Chapitre 1 | 404factory
Augmentée : L'Atoll

Chapitre 1

Le réveil de Joanne sonna. Cela faisait plusieurs minutes qu’elle avait les yeux fixés sur le plafond dans la pénombre de sa chambre. « Stop », pensa-t-elle. Celui-ci s’arrêta immédiatement. Elle avait dormi d’un sommeil léger. Aujourd’hui, elle débutait son stage au Pôle de Recherche en Technologies. Cela faisait des mois qu’elle attendait cela avec impatience. Elle descendit de son lit mezzanine avec précaution. Elle avait eu l’occasion de se faire mal à plusieurs reprises et elle avait fini par retenir la leçon. Elle ouvrit son placard et fouilla dans ses vêtements en désordre. Elle attrapa un jean et hésita sur le choix de son t-shirt. Elle prit celui avec l’esquisse de robot que ses parents lui avaient offert quelques semaines auparavant, lorsqu’elle avait reçu la confirmation qu’elle était acceptée à son stage. Elle ne l’avait pas encore porté une seule fois. C’était l’occasion idéale.

Elle sortit de sa chambre, ses vêtements dans les bras et fit un rapide détour par le séjour. Sa mère s’apprêtait à partir.

- Bonjour Joanne ! Bien dormi ?

- Moyen… Et toi ?

- Moyen aussi... C’est ton stage qui te stresse ?

- Un peu, oui. Et toi ? C’est ton nouveau poste ?

Sa mère, Alice, avait récemment été promue chef du commissariat de police de leur quartier. Elle prenait ses fonctions aujourd’hui.

- Oui. C’est une grande étape et j’avoue être un peu tendue.

- Je suis sûre que tout va bien se passer.

- Eh bien moi aussi, je suis sûre que ton stage va bien se dérouler, dit-elle en déposant un baiser sur son front. Je file, ce serait dommage que je sois en retard pour mon premier jour en tant que chef.

Elle sortit et claqua la porte derrière elle. Joanne se rendit dans la salle de bain et prit une douche. Après s’être séché les cheveux, elle s’habilla et se coiffa. Avant de sortir de la salle de bain, elle jeta un coup d’œil dans le grand miroir, derrière la porte. Elle avait attaché ses cheveux châtains en queue de cheval, comme tous les matins.

Elle fit un tour sur elle-même pour observer sa silhouette athlétique. Ses parents avaient vu juste pour le t-shirt, elle l’adorait. Sa couleur grise collait parfaitement avec le métal de ses bras et de ses mains. Elle approcha son visage du miroir et passa ses doigts robotiques sous ses yeux bleus. Elle avait des cernes. Cela n’avait rien d’étonnant après la nuit qu’elle venait de passer mais elle en fut contrariée. Elle détestait montrer des signes de fatigue.

Elle passa un doigt sur sa tempe, à l’endroit où se trouvait sa puce. Si celle-ci faisait correctement son travail, il n’y paraitrait plus d’ici quelques minutes. Cette puce contrôlait ses nanobots, des nano-robots qui circulaient partout dans son corps, comme dans celui de tous les Augmentés. Ils permettaient de prévenir toutes sortes de maladies et de soigner les blessures. Ils permettaient aussi à Joanne de contrôler ses bras robotiques. L’injection de nanobots se faisait en général pendant la petite enfance. En grandissant, Joanne avait appris à communiquer grâce à sa puce, à la fois avec son environnement mais aussi avec d’autres personnes.

Son regard glissa sur ses taches de rousseur. Elle ne les appréciait pas beaucoup. Ni son père ni sa mère n’en avaient, mais il avait quand même fallu qu’elle hérite de ces imperfections sur son visage. Ses parents lui répétaient à quel point cela lui allait bien, mais les quelques remarques qu’elle avait reçues à ce sujet de la part de certains camarades de classe ne l’en avaient pas convaincue. Elle songea toutefois que rester si près du miroir n’y changerait rien.

Elle se rendit dans le séjour. Comme souvent, ses parents lui avaient laissé de quoi prendre un petit-déjeuner sur la table. Aussi impatiente qu’elle fût de débuter son stage, elle était aussi un peu tendue. Le stress avait tendance à lui couper l’appétit. Elle décida de ranger les céréales et le bol dans le placard et se dirigea vers l’entrée pour mettre ses chaussures favorites. Elles étaient noires et avaient une étoile dorée derrière les talons. Elle attrapa son sac-à-dos et posa sa main sur la poignée de la porte d’entrée. Elle se retourna vers le séjour et vit des pommes sur la table de la salle-à-manger. Elle décida d’en prendre une. Ce n’était pas un petit déjeuner complet mais au moins, elle n’aurait pas l’estomac vide. Sa pomme à la main, elle retourna dans l’entrée et ferma la porte de l’appartement derrière elle.

