Chapitre 1 | 404factory
Dans son regard

Chapitre 1

- Vraiment, Dame Mélusine, je peine à vous comprendre. Quoi ? Un si beau soleil, un temps si doux, si propice aux promenades sous la fraîcheur des saules pleureurs du parc… Et vous, vous restez là, dans cet obscur donjon, à abîmer vos si jolis yeux sur des parchemins effrités et jaunis pour en tirer je ne sais quel enchantement ! Si je ne vous connaissais pas autant, je vous croirais folle, pour sûr...


Dérangé dans l’étude d’un texte particulièrement complexe rédigé en Sylvar ancien, un visage mutin se redressa, abasourdi par ce brusque tintamarre. La surprise passée, un sourire charmant vint étirer des lèvres charnues, de la couleur des framboises écrasées. Une jeune fille menue au teint de lait, jusque-là dissimulée dans l’ombre épaisse des gigantesques rayonnages de la bibliothèque, fit entendre un rire cristallin et pur qui s’éleva, léger, jusqu’aux hautes meurtrières percées dans la froide muraille. Puis, Dame Mélusine posa sa plume et quitta le pupitre sur lequel elle se tenait penchée pour venir à la rencontre de la silhouette trapue qui venait troubler sa studieuse retraite. 

- Ma chère Madge, répliqua avec amusement la délicieuse apparition, que ferais-je donc si tu n’étais pas là pour veiller sur moi ? Permets-moi tout d’abord de te signaler que cette pièce n’est pas un donjon ; c’est un sanctuaire, un sanctuaire du savoir où sont conservés les ouvrages les plus rares et les plus précieux de notre temps. Ensuite, il n’est pas obscur, il est préservé des yeux trop curieux qui risqueraient de se brûler aux secrets contenus dans ces pages étalées devant toi. Enfin, ce n’est pas un enchantement que je recherche en ces lieux. Tu sais bien que je ne suis pas férue de magie ! Je ne suis qu’une femme de lettres, une scribe qui recopie les paroles des Anciens pour les transmettre aux générations futures. Plaisante ou pas, c’est la mission qui m’a été confiée, et je me dois de l’accomplir.

- Un sanctuaire, une mission, rien que ça… bougonna la vieille servante, peu convaincue par la tirade passionnée de sa maîtresse. Excusez mon ignorance, Dame Mélusine, mais moi, je trouve que cet endroit ressemble surtout à un grenier poussiéreux rempli de vieux grimoires délavés. 

- Laissons cela, conclut Mélusine en posant une main amicale contre le bras de sa protectrice, l'entraînant hors de la bibliothèque. Tu dois avoir raison, je me laisse parfois submerger par les mots qui cherchent à se dérober sous ma plume. Je souhaitais tellement venir à bout de cette chronique sur la célèbre dynastie disparue des Sinde’ri ! Je suppose que cela attendra bien demain… Pourquoi ne pas aller saluer le seigneur Dane, plutôt ? Le pauvre homme, lui qui a eu la bonté de m’accueillir en son domaine et de me donner libre accès à ses archives personnelles, il doit bien regretter son choix : à peine suis-je sortie de la salle d’étude, depuis mon arrivée ! Je me révèle une bien mauvaise hôte...


Tout en suivant le fil de ses pensées, Mélusine parcourait les larges couloirs déserts du château d’Edenear, Madge sur les talons. Comme l’avait suggéré cette dernière, la plupart des habitants s’étaient précipités d’un même mouvement dans les jardins, cherchant à s’enivrer de l’odeur humide de la nature quittant sa torpeur hivernale, à goûter le renouveau d’un printemps longtemps attendu et encore timide. C’est donc tout naturellement que la jeune érudite décida de se rendre à la terrasse attenante à la Cascade, où le seigneur Dane aimait recevoir ses visiteurs les jours de beau temps. 

“Il faut reconnaître, songea la jeune femme en savourant l’époustouflante beauté du panorama étendu sous ses yeux, que cet endroit est le plus incroyable qu’il m’ait jamais été permis d’admirer.”

