Chapitre 1 - Dans la trace des pairs | 404factory
Dans l'ombre de la gloire

Chapitre 1 - Dans la trace des pairs

    L’ancre massive pénétra lourdement les profondeurs de la Mer des Bouillons. Les matelots, penchés par-dessus le bastingage, débattaient sur le nombre de secondes que mettrait le grappin à toucher le récif. Ils chahutaient, se gratifiant de coups de pompons lorsqu’ils estimaient qu’un camarade digressait. Il régnait sur la proue une atmosphère bon enfant malgré les relents nauséabonds de la marée descendante. Ils firent tourner une pipe de tabac en observant les besogneux soldats s’activer sur le pont principal.
    Un mousse, l’esgourde accolée sur un des maillons de la chaîne, donna le signal aux autres que la frégate était amarrée ; c’était l’heure de mettre les chaloupes à flot. Une agitation violente anima les effectifs aussitôt le mot passé. Le débarquement devait être achevé avant que les derniers rayons du Soleil ne s’évanouissent à l’horizon, là où sommeillait leur patrie à tous. Ferdinand Ocrepied, à la poupe, contemplait les rais s’évanouir avec gravité. Malgré des décennies passées à naviguer entre les îles de l’archipel, l’océan et ses courants demeuraient mystérieux. Lui, éminent capitaine et membre du conseil d’amirauté, regrettait la décision prise par le couple royal de mener à bien cette expédition, et ce depuis qu’il en avait eu vent.

    Il fit claquer sa longue vue et la confia à son second, un homme si rabougri que son tricorne semblait flotter dans les airs, vu de haut.
— Tu connais tes prérogatives, Rasof. Je tâcherai de te tenir informé au mieux de nos découvertes. Mais avec les victuailles laissées à bord, l’équipage et toi tiendrez aisément quinze jours.
— Aye-aye, mon capitaine ! J’ai cru qu’on fendrait plus la mer tous deux à cause de cette foutue guerre, beugla le chétif en dansant sur ses deux jambes. Fais confiance, comme à la belle époque ! Bon amusement avec le geignard ! Ah !
    Ferdinand réprima un rire et fit signe au second de baisser le volume de ses railleries, les soldats émergeaient des ponts inférieurs, sans doute suivis dudit geignard au sang bleu.

    Les voyageurs furent guidés par les matelots à leurs vaisseaux. Ces derniers glissèrent le long de la coque, passant devant les sabords relevés et la bouche béante des pièces d’artillerie.
    Les rameurs eurent un mal insensé à rejoindre le rivage tant le courant, à cet endroit de la Sphère, était malicieux. Mais au prix d’un effort collectif et coordonné, les troupes de Sa Seigneurie purent atteindre le rivage sans encombre insurmontable et ainsi souiller de leurs bottes le sable lisse et blanc de cette partie de l’île des Déchus.
— Quelle joie de vivre cette épopée en ta compagnie, Ferdinand. Père et mère n'ont pas tari d'éloges te concernant. J'ai presque cru qu'ils te préféraient à moi ! Ah !
— Sa Majesté me flatte mais il n'en est rien, bien entendu ! rétorqua l'officier en esquissant un rictus de circonstance.

    Le premier humain à quitter sa barque fut tout naturellement Sa Seigneurie Quentin de Paravie, Dauphin d’Auxis, royaume héritier de la lignée des Alfranquins, une puissante filiation solaire longtemps crainte à travers le continent.
   Il fut suivi de près par son capitaine, Ferdinand Ocrepied, ordinateur de l'expédition militaire, héraut de ses gracieux souverains, sage parmi la vieille garde des officiers auxiens.
   Tandis que le Dauphin observait la vaste pinède adjacente à la plage, jouant avec les boucles de sa perruque blanche poudrée, l’officier se tourna vers les siens qui s’amassaient sur la mince bande meuble avec précaution. Il souffla un coup succinct dans son sifflet pour que la troupe se meuve en pelotons impeccables.
— Voici donc mille ans, Majesté, qu’aucun Auxien n’a plus foulé cette terre impie. Vous marchez ainsi directement dans les pas de votre ancêtre, le Roi Pierre Alfranquin, seul humain assez téméraire pour repousser les ténèbres et…
— … et assurer la paix au monde entier, acheva l'adolescent aux épaulettes scintillantes. Quand on sait ce que ce royaume a fait pour le bien de tous et lorsqu'on voit comment nous, sauveurs, sommes désormais traités sur Continentis… Tout le monde n’accorde pas le même respect à la mémoire, n’est-ce pas, Géraldine ?
— Il est vrai, Monseigneur. Les ballades solaires ne sont plus à la mode, que cela soit en Era ou en Orvalée. »
    Le Dauphin cracha avec dédain. « Ils verront, ces faquins. Maître Ferdinand !
— Oui, Monseigneur ?
— En combien de temps rejoindrons-nous la citadelle ?
— Nous y serons avant la tombée de la nuit si les textes de nos aïeux sont si précis qu’on le prétend...
— Géraldine, me tiendras-tu compagnie durant la marche ? Je ne sais pas pour ces cul-terreux du continent, mais un ilien de ma qualité ne se lasse pas de t’écouter chanter.
— A votre convenance, Monseigneur, répondit la conteuse en effectuant une révérence très appuyée. Existe-t-il un chant qui vous siérait plus qu’un autre ?
— Il me semble adéquat en pareille situation d’évoquer les prouesses de feu le Pair des Rois en cette lande de disgrâce !
— Comme il plaira à Sa Seigneurie.

    Ferdinand Ocrepied, qui avait connu moult campagnes et combattu sur moult théâtres, accompagné de deux fidèles maraudeurs, prit la tête du cortège, carte et boussole tendues sous son nez aquilin, pour découvrir au plus vite la trace de l’ancien sentier.

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