Prologue | 404factory
Arborescence

Prologue

Cela faisait cinquante ans aujourd’hui qu’elle lui avait dit oui. Il savait que demain leur amour prendrait fin brutalement et qu’il ne pourrait rien y changer. Cette perte, il l’avait déjà vécue dix-sept fois. La première fois, il s’était réveillé un matin à côté de son corps sans vie. Les neuf suivantes, il l’avait regardée partir, paisiblement dans son sommeil. Mais après la dixième fois, il n’avait plus eu la force de la perdre encore et encore. Les sept fois suivantes, il avait fait le choix de partir la veille, calmement, pour mieux préparer son voyage. Marius Nestegi avait 83 ans. Scientifique de génie, il avait reçu de nombreuses récompenses dont un prix Nobel de physique. Ses percées théoriques relatives aux lois de l'espace et du temps avaient projeté l’humanité dans une nouvelle ère. On avait beau l’appeler l’Albert Einstein du XXIIe siècle, il demeurait dans l’impuissance. Sa plus belle invention était née de l’élan le plus égoïste, celui aspirant à combler le néant mortifère qui menaçait de dévorer son monde intérieur.

La première fois qu’il avait perdu l’amour de sa vie, Anni Nestegi, celle pour laquelle il avait abandonné son nom, il avait rassemblé certaines notes qu’il avait laissées traîner à dessein des décennies sur son bureau, et avait résolu en quelques semaines, au prix d’un effort intellectuel hors du commun, le problème qui l’avait hanté toute sa vie : voyager dans le temps, ou plutôt, y renvoyer son esprit dans une version plus jeune de lui-même, un peu comme on met à jour un programme informatique avec les dernières informations et les dernières corrections.

Plus jeune, il avait d’abord eu l’idée comme un défi que l’on s’impose à soi. C’était sa version de l’immortalité. Imaginez : chaque fois que vous sentez votre heure approcher, vous vous renvoyez dans le passé tout en conservant une vie d’expérience. Tout recommencer à zéro sans passer par la case départ, la case apprentissage. Des recherches reprises où on les a laissées, la chance de pouvoir réellement apporter une contribution significative à l’humanité. La chance incomparable de pouvoir œuvrer le temps d’un nombre infini de vies. À condition d’éviter l’accident, qui réduirait tous efforts à zéro. Mais depuis le premier décès de sa femme, Marius avait perdu le goût de la quête des sciences. Le vide qu’il ressentait, le désir de pouvoir la sauver l’agitaient jour et nuit. Il avait d’abord eu l’ambition d’affronter frontalement son cancer. Dépistée plus tôt, la maladie serait peut-être curable ?

Toutefois, il était conscient que la loi du paradoxe temporel l’empêchait de partir dans le passé pour résoudre le seul problème qui avait entrainé l’invention de sa machine : sauver sa femme. S’il la sauvait, il n’aurait alors jamais eu l’impulsion suffisante pour transcender son intellect et créer sa machine, celle-ci n’aurait jamais vu le jour, l’empêchant de facto de pouvoir la sauver. Non. D’autant plus qu’ils avaient tous les deux plus de quatre-vingts ans et avaient vécu ensemble une vie heureuse. Ce qu’il voulait c’était renvoyer son esprit dans le passé et tout revivre à nouveau, avec elle.

Envie de faire une pause,
ou d’être averti des updates ?

Encourage l’auteur en lui laissant un like ou un commentaire !

Portrait de Anonyme
Portrait de C. Elle
Intéressant :) j'aime l'idée.
Portrait de Sarah Osseirane
J'ai A-DO-RE ! Super histoire !
Portrait de NinaGigi
Tu devrais mettre une description de ta story !