Chapitre 1 | 404factory

Chapitre 1

Épodie se tenait droite à son poste de commandement, fière de son nouveau statut. Elle, une simple enfant du district de retraitement. Devant elle travaillait une quinzaine d’hommes et de femmes parmi les plus brillants de Beteh. Chacun à sa station et prêt à la moindre éventualité. Les murs qui encadraient la salle retransmettaient les vues prises par les capteurs à l’extérieur. Le panorama était magnifique, plusieurs vaisseaux s’avançaient dans l’obscurité de l’espace.

« Capitaine ? »

Elle se retourna vers son Second qui l’observait. Il bombait le torse dans son uniforme d’officier. Ce dernier, réglementaire et sans fioriture exceptée un cheval ailé dessiné sur la poitrine, cachait une combinaison de combat standard. L’évolution récente dans le domaine des nanomatériaux permettait cette prouesse.

« Nous avons reçu nos ordres depuis un moment. Le reste de la division s’est mise en mouvement. Pour votre premier jour, il faudrait voir à ne pas vous faire rétrograder. »

En temps normal, une remarque acerbe aurait mis fin à toute velléité de la part d’un subalterne qui n’attendait manifestement qu’un pas de travers de sa part. Il devait mal vivre le refus de sa troisième postulation à la tête du vaisseau. Mais elle suivrait les recommandations du comité dirigeant qui lui avait personnellement demandé de prendre des gants avec sa nouvelle équipe.

« Merci, Second. Calez-nous sur Alpha. »

Un bref mouvement lui répondit et les ordres claquèrent dans la salle de commande. Épodie prit enfin place sur son siège. D’un œil habitué elle balaya les informations basiques du vaisseau sur ses écrans : les capacités offensives qui affichait un 100 % de bon augure, le réseau de laser anti-micrométéorites qui de temps en temps intervenait en toute discrétion, la position des drones de réparation sur la coque, le nombre de membre de l’équipage de presque 3 000 âmes dont la moitié de soldats au service de la patrie… Son attention se porta sur le décompte déployé en haut à droite.

La rivalité avec Choirten battait son plein. La régularité des opérations militaires maintenait le personnel en activité et paré dans le cas d’une forte dégradation des relations. Pour le moment, aucune des deux parties n’avait vraiment pris le dessus. Mais la peur de l’utilisation des IA par l’adversaire obligeait le comité dirigeant à employer des subterfuges pour garder le secret des stratégies jusqu’au dernier instant.

Lorsque le compteur tomba à 0, un code s’afficha. Épodie le nota mentalement et se leva.

« Second, je vous laisse le commandement. »

Sans attendre une réponse, elle se précipita dans le couloir à proximité de la salle de commande qui desservait une poignée de cabine, dont la sienne. Elle y pénétra et se dirigea vers le coffre-fort placé sous son matelas. Une alarme stridente retentit alors qu’elle entrait le code. Laissant tout tomber, elle retourna au pas de course d'où elle arrivait.

« Second, situation.

— Alpha essuie les tirs de deux destroyers ennemis.

— Quand est-il pour les autres vaisseaux en tête de la division ?

— Pour le moment RAS… non… Beta vient de subir aussi une attaque. »

Épodie afficha la carte de la région sur son écran avec la position des vaisseaux alliés. Les 14 bâtiments menés par Alpha se suivaient à la file indienne. La partie de l’espace où ils évoluaient était neutre, aucune construction Beteh ou Choirten. Les ennemis sortaient peu à peu d’un amas d’astéroïdes. La poisse, une embuscade pour sa première opération en tant que Capitaine.

« Amenez-nous dans le champ. Il s’y cache encore des vaisseaux.

— Capitaines avec tout le respect que je vous dois, nous n’avons pas leur IA pour les calculs d’évitement. Nous allons…

— Second, ce n’était pas une recommandation, mais un ordre. »

La tension monta d’un cran dans la salle de commande. Elle se força à ne pas agir trop impulsivement, abattre son Second pour insubordination ne créerait pas la confiance qu’elle désirait avec son équipage. Au lieu de ça elle s’expliqua devant ses officiers.

« Nos deux pilotes ont obtenu des notes excellentes à l’examen, la taille des obstacles reste de classe 3. Ne me dites pas que c’est hors de vos compétences. »

Les deux interpellés baissèrent la tête sur leur pupitre et approuvèrent d’une voix faible.

« Bien. Communication et Détection, affichez-moi la carte tactique et trouvez-moi ce qui s'y cache à proximité. »

Leur seul avantage résidait à être à la queue du peloton. La stratégie ennemie semblait d’engager les vaisseaux les uns après les autres, ce qui leur laissait un tout petit temps d’avance.

Lorsque le plan apparut, plus de la moitié des bâtiments de la division subissait des tirs et les derniers se mettaient en position de défense. Eux seuls fonçaient droit dans le champ d’astéroïdes. Les regards inquiets de ses officiers ne la firent pas changer d’avis.

Le ronronnement des machines et quelques alarmes passagères interrompaient le lourd silence installé. Épodie résista à la tentation de demander à réafficher la vue extérieure, son équipe devait se concentrer sur leurs tâches. Elle s’éloigna de son siège et parcourut les différents postes de contrôle.

« Capitaine, je crois que nous avons repéré notre ennemi. C’est apparemment l’équivalent de notre classe frégate. Ils se sont trahis quand nous sommes entrés dans le champ d’astéroïdes. Ils ont réaligné leur bouclier, ce qui a créé des variations électromagnétiques très simples à détecter. Regardez. »

Épodie s’approcha à pas de course et se pencha sur l’écran pour constater plusieurs pics identifiés à près de 2 500 km sur l’un des corps célestes un peu plus gros que les autres. Elle comprit alors la stratégie ennemie.

