre victimes de matinées pourries. Elle recula d’un pas pour lui laisser le passage :

—Allez-y, entrez. Il y a une prise juste là.

—Oh, merci !

Il souffla, soulagé, sortit l’appareil et le chargeur de la poche de sa veste, puis se plia pour brancher le tout au ras du sol, entre le cimetière à bières et le micro-onde de l’An Mille. Il ne formula aucun commentaire sur l’état des lieux. Julia se détendit légèrement.

—Un café ?

—Alors ça, ce serait génial !

Il lui offrit son premier vrai sourire et Julia, surprise, nota alors les reflets dorés dans ses grands yeux noisette. Bon. Peut-être pas un fantasme seulement pour les quadra tout compte fait.

Une fois les deux breuvages préparés, l’étudiante posa les mugs fumants sur la table basse encombrée de ses recherches puis s’éclipsa cinq minutes pour se changer. De retour en jeans/débardeur, plus à l’aise, elle s’assit en tailleur sur le vieux canapé vert et fixa son hôte, curieuse.

—Alors comme ça, votre voiture a subitement cessé de fonctionner ? « Pouf pouf » ?

—Plutôt« Vladoum potch », en fait. Elle fume. Et je suis désolé de vous avoir dérangé de si bon matin, mais c’est la seule habitation visible dans ce coin de la zone industrielle…

À dessein. Julia avait appris à redouter les voisins curieux avant même de savoir marcher. Au moins, cette règle-là, elle la respectait. Pour les autres… les Mères pouvaient toujours se brosser.

Elle sourit sans répondre, savoura son expresso sans sucre et laissa le silence s’étirer. Son hôte finit par reposer sa tasse vide et tousser poliment.

—Merci pour le coup de main…

—Julia.

—Merci, Julia. Je pense que je vais pouvoir téléphoner maintenant.

Elle hocha la tête et le regarda s’accroupir pour utiliser son smartphone dernier cri sans le débrancher. Assurance, dépanneur… patron ? Il était rapide, efficace. Après quelques minutes seulement, il raccrocha et annonça qu’un taxi viendrait le récupérer d’ici peu. Il la remercia à nouveau puis lui tendit une carte de visite ivoire aux armoiries dorées : « Seth Laddlin, Conseiller Financier ». Rien que ça.

Il lui lança un sourire en coin.

—Si jamais vous tombez en panne près de mes bureaux, n’hésitez pas, sonnez… Je tâcherai d’être à la hauteur de votre accueil… Même si j’ai peur que mon pyjama soit un peu décevant.

Bouche bée, Julia mit quelques secondes à se ressaisir. Trop tard pour une réplique cinglante, il avait déjà descendu l’escalier de béton et quitté les lieux sans se retourner. Elle haussa les épaules, verrouilla la porte puis étudia son lit défait d’un œil critique. Trop froid, trop vide.

Autant bosser…

*

Pluie, vent, l’hiver breton se déchaînait sur la Cité des Ducs encore endormie. À l’abri derrière les vitres crasseuses du tram, en route pour un petit déjeuner à La Cigale, sa brasserie favorite, Julia laissait errer ses yeux fatigués sur les bâtiments massifs, tentant d’ignorer la sensation de claustrophobie que provoquait toujours chez elle l’accumulation de tant de corps dans un espace si réduit.

Elle rêvassait, consciente qu’un travail de fond l’attendait aujourd’hui, et pas franchement pressée de s’y mettre. « Iconographie des harpies à travers les âges », un mémoire ambitieux, la concrétisation de ces dernières années passées à étudier l’Histoire de l’Art à l’Université de Nantes. Elle s’était félicitée de ce choix thématique hardi et judicieux, à l’époque. Elle l’avait défendu auprès des Mères, inquiètes voire horrifiées, leur avait assuré que les connaissances rassemblées seraient une aubaine pour le clan, toujours en quête d’informations historiques. Elle s’était vue en Lara Croft bretonne, la tresse en moins, les bottes caoutchouc en plus.