Mélusine traversait alors d’un pas cadencé le chemin de ronde, avec l’idée de rejoindre la tourelle Sud et, de là, l’accès aux jardins seigneuriaux baignés de soleil. Tournant le dos à la falaise contre laquelle s’appuyait l'immense demeure de pierres ocres dressée vers un ciel sans nuages, la jeune femme s’attarda quelques instants devant le monstrueux gouffre du Croc qui faisait, à lui seul, la renommée de tout le pays de Combre. Le château d’Edenear semblait s’accrocher de toutes ses forces à la montagne qui l’avait vu naître, pour ne pas plonger dans l’abîme vorace qui venait narquoisement lécher ses contreforts. Bien peu de braves parvenaient à sonder du regard les profondeurs du gouffre sans tomber sous le coup de son pouvoir malfaisant qui vous entraînait irrémédiablement vers le bord du précipice, toujours plus proche du vide, jusqu'à la chute fatale.

En revanche, si l'on détachait son regard de la Gueule Béante de Combre… Quel spectacle ! Edenear surplombait toute la vallée, toute la forêt du Couchant ; sur des centaines de lieues s'offrait alors à la vue du spectateur patient un tableau gigantesque, auquel aucun pinceau - même ensorcelé - n'aurait pu fidèlement rendre hommage. Mélusine ne se lassait pas de contempler les mille nuances de vert des arbres exhibant fièrement leurs branchages fournis, les méandres du fleuve Mori’il scintillant sous le soleil, les minuscules villageois de Stor’El absorbés par leurs occupations… Elle laissa ses yeux remonter plus encore, le long de la montagne d’Aokari, jusqu'à atteindre le sommet voisin d'Edenear – le fameux Pic du Croc, rocailleux, nu et gris, sur lequel aucun arbuste n'avait encore réussi à planter ses racines. Plissant les yeux, Mélusine nota, non sans un certain étonnement, que ce qu'elle avait considéré depuis des semaines comme un énorme rocher produisait dorénavant un long panache de fumée blanche montant droit dans l'atmosphère. Une chaumière ? Le Croc, si sombre, si aride, si peu engageant, abriterait-il donc une forme de vie ? Voilà qui paraissait bien incroyable ! La jeune femme se promit de revenir bien vite à ce nouveau mystère, après avoir prouvé ses bonnes manières au châtelain et à ses sujets qui avaient la gentillesse d’accueuillir une étrangère sur leurs terres. Une fois passé le pont Sud, il suffisait de suivre le Passage serpentant entre deux pans de la muraille glacée jusqu’aux jardins. Mélusine s’y rendit en quelques joyeuses enjambées : 

- Des jardins, disent-ils ! s’exclama-t-elle. Et bien, c’est exactement dans ce genre de situation que ma grande connaissance du vocabulaire combrien serait utile… “Jardin” n’est clairement pas le terme approprié pour désigner cet endroit. Trop arboré, trop exotique pour être reconnu comme un simple verger, et trop luxuriant et touffu pour être confondu avec un parc… 


Malheureusement, le mot précis qu’elle cherchait à extraire des recoins de son esprit n’était pas destiné à être découvert : un serviteur essoufflé vint informer Mélusine que le seigneur Dane souhaitait justement l’inviter à se joindre à lui, à la Cascade. Ne la trouvant pas à la bibliothèque, le pauvre domestique s’était évertué à vérifier scrupuleusement chaque pièce où aurait pu se cacher l’érudite, avant de revenir, penaud, annoncer la mystérieuse disparition à son maître : 

- Quel soulagement de vous trouver ici, Madame ! ahana-t-il laborieusement. Vous m’évitez une belle correction de la part du seigneur Dane, pour vous avoir si sottement égarée ! Je vous ai crue perdue à jamais, tombée, dévorée par le Gouffre !

- Reprends-toi, voyons, Mirien, le gronda Mélusine. Dévorée, moi ? Par le précipice ? Tu accordes trop d’importance aux histoires de fantômes que l’on raconte pour effrayer les femmes et les enfants ! Le Gouffre du Croc est profond, je te l’accorde, mais il n’a que je sache pas de bras pour se saisir de nous, pauvres mortels imprudents…

- Ne croyez pas cela, Dame Mélusine, chuchota Mirien, les yeux écarquillés de terreur. Ici, nous sommes au pays de Combre, au plus proche de la source de Mori’stal qui, comme chacun sait, délivre un pouvoir extraordinaire à tout ce qu’elle touche. Dans ces terres, tout est imprégné de sa puissante magie élémentale ! Les arbres et les oiseaux causent entre eux, des créatures étranges rôdent dans les coins les plus sombres des bois… Alors, si l’on me dit qu’on a déjà vu de pauvres bougres traînés de force par des mains invisibles mais diablement costaudes, puis jetés dans l’abîme, je ne considère pas cela comme des contes pour enfants, ça non ! Je tiens mon amulette bien près de mon cœur, ainsi, et j’évite de chercher les ennuis avec les ensorceleurs. Voilà comment on vit vieux, Madame, à Edenear, parole d’homme !

