Chapitre 1 : Mortes-Îles (1) | 404factory

Chapitre 1 : Mortes-Îles (1)

Le monde semble avoir disparu derrière un écran de fumée. 

Il ne fait jamais bon d'aller dans les Mortes-Îles. Il est encore moins bon de s'y rendre les jours de brouillard. Seulement les vagues de brume sont fréquentes dans la région, soufflées depuis la mer des Monstres par le mistral de l'Hiver ; et le Capitaine Akerley n'est connu ni pour sa prudence, ni pour sa sagesse. 

Le bateau pirate avance lentement sur sa route sinueuse. Les îles sont si proches les unes des autres qu'elles se frôlent parfois, ne laissant entre elles que des passages étroits, où la seule voie possible est d'avancer droit devant, sans un regard en arrière. Dans ces entrelacs maritimes aux allures de labyrinthe, la moindre erreur peut être fatale. Se tromper de chemin revient à errer entre les îles abruptes, perdu dans la vapeur poisseuse, sans espoir d'en réchapper. Les mers foisonnent d'histoires de navires égarés dans les Mortes-Îles, bâtiments abandonnés depuis longtemps par les vivants, et devenus vaisseaux fantômes dans la brume. Certains racontent que les âmes des marins disparus en mer hantent le brouillard qui recouvre presque constamment l'archipel et que, si l'on tend l'oreille, on peut les entendre murmurer leurs malheurs et leurs regrets.

Les pirates ne croient pas aux histoires de fantômes. Du moins... pas vraiment. Naviguer en aveugle dans cette mer ennuagée est suffisamment ardu pour ne pas se laisser distraire par des légendes populaires. 

L'équipage du Saule Pleureur manœuvre le navire, fier et effilé brigantin, avec prudence. 

Les hommes se concentrent sur les tâches à effectuer, mais gardent un œil vigilant sur le rideau de brume qui enveloppe le navire, laissant parfois apercevoir la paroi déchiquetée d'une falaise toute proche, ou la silhouette décharnée d'un arbre dont les feuilles noires peinent à trouver la lumière. Les plantes qui parviennent à pousser ici ne sont semblables à aucune autre, la nature inhospitalière des lieux transforme la végétation en théâtre de cauchemars : les branches s'élèvent vers le ciel en bras crochus et pourrissants, les rares fleurs se parent de la blancheur des ossements ou dévoilent le vermeil d'un sang malade ; même la mousse mêlée d'algues sur les récifs est noire comme une nuit sans aube.  

Les marins retiennent leur souffle, alors que les vergues du deux-mâts frôlent la côte rocheuse. Il suffirait d'un mouvement de roulis plus brusque pour que les espars se brisent sur les crêtes acérées. Un voilier aux mâts endommagés est un poids mort, et ils ne peuvent se permettre de telles avaries, pas avec l'armada de la Marine Royale qui les talonne. 

L'avantage à s'engager dans les eaux sinueuses et périlleuses des Mortes-Îles, est que les bâtiments de Dorangor ne pourront les y suivre. Trop gros et difficiles à manœuvrer, les imposants voiliers de Sa Majesté seront contraints de faire une large boucle autour de l'archipel et de ses dangereux courants. Selon Grabkor, seules les trois caravelles de la flotte royale – le Carraquen, le Princesse Juliet, et l'Espérance – plus petites, seraient capables de naviguer sur les étroits bras de mer qui jalonnent les récifs écharpés de l'archipel. 

Mais encore faut-il que leurs capitaines osent se frotter aux eaux des Mortes-Îles.

Dans le temps, bien des explorateurs ont tenté d'y poser pied, afin de planter sur ces terres sauvages la bannière du royaume de Dorangor, ou celle d'Osbar, mais aucun d'eux n'a pu en revenir et se vanter d'avoir réussi. Aujourd'hui encore, on ignore si les îles sont habitées de sauvages cannibales ou hantées par des spectres vengeurs. 

Le Capitaine Akerley ne croit cependant pas aux rumeurs, et l'occasion était trop belle de semer les bâtiments du Roi. 

– Affleurement à tribord ! résonne la voix d'Alenn, depuis la vigie. 