« Rouler », pensa-t-elle en croquant sa pomme. Les semelles de ses chaussures se déplièrent et quatre roues apparurent en dessous de chacune d’elles. C’était la raison pour laquelle elle aimait tant ces chaussures. Il s'agissait de son moyen de transport favori à l'Atoll, l'immense station martienne où elle vivait avec ses parents. L'Atoll se trouvait sur l'équateur de Mars, dans le cratère de Schiaparelli, à l'est des canyons de Valles Marineris, qui avaient donné leur nom à la station qu'ils abritaient. En dehors de petits postes d'observation, Vallès Marineris et l’Atoll étaient les deux seuls lieux habités de la planète.

Joanne patina dans le long couloir pour se rendre au grand hall de son quartier. Sur son chemin, elle s’arrêta pour jeter un coup d’œil aux affiches des candidats aux élections. Huit politiciens se partageaient les panneaux électoraux. Elle ne connaissait vraiment que quatre d’entre eux car les médias évoquaient rarement les autres.

Ses parents soutenaient le Mouvement des Progressistes Augmentés. Ce parti encourageait l’augmentation pour tous, y compris pour des personnes issues d’un milieu de Naturels. Le président du parti, et le candidat aux élections présidentielles de l’Atoll s’appelait Grégory Weber. Sur l’affiche, l’homme aux cheveux grisonnants posait en biais en croisant les bras, un léger sourire aux lèvres. Juste à sa gauche sur le panneau, August Blank, le dirigeant de l’Alliance des Augmentés de l’Atoll, l’AAA, ne souriait pas du tout. Il regardait l’horizon avec un air déterminé. Un bouc grisonnant autour de ses lèvres adoucissait un petit peu son visage sévère. Sur son costume gris, il portait une épinglette avec le symbole de son parti, des formes triangulaires formant trois lettres A entremêlées. En bas de l'affiche, son slogan apparaissait en lettres capitales : "Pour un futur augmenté". Ses idées, d’abord jugées trop radicales, avait séduit de plus en plus d’augmentés au fur et à mesure que le climat de la station s’était dégradé. Cependant, son aversion pour les nouveaux Augmentés transpirait dans son discours et cela dérangeait les parents de Joanne.

Une femme blonde, souriante, avec de grosses lunettes posait sur une autre affiche tout à gauche du panneau. L’affiche avait été taguée avec quelques insultes. On arrivait cependant à lire le nom du parti, l’Alternative Naturaliste et le nom de la candidate, Patricia Guinel. Enfin, sur la droite du panneau, Joanne supposa au vu de la quantité d’insultes et de dessins grossiers, qu’il s’agissait de l’affiche de Diane Lamare, la candidate de l’Union Naturelle, un parti anti-augmenté dont les adhérents manifestaient presque toutes les semaines contre les Augmentés. L’état de l’affiche reflétait parfaitement ce que les personnes du Quartier des Fontaines éprouvaient pour elle.

Elle reprit son chemin. A patins, il lui fallait à peu près cinq minutes pour rejoindre le Grand Hall. Mais pendant l’heure de pointe, c’était une autre affaire. Si elle traînait, elle prenait le risque d’arriver en retard à son premier jour de stage car elle allait probablement devoir laisser passer quelques métros avant de pouvoir monter dans une rame.

A mesure qu’elle approchait du hall, le bruit de l’eau devenait de plus en plus intense. Elle tourna à droite au bout du couloir et arriva au balcon du sixième étage, qui surplombait la plus grande allée du quartier, déjà très animée à cette heure matinale. Elle leva les yeux et aperçut un ciel chargé à travers les grandes vitres du plafond. La météo ne s’était pas trompée. Elle jeta un coup d’œil en contrebas et aperçut les fontaines qui avaient donné son nom à son quartier. Quelques personnes montaient dans un ascenseur. Il restait une place. Joanne se précipita avant que les portes se referment. La voyant arriver à pleine vitesse, certains passagers prirent peur. Une femme eut même le réflexe de serrer son fils contre elle. Mais Joanne se faufila entre les portes tout en gérant son freinage sans difficulté, sous leurs regards courroucés. Par politesse, elle marmonna un « Désolée » et l’ascenseur entama sa descente vers le rez-de-chaussée à travers une impressionnante colonne d’eau.