« Communication, ouvrez-moi une voie avec Alpha. »

Elle remonta les rangées de postes pour retourner au sien. Lorsqu’Épodie se laissa tomber sur son siège, l’écran affichait l’air furieux du Commandant de la division.

« Capitaine, ne voyez-vous pas que nous sommes en pleine embuscade ? Que voulez-vous ?

— Commandant, justement je ne pense pas qu'elle soit préparée. »

Son Second qui ne la lâchait pas d’une semelle eut une mine dubitative. Elle se retint de le frapper et d’une voix calme expliqua son raisonnement.

« Les vaisseaux Choirten sont d’une autre génération. Je crois qu’ils ont été laissés là depuis des années en attendant le passage d’un convoi ennemi.

— Et en quoi cela nous avance. »

Épodie soupira, parfois la réflexion limitée de ses compatriotes l’agaçait.

« Ils n'ont pas de pilotes et sont probablement mus par une IA antique par rapport à nos critères actuels. Nos anciennes tactiques militaires devraient fonctionner.

— C’est facile pour vous, vous n’êtes pas encore engagé.

— Faite un essai. Nos distances standard entre bâtiments nous protégeront si je me trompe.

— Il me faudrait un peu plus que vos suppositions pour risquer la vie de milliers des nôtres. »

La transmission fut coupée dans la foulée. Épodie se leva rouge de rage, même son Second qui devait avoir une grande envie d’enfoncer le coup se tut après un échange de regards.

Elle parla d’une voix forte à l’ensemble de ses officiers. À chaque question elle pointait son bras vers le poste référent pour obtenir une réponse rapide.

« Quelle est la situation ? Avons-nous détecté d’autres vaisseaux ?

— Non, Capitaine. La majorité les bâtiments de la division font face à deux adversaires, mais il semble que ceux à l’arrière n’en ont qu’un. Celui qui nous est destiné a démarré ses moteurs et se positionne pour nous attaquer. Il avance à une vitesse réduite et nous serons à sa portée dans approximativement 5 minutes.  

— Sommes-nous prêts concernant les ogives ?

— Les tubes de lancement 1 à 48 sont opérationnels. J’ai fait préparer 30 missiles conventionnels, 10 à charge creuse nucléaire et 8 à singularité quantique. Cependant, j’insiste que pour ces derniers nous n’en aurons que 8 supplémentaires.

— Comment s’en sortent les autres ?

— L’ensemble de nos forces tiennent. Seul Nu semble en difficulté, nos relevés montrent des dégâts importants sur la coque. Ils sont à environ 10 000 km. »

La formation de l’académie militaire poussait Épodie à envoyer toutes ses ogives contre son adversaire et d’attendre pour vérifier le succès de l’attaque. Ainsi ils pourraient se porter au secours de Nu avec l’assurance de ne pas exposer leurs moteurs. Mais ses stratégies collaient rarement à son apprentissage.

« Je veux un tracé jusqu’à Nu pour les secourir. Faites-nous passer derrière ces amas plus gros que la moyenne. »

Plusieurs chemins apparurent sur la carte tactique, puis peu à peu disparurent au fur à mesure des ajustements des pilotes. Au final deux itinéraires semblaient possibles.

« Celui-ci. Commencez notre mouvement. Je vous autorise à faire feu…

— Capitaine, nous sommes hors de portée de l’ennemi. »

Malgré l’envie de plus en plus irrésistible de blesser son Second, Épodie se mordit la lèvre et continua à asséner ses ordres d’une voix qui ne souffrait d’aucune réplique.

« Tirez sur les astéroïdes entre nous. Utilisez les missiles conventionnels. Nous allons saturer leurs capteurs et leurs défenses. Comme je l’ai dit, ce sont d’anciennes générations. Leur IA va préserver le vaisseau plutôt que de nous donner la chasse. Cela nous laissera le temps de secourir Nu. »

La stupeur sur les visages qui l’entouraient l’agaça profondément. Épodie hésita à faire un exemple, mais les paroles du comité dirigeant l’emportèrent. Elle réfréna une nouvelle fois son impulsivité.

« Armement, préparez-moi les générateurs EMP. Nous frapperons l'agresseur de Nu dès que nous serons à la portée optimale. »

Devant l’absence de réaction, elle se sentit obligée de prendre le temps d’expliquer malgré l’évidence des décisions adoptées.

« Je suis votre Capitaine, faites-moi confiance. Qui a lu le rapport sur la bataille dans le secteur Éthanes ? Personne ? Nous sommes exactement dans la même situation. Cette tactique a été utilisée et a mainte fois prouvé son efficacité. »

Épodie avait dû être assez convaincante et l’ensemble de ses officiers donna des ordres aux différentes équipes dans le bâtiment qui s’affairaient. De plus, son Second semblait transcendé et volait d’un poste à l’autre.

Elle s’assit et contempla tout le monde se démener. Bien entendu elle gardait pour elle ses doutes. Un simple équipage Choirten limité qui aurait réintégré les vaisseaux des années après leur mise en veille pouvait tout à fait réduire à néant ce beau discours. Elle haussa les épaules, si c’était le cas alors elle venait de signer leur arrêt de mort.

Envie de faire une pause,
ou d’être averti des updates ?

Encourage l’auteur en lui laissant un like ou un commentaire !

Portrait de Anonyme