 À la barre, Lakja plisse les yeux et devine dans la brume opaque des lignes sombres et hachées.

Il lui faut se fier à la vue perçante des gabiers. Les voiles ont été ferlées et l'absence totale de vent au sein de l'archipel les a contraints à sortir les avirons, mais les agiles marins continuent de monter la garde dans la mâture, sous la conduite d'Alenn. Lakja ajuste la trajectoire du navire et demande à Rycan, sur le pont inférieur, de ralentir la cadence des nageurs. 

Ils sont à présent au beau milieu des Mortes-Îles, là où les voies navigables sont les plus étroites, les plus sinueuses. La flore, ici, a totalement disparu au profit de pics et de crêtes stériles, la roche est omniprésente, trop compacte pour laisser pousser quoique ce soit. Dans le brouillard épais et poisseux, les dangers surviennent sans prévenir ; elle doit manœuvrer avec prudence et attention pour ne pas heurter les côtes acérées, toutes proches, dissimulées derrière le voile blanc. Personne ne sait exactement combien d'îlots composent l'archipel ; simples amas rocheux pour certains, falaises vertigineuses pour d'autres, aucun ne se laisse facilement approcher, et la brume aveugle n'arrange pas la navigation.

Ce n'est pas la première fois que Lakja écume les routes tortueuses des Mortes-Îles. 

Elle a failli s'y perdre, quelques années plus tôt, mais a toujours réussi à trouver son chemin dans le labyrinthe. Cet exploit, entre autres choses, a bâti sa réputation de timonière, et lui a valu la confiance absolue du Capitaine Akerley. 

Ramona Lakja a appris l'art de la navigation, à tout juste seize ans, sur un bateau de négociants. Mais lorsque le second a tenté d'abuser d'elle un soir de relâche et que tout l'équipage a fait la sourde oreille devant ses plaintes, elle a claqué la porte et s'est faite pirate. Elle a erré pendant plusieurs années d'un flibustier à l'autre, prenant ce que le hasard des rencontres lui offrait et, bien souvent, obligée de se battre contre ceux qui croyaient profiter impunément d'elle. Elle s'est pris au moins autant de coups qu'elle en a donnés, traçant son chemin à travers victoires et défaites, fiertés et humiliations. 

La navigatrice a perfectionné son savoir et vogué d'un bout à l'autre du monde pendant presque dix ans, avant de tomber littéralement sur Jack Akerley, au beau milieu d'une bagarre de bar. Lakja avait rembarré un peu trop sèchement les avances de son voisin de table, qui s'était vexé avant d'en venir aux poings. Jack, lui, s'était embrouillé avec son partenaire de jeu de cartes, qui hurlait à la tricherie. Les deux querelles se sont transformées baston générale : la jeune femme a trébuché sur un pied anonyme avant de s'affaler sur celui qui deviendrait son capitaine. Dans la cohue générale, plus personne ne savait qui devait taper sur qui. 

Ainsi leur amitié s'est scellée sur un œil au beurre noir et une canine perdue – que Jack a depuis remplacée par une dent en or, même si beaucoup jugent que c'est du toc. Lakja est la navigatrice du Saule Pleureur depuis ce jour, et s'est même fait tatouer des larmes sur les joues en hommage à l'équipage. 

Les tatouages, d'ailleurs, intriguent beaucoup : les étrangers voient une marque de deuil sur son visage tanné par le soleil et se demandent quels drames se cachent dans son regard brun ; les hommes y trouvent une touche supplémentaire d'exotisme, sous son épaisse chevelure, noire et fourchue, retenue par un bandeau serré sur son crâne ; les femmes s'imaginent une fantaisie de catin, jalouses de son corps souple, musclé par la rudesse de la vie en mer ; les plus influençables y lisent un mauvais présage, une menace de mort à pleine voilée... et ils n'ont pas tout à fait tort.

Mais pour Lakja, c'est juste la preuve qu'elle a enfin trouvé sa place dans le monde.