Elle avait vite déchanté. Si le manoir du clan à Pontivy pouvait vaguement ressembler à celui des Croft (de loin, dans le brouillard, en plissant les yeux), le travail de recherche de Julia n’avait rien en commun avec les quêtes exaltantes de Lara, courant les destinations exotiques, sautant de bateau en bateau, escaladant les montagnes… La seule montagne que l’étudiante avait aperçue, c’était celle des bouquins à consulter à la bibliothèque universitaire, et le seul risque qu’elle prenait, c’était de déclencher une allergie à la poussière.

Pas très glorieux. Les Mères avaient soupiré de soulagement. Anastasia continuait néanmoins de réclamer ses notes chaque mois, les lisant de près pour s’assurer que Julia n’écrivait « rien de risqué ». Une telle confiance, ça faisait chaud au cœur.

Lorsqu’elle aperçut le début d’attroupement sur le trottoir détrempé, Julia crut d’abord à un accident de la route. Ils étaient si fréquents dans cette partie de la ville… Puis une espèce de curiosité malsaine la poussa à mieux regarder, et d’atroces petits détails lui sautèrent au visage. Aucun véhicule en vue, une mare de sang qui se diluait sous le déluge matinal. Des passants aux yeux agrandis d’horreur, tétanisés. Une femme blanche comme neige, suppliante, au téléphone. Où étaient les habituels badauds indécents postant en ligne les photos de l’accrochage ? Pourquoi personne n’osait-il s’approcher vraiment, malgré l’absence de la gendarmerie ?

Le tram continuait son chemin, imperturbable. Julia tentait malgré tout de garder un œil sur la scène, mais cela devenait de plus en plus difficile. Elle vit un homme d’âge mûr quitter la foule encourant et vomir quelques mètres plus loin.

Prise d’une soudaine impulsion, elle descendit en toute hâte dès que le tramway s’arrêta, puis revint en sprint sur les lieux de l’accident. Un fourgon de gendarmerie se garait tout juste à cheval sur le trottoir. Julia bouscula sans scrupules les gens déjà présents, se frayant un chemin pour mieux voir. Il fallait absolument qu’elle arrive avant qu’ils ne bouclent la zone...

Elle pila d’un seul coup, choquée.

Un homme était étendu sur les pavés, le torse ouvert en deux, déchiqueté. Ses organes gisaient de part et d’autre, victimes d’une espèce de frénésie meurtrière. Julia s’accroupit, profitant de ce que des lycéens curieux, devant elle, mobilisaient l’attention des gendarmes en déploiement, et se focalisa sur un morceau sanguinolent. Est-ce que c’était un poumon ? Elle n’y connaissait rien. Une chose était clairement visible, cependant : des traces de dents. Ainsi qu’une oreille arrachée, petite chose ridicule perdue dans le caniveau.

Elle se releva en luttant contre la nausée. Quel genre de fauve écharpait sa victime en pleine ville ? En France ? Est-ce qu’un zoo avait laissé s’échapper un tigre ? Ils l’auraient signalé aux informations, non ?

Et tout ce sang frais qui se joignait à l’eau de pluie en une cascade rose, hypnotisant, la fumée qui s’élevait du corps encore chaud…

Un gendarme la remarqua enfin et lui ordonna de reculer. Elle se contenta de faire quelques pas de côtés, ignorant son air furax. Pas encore, pas encore… Lorsqu’elle contourna la pauvre dépouille, distinguant son visage barbouillé pour la première fois, une autre révélation la transperça, la fit chanceler. Elle ferma les paupières de toutes ses forces, désireuse d’oublier,consciente que c’était peine perdue.

Une voix grave traversa les limbes de son désespoir :

—Mademoiselle, si vous vouliez bien répondre à quelques questions…

Elle tourna les talons et s’enfuit, incapable de faire face, pas fichue d’aligner deux pensées cohérentes.

Elle connaissait cet homme. Oh, mes Ancêtres, elle connaissait cet homme ! Pas très bien, elle ne l’avait aperçu qu’à deux ou trois occasions, lors de réunions de clans, mais elle en était certaine.

Il était comme elle.


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