- C’est là tout ce qu’on peut te souhaiter, mon ami : une longue vie, répondit la jeune femme que toutes ses superstitions fatigaient à la longue. Je crois que me voilà arrivée en sécurité, n’est-ce pas ? J’aperçois d’ici ton seigneur. Merci, Mirien, tu peux considérer que ta tâche est accomplie, et aller te rafraîchir aux cuisines ; tu es aussi rouge que les baies d’obures qui poussent sur ce buisson ! Dis-moi seulement, avant de me quitter, qui est cet homme en cape grise qui accompagne Dane ? 

- Lui ? Et bien... hésita le domestique, dansant d’un pied sur l’autre. Ne trouvant pas de réponse satisfaisante, il finit par se décider à marmonner : il s’agit d’un de ces êtres qu’il vaut mieux avoir parmi ses amis, Madame. C’est tout ce que je suis autorisé à vous dire. Mon maître saura vous renseigner mieux que moi, pauvre petit laquais inculte ! Je vous salue, et m’en vais poursuivre mon office.


Les sourcils froncés, Mélusine scruta pendant quelques secondes, interdite, la silhouette dégingandée du garçon fuyant entre les promeneurs comme si sa vie en dépendait. Il avait réellement semblé perturbé, apeuré même, par la présence de l’homme en cape grise - en ce doux après-midi, quel accoutrement extravagant pour un voyageur ! Et pourquoi ne pas vouloir le nommer ? Haussant les épaules, elle conclut de résoudre le problème à sa manière, comme d’habitude : en l’attaquant de front. Cet inconnu n’en serait bientôt plus un, une fois qu’elle l’aurait amené à se présenter. Forte de sa résolution, la jeune femme parcourut les derniers mètres qui la séparaient du seigneur et de son invité :

- Vous êtes trop aimable, seigneur Dane, taquina-t-elle en rejetant ses longs cheveux cuivrés derrière son dos, de me sortir de ma triste cellule en une si belle journée. Avouez, Madge vous a soudoyé pour que vous requériez ma présence à vos côtés, près de votre somptueuse cascade ! Elle serait prête à tout pour m’éloigner de mes parchemins, le temps d’une journée… Je ne crois pas que nous ayons été présentés, ajouta-t-elle avec une révérence polie en se tournant vers l’homme en cape grise. Je me prénomme Mélusine, du royaume d’Alvinor. Je suis une femme de lettres en visite dans le pays de Combre dans le but d’y recueillir toutes les informations possibles qui pourraient concerner mes sujets d’étude. A qui ai-je l’honneur ?


L’individu, dont le visage était jusque-là demeuré dissimulé dans l’ombre de la capuche de toile grossière rabattue bas sur son front, se découvrit d’un geste vif et théâtral, sans répondre. Il se contenta de fixer la jeune femme d’un air avide, goûtant pleinement le trouble qu’il venait de provoquer chez elle. A la vue du masque sinistre qui venait d’apparaître devant ses yeux, au beau milieu des magnifiques jardins d’Edenear, le sourire de Mélusine se figea brusquement, pour se transformer en un rictus de dégoût. Assommée, elle entendit à peine le seigneur Dane procéder aux présentations d’usage : 

- Ma chère Mélusine, je me réjouis de constater que vos travaux ne vous privent pas d’un moment de détente, de temps en temps. Je vous présente le mage Kardel.

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Portrait de Anonyme
Portrait de Anouk Coquelle 0
j'ai trop hâte de savoir ce qu'il va se passer !!
Portrait de Philippa Chevallier
C'est pas mal pour un début et la chute est bien amenée.
J'attends de voir d'autre chapitre pour savoir si l'univers fait son effet.