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Portrait de Anonyme
Portrait de L
Premier chapitre et conquise!
Portrait de Charlotte Macaron
Merci ;)
Portrait de lilouche
Super début ma Charlotte gros bisous
Lilouche
Portrait de Charlotte Macaron
Merci ma lilouche !
Portrait de Midnaïte
Je sais que je tarde un peu mais je viens de commencer à lire ton histoire et je me suis totalement perdue dedans tellement c'est bien écrit ! J'ai hâte d'en savoir plus !
Portrait de Charlotte Macaron
Contente que cela te plaise. Merci de ton commentaire.
Portrait de Grunni
Une bonne entrée en matière, les présentations sont faites ,c'est accrocheur.

Juste pour la dent - pour pinailler ;) - beaucoup pense qu'elle est factice... Mais forcément qu'elle est fausse, il l'a remplacée :) Je dis ça juste parce que j'ai tiqué et relu deux fois pour comprendre que tu parlais du métal.
Portrait de Charlotte Macaron
Ah merci d'avoir mentionné ce détail sur la dent, je vais chercher à reformuler.
Merci pour ton commentaire.
Portrait de Alec Krynn
Le récit coule de lui même et on s'abreuve littéralement de tes mots. J'ai hâte d'en apprendre plus sur Lakja et les mystérieuses Mortes-îles !
Portrait de Charlotte Macaron
Merci pour ces compliments et ton commentaire
Portrait de Basil SAGE
Oh, j'aime cette héroïne.. du vocabulaire que je ne connais pas & qui éveille ma curiosité. Bref très bien début. je continue.
Portrait de Charlotte Macaron
Contente que ça te plaise. Merci de ton commentaire !
Portrait de Merenwen
ça se lit super bien, et j'adore le décor qui est planté ! Un labyrinthe d'îles rocheuses, de la brume, ces Mortes-Iles sont idéales pour l'aventure ! :-)
Portrait de Charlotte Macaron
Merci de ton commentaire. Les pirates ne sont pas au bout de leurs surprises, dans cet archipel !
Portrait de Marine Gautier
Comme l'on dit les autres dans leurs commentaires, on voit que tu t'es bien documentée sur les navires. Par contre, il était extrêmement rare que l'on accepte des femmes à bord de bateaux pirates (c'est d'ailleurs pour ça que certaines se grimaient en hommes), parce qu'à l'époque on pensait qu'elles portaient la malchance et qu'on avait peur qu'à bord, les hommes se battent pour elle. Il faudrait peut-être insister du coup sur le fait qu'elle a vraiment un statut à part, rare... Sinon, c'est très bien écrit, je repasse lire la suite :)
Portrait de Charlotte Macaron
C'est vrai que les femmes étaient mal considérées à bord à l'époque des pirates. Mais j'avoue que comme je suis dans un univers fantasy, je ne me suis pas vraiment posée la question... (et mon inspiration vient en partie du manga One Piece où les femmes pirates sont acceptées sans problèmes) d'autant que, on l'apprendra plus tard, mais Lakja n'est pas la seule femme à bord.
La remarque est toutefois intéressante, alors je la garde dans un coin de ma tête, je vais réfléchir à la façon dont je pourrais intégrer cela dans mon histoire. Merci !
Portrait de FramboiseRouge
J'aime beaucoup ! On voit que tu t'es documentée, les termes sont bien précis. Hâte de voguer au côté de ton héroïne 👍
Portrait de Charlotte Macaron
Vu le sujet, cela me semblait nécessaire de me documenter au mieux ! Merci de ton commentaire, en espérant que la suite te plaise !
Portrait de Jeremy Brandt
Tous les ingrédients pour une bonne histoire de pirates sont là : des récifs, de la brume, la Marine, et une héroïne qu'on devine déjà badass :)
Par contre, attention quand tu utilises le terme de corsaire, j'ai l'impression qu'ici c'est utilisé comme synonyme de pirate, mais il s'agissait de deux bêtes bien différentes. L'un était un pur voyou, et l'autre obtenait l'autorisation d'un gouvernement pour en piller un autre :)
Portrait de Charlotte Macaron
Ah oui, effectivement, j'avais oublié la nuance entre les deux, merci de me l'avoir rappelée !
Merci de ton commentaire =D