En bas, le bruit de l’eau s’accentua encore. Joanne l’avait toujours trouvé apaisant. Elle passa devant une école. Quelques enfants attendaient déjà l’ouverture des portes. Elle traversa toute la galerie et atteignit enfin le Grand Hall. Là, la foule devint plus compacte. Au centre de la place, une gigantesque fontaine propulsait un épais jet d’eau à une trentaine de mètres de haut. Autour tournoyait l’immense statue métallique d’un orque. Le monument était connu à travers toute la station. Quatre autres fontaines décoraient le hall. Chacune d’elle était ornée d’une statue différente. Il y avait un calamar géant, un requin, un espadon et enfin un scaphandrier, la préférée de Joanne. Plus jeune, elle avait pour habitude de s’asseoir au bord de cette fontaine avant et après l’école pour faire ses devoirs.

Joanne avança tant bien que mal en se faufilant à travers la foule. Bientôt, elle n’eut d’autre choix que de renoncer à ses patins. « Marcher » pensa-t-elle. Ses patins redevinrent de simples chaussures. Elle avait potassé son itinéraire depuis la veille et se rendit au métro 9. Après s’être fait bousculer plus d’une fois, elle arriva sur le quai. Trois minutes à attendre, vit-elle sur le panneau au plafond.

Comme prévu, trois minutes plus tard, elle se retrouva serrée entre des gens qu’elle ne connaissait pas. Elle n’avait même pas besoin de se tenir tellement la foule était dense. Elle devait changer de ligne après quelques stations. Le métro avait été bien pensé et il lui suffit d’aller de l’autre côté du quai pour prendre la ligne 5. Celle-ci était encore plus empruntée que la précédente et elle dut laisser passer deux trains.

Lorsqu’elle put enfin monter dans une rame, elle bouscula malencontreusement un passager.

- Aie ! Non mais vous ne pouvez pas faire attention ?

Elle regarda l’homme, pas très grand mais de bonne carrure, avec d’énormes lunettes. L’homme n’avait pas de puce sur la tempe. Ce n’était pas un augmenté.

- Désolée, répondit-elle.

De toute évidence, l’homme n’entendit rien puisqu’il enchaina :

- Vous pourriez vous excuser, non ?

- Elle s’est excusée, la défendit un autre passager. Laissez-la tranquille !

Son crâne chauve dépassait d’au moins une tête celui de l’autre individu. Il avait deux bras robotiques.

- Et de quoi elle se mêle la machine ?

- Moi une machine ? Tu veux que je te colle mon poing dans la figure ?

- Tout de suite les menaces, hein ? cria l’homme, vous êtes incapables de vous contrôler, vous, les robots !

Il y eut une vague de contestation autour d’eux. Joanne ne vit pas qui porta le premier coup. Il y eut des cris et avant qu’elle ait pu comprendre ce qui se passait, un mouvement de foule lui fit perdre l’équilibre. Au moment où ses deux bras touchèrent le sol, dans un grand fracas métallique, elle ressentit une vive douleur. Une passagère paniquée venait de trébucher sur elle en lui enfonçant au passage son pied dans les côtes. Malgré l’intense douleur, Joanne se releva, la main sur le thorax. La scène à laquelle elle assistait était effrayante. Quelques courageux essayaient de retenir difficilement les deux hommes. L’homme aux lunettes était très amoché. Le chauve en revanche était parfaitement intact. Elle essaya de s’éloigner d’eux mais il y avait trop de monde.

Le métro s’arrêta enfin. Des vigiles vinrent aider les quelques passagers qui tentaient de mettre fin à la bagarre à faire sortir les deux hommes.

- Mademoiselle, est-ce que vous allez bien ?

La jeune femme qui l’avait bousculée la regardait avec sollicitude. Joanne se tenait toujours les côtes. Elle se demandait si elle ne s’était pas cassé quelque chose.

- Ça va. Merci. Rien de grave.

Elle ne voulait surtout pas attirer l’attention sur elle.

- Tant mieux. Je suis vraiment désolée.

Elle s’éloigna en boitant. Les portes se refermèrent et le métro redémarra. Avec ce qu’il venait de se passer, la rame s’était bien vidée. Joanne ressentit le besoin de s’asseoir à cause de la douleur. Toujours choquée, elle avança dans la rame et s’assit sur un siège libre. Quelques personnes la regardaient avec insistance. C’était elle qui était à l’origine de l’altercation.

Ce n’était pas la première fois qu’elle assistait à ce type d’épisode. Elle en avait été témoin une semaine plus tôt. Mais c’était la première fois qu’elle en était elle-même victime.

 Elle regarda par la fenêtre du métro et observa son reflet. Elle avait une petite blessure au niveau du cou. Elle sentit un picotement. La douleur aux côtes avait complètement éclipsé cette éraflure. Elle sortit un mouchoir de sa poche et le passa sur son cou. Elle remarqua que son t-shirt neuf était tâché de sang et elle n’avait pas de rechange. Elle se demanda ce que penseraient le formateur et les autres participants du stage en la voyant dans cet état. Elle allait probablement devoir se justifier. Cette journée commençait bien.

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Portrait de Anonyme